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Bande dessinée :
LA LOTERIE de Miles Hyman

Bande dessinée : LA LOTERIE de Miles Hyman sur Quatre Sans Quatre

BD sélectionnée pour le prix du polar SNCF 2018


Deux bios, deux auteurs : la grand-mère et le petit-fils...

Miles Hyman est un américain, né en 1962, qui a beaucoup vécu à Paris. Il est peintre et illustrateur, ses oeuvres ont été montrées au Palais de Tokyo en 1990, dans diverses galeries à Paris, mais aussi à Barcelone, Genève et Beverly Hills. Il a illustré des romans français et américains et a réalisé des BD, la dernière sur un scénario de Jean-Luc Fromental, sorti en 2017 aux Editions Dupuis.

Shirley Jackson (1916-1965) est une romancière américaine dont les domaines de prédilection sont le fantastique et l'horreur. Son roman Maison hantée est considéré par Stephen King comme l'un des meilleurs romans fantastiques du xx°siècle.
La Loterie a été écrit en juin 1948 et a été adapté au cinéma sous forme de court-métrage en 1969 et en 2007. 

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Brièvement :

Dans un village des États-Unis, au siècle dernier probablement, on organise une loterie au mois de juin à laquelle tous les habitants sont conviés.

Les villes alentours pratiquent aussi cette coutume, elle est en vigueur depuis très très longtemps, il est inconcevable d'y déroger.
Quant à ce qu'on y gagne...

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Plus longuement :

D'abord ce dessin, je l'ai reconnu tout de suite, c'est celui des couvertures des roman du Poulpe ! Un traits un peu épais, crayonné, des couleurs douces, une ligne simple, beaucoup de contrastes, quelque chose de minutieux et des angles de vue très cinématographiques.

Ici, l'Amérique comme dans les romans de Steinbeck, le sud, les maisons bardées de clin, la vie rurale, les femmes en tablier, les hommes en bleu. Un silo à grains, quelques magasins revêtus de bois, une mairie, une église toute simple, un diner tout en longueur... la vie simple et rurale d'une bourgade de trois cents habitants.

Il fait beau, nous sommes en juin. Le 26 juin, la veille de la loterie. Deux hommes préparent les petits papiers pliés en deux dont un seul porte un rond noir. C'est la nuit, il est tard, tout est tranquille.

Comme le village est petit, la loterie ne durera que deux heures, le lendemain matin, et puis chacun ira tranquillement manger chez lui. Petit à petit, le cérémonial d'antan a disparu : on dit qu'il fallait d'abord faire des incantations, effectuer des rituels dont la mémoire a presque disparu. Des images de villageois habillés comme au dix-neuvième siècle, genre Amish, barbe, rouflaquettes, col et cravate à l'ancienne, en veston, sérieux, dignes, attentifs, aux couleurs sombres et passées qui contrastent avec celles, vives et claires, des villageois en ce 27 juin. 

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Plus de femmes, des vêtements plus décontractés, les femmes en robes légères et les hommes en chemise, parfois en bleu de travail. Les enfants sont là les premiers, parfois pieds nus, parfois en tee-shirt et shorts, les filles en robes sages à col blanc. Ils se font rabrouer et gronder bien sûr parce qu'ils jouent ou se bagarrent, se disputant pour des pierres trouvées là ou pour un mauvais geste, un mauvais regard. L'école vient de prendre fin, c'est le temps des vacances d'été et de la liberté retrouvée.

Tous sont là, tous attendent, bavardant un peu le temps que la loterie commence. Summers est l'organisateur, il est conscient du grand rôle qu'il a jouer, et même s'il ne s'accompagne plus du décorum d'avant, il y a des règles à observer.

L'urne, la même depuis longtemps, le serment que Summers et son aide Graves doivent prêter devant tous, avant que l'appel commence. Les mines sont graves, le silence total, recueilli. Quelques-uns sont absents, une jambe cassée par exemple. On préfère dans ce cas que le fils ayant plus de seize ans les remplacent, mais, à défaut, tant pis, ce sera la mère. Ah oui, c'est pas aussi bien on est d'accord, mais bon, à la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas.

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Summers appelle chaque chef de famille, par ordre alphabétique, à venir plonger la main dans l'urne pour prendre un petit papier. Personne ne doit les déplier avant que tous soient servis.

Les vignettes se multiplient, comme des plans serrés, sur un visage tendu, la main en visière pour se protéger du soleil, une main tenant un papier plié, un enfant attentif... Belles images aussi de familles au complet, debout, attendant paisiblement mais avec grand sérieux la mention de leur nom. 

On dit que certains villages du nord ont décidé de supprimer la loterie, une mauvaise chose, annonciatrice de catastrophes, de l'avis d'un ancien : «  Une bande de fous. À écouter les jeunes, rien n'est assez bien pour eux. Bientôt ils voudront retourner vivre dans des grottes, plus personne ne travaillera. Mais ils ne tiendront pas comme ça longtemps. Avant on disait, « Loterie en juin, abondance de grains. » On va se retrouver à manger du mouron blanc et des glands. Il y a toujours eu une Loterie. » Respect des traditions, besoin de donner des règles aux plus jeunes, de leur passer le flambeau en quelque sorte. Les hommes sont appelés un à un, jusqu'à Zanini, le dernier de la liste.

C'est le moment de savoir qui a le papier marqué d'un rond noir. Les mains se lèvent et brandissent les petits papiers dépliés. C'est Hutchinson qui l'a eu.

C'est bizarre comme aucun sourire ne vient illuminer son visage, ni celui de sa femme Tessie. Personne pour le féliciter non plus...

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Impossible d'en dire davantage, je me tiens à quatre pour ne pas le faire, mais Psycho-Pat me l'a expressément défendu et il a raison, comme toujours. ( En plus, c'est le chef.)

Le dessin est beau et captivant, expressif et jouant sur les angles de vue, les couleurs, les tailles des vignettes. Peu de paroles sont nécessaires à faire partager la singularité de cette histoire dont on comprend qu'elle ait durablement marqué les esprits, les lecteurs se demandant souvent si elle était vraie ou fictionnelle. Quel hommage à son auteur que ce doute !

Cette BD a été écrite d'après la nouvelle de Shirley Jackson, romancière américaine tenue en haute estime par Stephen King, excusez du peu. Sa nouvelle, La Loterie, a été écrite en une journée et a eu un retentissement phénoménal, on peut lire des extraits des lettres que son auteur a reçues, c'est proprement incroyable. Il faut lire les pages à la fin de la BD dans lesquelles Miles Hyman parle de sa grand-mère et de cette nouvelle si perturbante et dérangeante qu'une lectrice dit avoir dû résister à la tentation de se suicider après l'avoir lue. Et j'ajoute seulement, pour piquer votre curiosité, que Shirley Jackson fut très fière, le jour où elle apprit que sa nouvelle avait été censurée en Afrique du  Sud.

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LA LOTERIE - Miles Hyman - Éditions Casterman - 153 p. 2016
d'après une nouvelle de Shirley Jackson
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Juliette Hyman

illustrations extraites de l'ouvrage.

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