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Bande Dessinée :
WINTER ROAD de Jeff Lemire

Bande Dessinée : WINTER ROAD de Jeff Lemire sur Quatre Sans Quatre

Illustration : détail de la couverture de Winter Road


Jeff Lemire est un auteur canadien, dessinateur et scénariste, né en 1976. Son travail est publié dans des éditions indépendantes. Il travaille aussi pour DC Comics.


What is it about ?

« Si j'étais toi, je ne voyagerais pas avec ces gars-là. Tu risquerais de te retrouver dans le même pétrin que maintenant.
- Ouais. Je sais. »

C'est un paysage de neige, un paysage en blanc et noir, un village de l'Ontario, Pimitamon. La nuit, la neige et ces villes si laides, le bar, le restaurant, le motel. Toute la vie est dominée par cette neige qui crisse sous les pas, l'humain s'adapte.

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Derek, c'est un paumé. Un loser. Un ex. Il picole dur, il a le coup de poing facile, la tête dure et le verbe rare. Il travaille dans le resto où travaillait sa mère. Il est seul, d'une solitude infinie peuplée de déceptions, de blessures d'enfance, de cauchemars.
Autrefois, c'était un grand joueur de hockey. Mais la crosse ne lui a pas servi qu'à pousser le palet.
Depuis, la nuit s'est installée dans sa vie.

Un jour, sa sœur revient parce que son mec l'a frappée une fois de trop, elle s'est enfuie sans même un manteau sur le dos. Il ne se sont pas vus depuis des années, depuis la mort de leur mère et la séparation d'avec leur père violent. Seulement voilà, Beth, sa sœur, elle n'est pas vraiment en meilleur état que lui, elle fuit son mec violent et elle traîne une saloperie d'addiction.

A la suite d'une ultime bagarre, Derek et Beth vont se cacher dans la cabane d'un ami dans le bush, la forêt. Solitude, froid, désintox. C'est pas forcément la combinaison la plus simple pour des retrouvailles en famille. Et avec soi-même.

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Yeah, Ok Dance, but what did you think of it ?

« Ecoute, Derek, il faut que je t'emmène, maintenant. Je n'ai pas le choix. Entre ton casier et les types,là...
- …
- Et s'ils disparaissaient pendant un petit moment ? »

C'est beau, tout d'abord, l'image est belle. Le noir bleuté et le blanc, le rouge qui traverse soudain le dessin, l'image parfois. La gueule cassée de Derek, son grand corps qu'on sent fatigué et cette violence toute prête à surgir à l'improviste. Faut lui foutre la paix, à Derek, pas l'emmerder à lui parler de son passé. Parce que son passé est un champ de ruines parsemés de tessons de bouteilles. Son père, c'est celui qui tabasse sa femme après l'avoir embrassée, juste parce qu'elle ne lui obéit pas immédiatement, c'est celui qui oblige son fils à rendre coup pour coup lors des matchs, parce que sinon, c'est rien qu'une gonzesse. La violence, ça s'apprend, ça se transmet. Voir sa mère se faire frapper par celui qui prétend l'aimer c'est aussi dévastateur que d'imposer à un garçon d'être violent pour s'affirmer.

Derek et Beth sont tous deux perdus : aucun chemin de vie n'aura été tracé pour eux sauf la spirale mélancolique, furieuse et désenchantée de l'alcool et de la drogue. Trop de solitude, trop de démons à faire taire, trop de feux intérieurs à éteindre et de tristesse à faire disparaître.

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Le passé revient, en couleurs, les coups, l'accident de voiture, la grande traversée de la solitude. Comme le chien qui ne cesse d'apparaître sans qu'on sache à qui il est, ce chien défiant et insistant à la fois, comme la mémoire cassée qui ressasse les mêmes souvenirs tout à trac, comme ça, sans qu'on s'y attende tout à fait mais sans surprise non plus.

Derek boit parce qu'il a cogné et cogne parce qu'il a bu, Beth choisit le mauvais mec, Wade, celui qui ressemble à son père, une pauvre guenille d'homme lâche et violent. « Tu vois, je connais les hommes comme toi. J'ai été avec des hommes comme toi, et je sais pourquoi vous êtes comme ça. Vous avez peur. », dit Beth à son père dans une poignante scène de confrontation.
Alors tenter de tout oublier et puis fuir, partir, tant pis, comme un grand saut dans le passé, vers son frère.

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Et pourtant, sur leur route, se trouvent des gens bien comme ce flic, ami de Derek de longue date et qui tente de lui éviter les ennuis en enfreignant plus d'une fois les règles déontologiques. Il a aussi un véritable ami, qui leur prête sa cabane dans le bush, le temps d'éviter les ennuis, si c'est possible, et de désintoxiquer Beth. Des gens humains et bons, qui tentent de faire plier un destin injuste en s'interposant entre la tragédie et ceux que la vie a déjà tellement éprouvés.

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Les scènes sont magnifiques, fortes, puissantes. Ce sang qui jaillit trop souvent et qui constelle de taches rouges la page, les souvenirs qui ne perdent pas de leur puissance, qui font s'écarquiller les yeux et souhaiter la mort, la sienne ou celle des autres. Ce chien qui suit Derek, comme une hallucination surgie de sa violence et de sa mémoire, et qui s'enfuit dès qu'il l'appelle. Wade, la chemise striée de rouge, comme une préfiguration de la mort, qui se rapproche toujours plus près de Beth.

Il n'y aura d'autre choix que celui du sacrifice.


Now then, some music to get the chill off

Pas de musique vraiment, mais le récit brutal m'a suggéré quelques titres comme Kill Em All de Metallica, la route désolée et solitaire de Ry Cooder dans Paris-Texas, et, parce que cette histoire est baignée par la dope et l'alcool, une petite balade avec Tom Waits et The Piano Has Been Drinking.

WINTER ROAD - Jeff Lemire – Futuropolis - 280 p. septembre 2016
Traduit de l'américain par Sidonie Van den Dries.

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