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Bande Dessinée :
MOI, CE QUE J'AIME, C'EST LES MONSTRES - livre premier - de Emil Ferris

Bande Dessinée : MOI, CE QUE J'AIME, C'EST LES MONSTRES - livre premier - de Emil Ferris sur Quatre Sans Quatre

Emil Ferris est née en 1962 à Chicago. Mère célibataire et illustratrice, gagne sa vie en dessinant des jouets et en participant à la production de films d’animation. Lors de la fête de son quarantième anniversaire avec des amis, elle est frappée par l’une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental, à cause de la piqûre d’un moustique. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra sans doute plus jamais marcher. Pire encore, sa main droite, celle qui lui permet de dessiner, n’est plus capable de tenir un stylo.

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Emil décide de se battre. Elle va jusqu’à scotcher un stylo à sa main pour dessiner, ce qui lui prend un temps fou… mais à force de persévérance, elle s’améliore.

C’est à cette époque qu’elle commence l’écriture de son roman graphique. Elle mettra six ans à réaliser cette œuvre de 800 pages. Après 48 refus, l’éditeur Fantagraphics accepte le manuscrit.
On ne saurait trop lui en être reconnaissant.
2017 :
prix Ignatz de la meilleure auteure et du meilleur roman graphique
prix Lynd Ward du meilleur roman graphique
prix Lambda Literary du meilleur roman graphique
personnalité de bande dessinée de l’année décerné par le site Comics Beat
prix du roman graphique 2017 de la National Cartoonists Society
2018 :
prix Eisner du meilleur album, de la meilleure auteure, de la meilleure colorisation


« Je travaillais sur un scénario basé sur la vision d’une fille loup-garou lesbienne blottie dans les bras d’un enfant Frankenstein transsexuel. Ces deux parias “monstrueux” ont été l’inspiration pour une nouvelle que j’ai écrite en 2004. Karen me parlait toujours (elle grondait plutôt, à vrai dire) et c’est en me fondant sur cette nouvelle que j’ai créé le livre. — E.F. »

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Les prix et éloges pleuvent sans discontinuer sur cette BD, comme la liste ci-dessus le prouve.
J’ai entendu Emil Ferris parler de son travail dans Mauvais Genres, une émission de François Angelier, sur France Culture et je n’ai eu de cesse de me procurer un exemplaire de sa BD. Ça arrive, les coups de foudre : la preuve.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est d’abord un objet singulier : un énorme volume, qui se présente comme un cahier à spirales et des dessins majoritairement réalisés au stylo bille, magnifiques, enchevêtrés, qui couvrent toutes les pages, dans tous les sens, avec des textes parfois entortillés autour de l’image, comme un jaillissement continu d’inventivité, de créativité, d’originalité.

Emil Ferris réinvente la narration, abolissant joyeusement les frontières entre la fiction, l’intime et l’autobiographie. Le personnage principal est une petite fille, Karen, et c’est elle notre guide dans le récit ou, plutôt, dans les récits qui s’interpénètrent. Karen est un loup-garou aux longs cils, c’est ainsi qu’elle se voit, qu’elle se choisit, car c’est bien un choix d’existence que celui de la monstruosité. Ce n’est pas l’expression d’une souffrance, c’est sa force, secrète, invisible, occulte, et c’est là que réside son espoir aussi, celui d’être capable de sauver sa mère de la mort mais aussi d’affirmer sa différence et de vivre normalement parmi les autres. L’apparence de Karen ne pose de problème à personne, personne ne prend peur ni ne la questionne, elle est elle-même, différente et semblable à la fois, protégée par sa monstruosité.

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« Deeze a soupiré. « On dirait bien que la meilleure façon de se faire tuer dans notre pays, c’est d’être honnête. » Déjà, à l’époque, je savais que je voulais être un monstre… Mais en voyant cette image, j’ai compris qu’il y avait de gentils monstres et des méchants. Et ceux qui avaient assassiné le révérend King et le président étaient les pires ... Ceux-là étaient du genre à souhaiter que personne ne soit vraiment libre... Surtout pas ! Les méchants monstres veulent diriger le monde, le dessiner à leur image. Et pour ça, ils ont besoin que nous ayons tous peur... Ils ne vivent pas dans une tanière à prendre soin des leurs... Je pense que c’est ça la différence… Un gentil monstre, ça fait parfois peur à cause de son look bizarre, tout en griffes et en crocs… Mais ça, ils ne le font pas exprès, ils ne le contrôlent pas, c’est comme ça... Les méchants, eux, le contrôle, ça les connaît... Ils veulent que le monde entier soit effrayé pour pouvoir mener la danse... »

Les récits de monstres, elle adore, ceux qu’elle trouve dans les magazines, avec des filles terrifiées et un peu dénudées, bien sûr, car l’horreur est l’expression de l’excitation sexuelle, de l’étreinte subie et pourtant source de jouissance, de l’anormalité assumée et de la peur qui donne du plaisir. C’est un monde d’inversions, de retournements, de paradoxes. Un monde fictif, certes, mais qui n’est pas si loin de la réalité et qui aide Karen à cheminer vers l’acceptation de son homosexualité.

