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Chronique Livre : 19500 DOLLARS LA TONNE de Jean-Hugues Oppel

Chronique Livre : 19500 DOLLARS LA TONNE de Jean-Hugues Oppel sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Mister K est-il un lanceur d'alerte, un escroc, ou un cyberpirate au service du plus offrant ?

Le baril de pétrole brut brent cotait hier encore 50.65 $.

Falcon (pseudonyme) préfère l'appellation « assassin professionnel » pour parler de son métier. Il est quasiment préretraité, car l'avenir est menacé par la concurrence des tueurs à bas coût qui cassent les prix.

L'action samsung cotait voilà peu 729 $ - en progression de 5,17 % malgré la suspension des ventes de son smartphone galaxy note 7.

Lucy Chan (alias Lady-Lee) est une sémillante analyste encartée CIA, avec la bannière étoilée chevillée au coeur. Elle aime le canard à la pékinoise, mais aussi le T-bone steak au barbecue.
Ils n'ont aucune raison de se rencontrer...

L'étain cotait en moyenne 19 500 $ la tonne sur le marché des métaux londonien ces dernières années.

Le temps de l'écrire et ce montant a changé ; le CAC 40 a gagné ou perdu des points ; les actions varient à la hausse ou à la baisse, sans raison logique parfois ; les milliards virtuels valsent au rythme de la Bourse en ligne. À l'heure du trading à haute fréquence que pratique Léonard Parker Chambord, alias Killer Bob : demain, c'est déjà hier.


L'extrait

« Et puis les crises sont arrivées.
La plus récente est toujours la plus grande et bien entendu la dernière – avant la suivante. Le Der des Ders : on en peut pas dire que le concept ait eu du succès en 14-18 ; cela dit, depuis 39-45, il a l'air de tenir le coup. Au niveau mondial, s'entend. Parce qu'au niveau local, sur tous les continents, on s'étripe joyeusement pour les motifs les plus divers.
Mais je m'égare, revenons à nos moutons, ceux que ce qu'on a appelé la Crise des subprimes a tondu jusqu'à l'os. C'était il n'y a pas si longtemps. Le baril de brut était à 135 dollars et le camarade Ivan Rebroff ne chanterait plus jamais Ah si j'étais riche ! Le système créancier-débiteur que l'on croyait mieux réglé que du papier à musique s'écroulait comme un château de cartes. Des gens perdaient leur maison. Des seniors voyaient leur pension de retraite disparaître en fumée du jour au lendemain. Les municipalités des grandes villes occidentales se réveillaient menacées de faillite.
Les braves citoyens avaient alors fait une découverte stupéfiante : les banques possédaient de l'argent qui n'existait pas !
Le roi Financier était nu. » (p.24-25)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une simple newsletter. Même pas exceptionnelle, on est loin des révélations de Wikileaks ou de secrets jalousement gardés, d'un scoop du siècle, non. Mister K ne fait que rappeler ce qui est accessible à tous, ce qui est déjà dit partout et qui passe totalement inaperçu, noyé dans le flot des informations dont nous sommes submergés quotidiennement. Pourtant, Mister K, auteur de ces missives prévient, même si ses messages ne contiennent pas de révélations :

« Il s'agit bien ici de vous foutre la trouille et ça ne vous coûtera pas un rond ! »

Et ça fonctionne. Les marchés, ceux qui sont si fragiles qu'ils s'agitent fiévreusement au moindre courant d'air, comme on nous le serine à longueur de temps, commencent à s'inquiéter de ces envois révélateurs qui dénoncent des pratiques ruinant des millions de petits épargnants dans le monde ou rayant d'un trait de plume des vies de labeur pour conduire au chômage de pauvres gens qui ne demandaient qu'à continuer leur travail, aussi harassant qu'il fût. La CIA, jamais en retard quand il y a un sale coup à faire, dépêche Lucy Chan, une brillante analyste, pour identifier l'auteur de ces envois mettant en péril le bonheur de gagner des sommes folles en spéculant tranquille ou d'arnaquer les petits porteurs ou producteurs. Le style simple et parlant des lettres, même sans révélations, permettent à tout un chacun de comprendre la face cachée de la finance, machine à broyer du gogo et à sucer le sang des peuples. Afin de bien souligner qu'il n'apporte rien de nouveau, Mister K termine toutes ses newsletter par une citation de Gide :

