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Bande Dessinée : ARAUCARIA Carnets du Chili de Edmond Baudoin

Bande Dessinée : ARAUCARIA Carnets du Chili de Edmond Baudoin sur Quatre Sans Quatre

photo : Araucaria (Pixabay)


L'auteur

Edmond Baudoin est né en 1942 à Nice. C'est un auteur de BD et un illustrateur qui a reçu de nombreux prix, en particulier au festival d'Angoulême, trois prix dont celui du meilleur album en 1992 pour Couma acò.

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C'est

Un album comme un carnet de voyage, des impressions, des souvenirs et un périple au Chili qui est aussi un voyage intérieur.

Le Chili, Santiago et Valparaiso bien sûr, Rimbaud, Neruda, les Mapuches, un calamar géant, les baisers dans les jardins et ce qui différencie les routes du sud de celles du nord. Et le souvenir de Pinochet qui hante les rues.

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Ce que j'en dis

Araucaria : « C'est un arbre qui a comme des mains au bout de ses branches. Des mains qui offrent. C'est un des arbres les plus vieux de la planète. Il est très respecté ici, on ne peut pas lui faire de mal sans être puni. Mais il y a toujours moyen de contourner les lois, il y en a qui y arrivent. »

C'est un objet singulier que cet album. Ce n'est pas une BD, pas une fiction mais le partage sensible et émouvant du voyage de Baudoin au Chili.

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Il y mêle les dessins de ce qui l'entoure, les gens, les lieux, les moments, et le récit de son voyage ainsi que les souvenirs antérieurs qui lui reviennent. C'est comme une discussion avec un ami, un sujet en appelle un autre, les impressions et notations se chevauchent et se complètent pour brosser le portrait délicat de Baudoin : collage subjectif et d'une grande sensibilité.

D'abord ce choix à tous points de vue déraisonnable de quitter une carrière de comptable où il avait « pour mission de tricher sur les résultats du palace » qui l'employait, un grand saut dans l'inconnu, devenir dessinateur, faire passer au centre de la page ce qu'il se contentait de griffonner dans les marges. Rien, ni commandes, ni contrat, rien qu'une table à dessin et le vide absolu. L'angoisse et la culpabilité qui le disputent au désir de dessiner. Quand un jeune garçon lui demande si ce n'était pas dur de quitter la comptabilité pour le dessin, Baudoin répond que non, parce que c'était insupportable de « continuer le reste de ma vie comme si j'étais déjà mort ».

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Le dessin ou la mort, pourrait-on dire. Invité par la bibliothèque de l'institut culturel franco-chilien à Santiago en 2003, Baudoin entame cette expérience qui a d'autant plus de résonance en lui qu'il se souvient de ce qu'il a éprouvé trente ans auparavant, au moment du coup d'état de Pinochet aidé par la CIA et de la mort d'Allende dans le palais de la Moneda.

Jeunes gens, ne passez pas votre chemin, ce n'est pas l'histoire poussiéreuse mais la vie toute crue et tant de Chiliens se souviennent de la dictature, comme son ami Roberto qui courait dans la rue où ils se promènent tranquillement, fuyant les balles tirées des fenêtres des immeubles.

À Valparaiso, d'où est parti le coup d'état, il voit dans le port le très beau voilier-école des officiers de marine militaire où furent détenus des prisonniers. Il y a ça, ces empreintes laissées par la dictature et aussi, en contrepoint, le souvenir de Pablo Neruda, le paysan poète ambassadeur mort en 73 et dont la maison sera saccagée, ses livres brûlés, encore un autodafé minable et méprisable qui ne peut rien contre la puissance des œuvres d'art. Toujours se recouvrent le présent et le passé, l'histoire personnelle et l'histoire d'un peuple « toujours le dérisoire côtoyant le fondamental ».

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Cette aptitude de Baudoin à laisser la poésie et l'émotion envahir sa vie et ses dessins, à y montrer la beauté, la douceur des gens qu'il rencontre, l'intelligence incroyable de l'être humain est le signe de sa grande ouverture aux autres comme lorsqu'il donne un cours de dessin à de jeunes Mapuches aussi intimidés que lui qui l'interrompent bien vite en lui demandant s'ils peuvent dessiner et c'est Baudoin qui prend un cours, admiratif de la liberté créatrice et de l'imagination poétique dont ils font preuve : du ventre d'un corps de femme allongée sort un arbre, de ses cheveux des oiseaux...
Au musée pré-colombien de Santiago, Baudoin voit des exemples de Quipu, l'écriture inca faite à partir de nœuds et s'émerveille ainsi du génie humain. Il envie les jeunes gens dans les jardins qui s'embrassent longuement et passionnément et manifestent sans gêne leurs sentiments extrêmes, il trouve les femmes belles et sensuelles, les paysages intenses et magnifiques : un carnet de voyage comme un beau récit amoureux.

Les dessins de Baudoin sont en noir et blanc, le trait varie, épais ou très fin, le cadrage aussi, comme une succession de photographies. Quelquefois il ajoute les éléments qui manquent, des indications de couleur ou des précisions géographiques et toponymiques. Les dessins fusent de partout, dans tous les coins, insolites aussi bien que descriptifs, assortis de textes manuscrits ou pas, en toute liberté, en toute sincérité, passionnant.


La musique

Inti Illimani - El Pueblo Unido


Araucaria : Carnets du Chili - Edmond Baudoin – L'Association - collection Ciboulette - 128 p. mars 2017

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