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Karen habite à Chicago, dans les années 60, un quartier misérable dans lequel on trouve les déshérités, les pauvres, les migrants, tous ceux qui n’ont pas trois sous devant eux, se frottent de près ou de pas loin à la misère. Dans leur appartement en sous-sol, Karen, son frère Deeze – plus âgé qu’elle - et sa mère font face à la vie avec courage et fantaisie. Deeze, plutôt beau garçon, charmeur nonchalant et tendre, ouvre Karen au monde de l’art. Il l’emmène au musée, lui apprend à regarder les oeuvres d’art, à pénétrer dedans par l’imagination et l’observation, et la petite ne cesse de dessiner, de créer autour d’elle un océan de dessins qui à la fois lui tient lieu de carnet de bord et de mémoire, balise et lieu de liberté totale.

« La plupart des latinos de notre quartier viennent de pays où, même en travaillant dur, ils vivaient dans la misère. Beaucoup des noirs sont montés du sud pour échapper aux lynchages et aux autres horreurs. Même s’ils ont trimé pour rien pendant 300 ans, ils faut encore qu’ils se battent pour leurs droits. D’après Deeze, les blancs de Appalaches, ceux que tout le monde appelle les « bouseux des collines », ils crevaient de faim dans le sud alors que leur sueur avait enrichi les compagnies minières. Mais les premiers à prendre « l’express de ceux qui en chient », c’étaient les indiens. Il y a quelques années, le gouvernement leur a fait quitter leurs réserves pour qu’ils s’installent à Uptown en leur promettant de beaux logements et de bosn emplois. Certains, quand ils ont vu les « bons emplois » et les « beaux logements », n’ont pas traîné et sont repartis fissa. Normal, dit Deeze, le gouvernement n’a jamais respecté aucun des traités qu’il a passés avec les indiens. »

Le jour de la Saint Valentin, sa voisine, Anka, une très jolie femme, se suicide d’une balle en plein coeur. Karen veut connaître l’histoire d’Anka, une histoire terrible et tragique qui prend sa source dans l’Allemagne nazie. Karen absorbe tout, la détresse des habitants du quartier, de sa camarade à l’apparence fantomatique qui l’invite à un anniversaire, aussi décharné que la petite qui dort dans le placard vide d’une chambre vide, sur un édredon.

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La vie de Karen est peuplée de monstres, êtres ambigus à la méchanceté aléatoire, simplement humains et faillibles, qui se débrouillent comme ils peuvent des cartes que le destin leur a malicieusement mis en main. Les méchants tuent le révérend King, les gentils se défendent comme ils peuvent, parfois ils sont un rien bizarres, parfois ils se tuent.

Sa propre famille ne fait pas exception : secrets tapis – le mystérieux père de Karen par exemple, et tout le temps qui s’est écoulé avant sa naissance, pendant l’enfance de Deeze - et drames ébranlent la vie de Karen qui tient le tragique à distance grâce à ses dessins et son déguisement de détective, mais surtout grâce à son espoir de se faire mordre par un monstre et puis mordre sa famille et ainsi les sauver de la mort à jamais.

C’est un récit kaléidoscopique, enchevêtré, mille-feuilles incroyable de vitalité qui dit l’univers démultiplié par l’imagination de Karen, son quotidien dans un quartier pauvre mais source infinie d’expériences. À la fois bloc-notes, chronique d’une époque et d’un quartier, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, est extraordinairement riche et inventif. Nous sommes dans l’esprit de Karen, ses yeux, ses oreilles, son rapport complexe - parce que démultiplié par le truchement de l’art et de l’imaginaire – à la réalité quotidienne. Rien n’indiffère cette enfant-garou, rien ne lui paraît ne pas mériter son attention intelligente et empathique.

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C’est un livre dans lequel on puise force et courage face à l’adversité et à la tragédie, un livre pour les petites gens, ceux qui n’ont que leur destin fragile pour tout guide, ceux qui souffrent, que la vie éprouve, qui ne peuvent même pas se déguiser en loup-garou pour tromper les prédateurs.

Un travail d’édition et de traduction absolument énorme, magnifique : les planches sont extrêmement belles et le rendu des couleurs est excellent. La forme même de la narration, tout en lettres et phrases dessinées a dû être un boulot de fou à transcrire en français. Compliments, c’est un travail remarquable.

Je crois que c’est la BD la plus émouvante, réjouissante et étonnante que j’aie lu – oui, vraiment. Et Karen est un personnage impossible à oublier.

J’ai hâte de lire le tome 2 : je vous tiens au courant.


MOI, CE QUE J'AIME, C'EST LES MONSTRES - livre premier - Emil Ferris - Éditions Monsieur Toussaint Louverture - 416 p. septembre 2018
Traduit de l’anglais par Jean-Charles Khalifa

Toutes les illustrations sont tirées du livre.

Bande dessinée : LES INDÉLÉBILES de Luz Roman graphique : MOI, FOU d'Antonio Altarriba et Keko Bande Dessinée : LE CHIEN DE DIEU de Jean Dufaux et Jacques Terpant