« Tout a été dit. Mais comme personne n'écoute, il faut recommencer. »

Parallèlement, le lecteur peut partager la vie de Falcon, un nom de guerre, qui est un « assassin professionnel », pas un « tueur à gages, vous le vexeriez. Il tue dans le gratin politique et financier, c'est un expert reconnu, son dernier contrat n'est pas passé inaperçu justement, du grand spectacle, il sent que l'âge de la retraite a sonné. Il n'a plus l'âge, il ne veut pas exécuté le meurtre de trop. Son réseau va le conduire à Londres. Bien entendu, ce qui doit être son dernier contrat va le conduire directement à poser les pieds dans l'affaire hautement piègée des messages de Mister K.

« Les interventions restent humaines, cela dit ; c'est déjà du passé : l'avenir appartient aux machines. »

Lucy Chan, après un passage en République Démocratique du Congo, quelques constations étranges sur les horribles conditions de travail des Africains réduits à l'esclavage dans les mines produisant les précieux minerais, indispensables à nos smartphones et autres très hautes technologies, doit également se rendre en Angleterre toutes affaires cessantes afin de se mettre en quête de ce mystérieux Mister K, l'empêcheur de boursicoter en rond qui inquiète jusqu'à Killer Bob, le roi du trading à l'ancienne. Elle observe aussi les guerres financées par les multinationales pour s'appropirer l eprécieux minerai et menées par des milices hallucinées massacrant sans disctinction les populations locales.

Killer Bob, légende du trading, infaillible, un flair de dingue, sera peut-être bientôt remplacé par ces saletés de machines de trading pour lesquelles chaque millimètre de câble grignoté entre elles et le centre boursier est gage de rentabilité et de prise de pouvoir sur les autres algorithmes grâce à la nano-seconde de temps de transfert des ordres gagnée. Un monde complètement surréaliste, opaque, inimaginable pour nous pauvres pauvres qui ne savons pas jongler avec de fictifs milliards dont le gain ou la perte entraînent de réelles conséquences dans les populations déjà fragiles.

« Les ordinateurs ont planté comme un vulgaire PC branché sur YouPorn dans une chambre d'ado boutonneux. »

Et oui, malheureusement, les machines ne fonctionnent pas toujours comme les concepteurs le veulent. Les hommes non plus, mais bon, eux on savait. Mister K pointe du doigt des vérités premières, explique que tous ces milliards qui nous donnent le vertige n'existent pas vraiment, que la finance joue au Monopoly avec de la monnaie de singe, mais que les population misérable paie, en définitive, tout de même la note pour ses bévues. Et ça agace en très très haut lieu, pas seulement politique, ces vérités sont facteurs d'instabilité gênant toujours les affaires.

Au final, bien malin qui saura dans cette histoire deviner qui est le marionnettiste tant il semble que tous les personnages ont des ficelles qui pendent aux mains et aux pieds mais que tous se tiennent par la barbichette, ou pensent le faire. Plusieurs énigmes et actions se côtoient, les marchés vivent leur vie agitée au gré des prises de bénéfices et des coups de bourses, mais ne sont pas si hors-sol qu'ils n'y paraissent et agissent bel et bien dans la vie triviale des sales coups parce qu'il faut bien se mettre les mains dans le cambouis de temps en temps malgré tout. Jean-Hugues Oppel balance du fait brut, dans une écriture remarquablement adaptée il éclaire un par un les éclats d'un tout qui va prendre sens au fur et à mesure de la résolution des énigmes et des différentes situations complexes où sont précipités les personnages. Ceux-ci, Falcon, Lucy, Killer Bob, ne sont pas des caricatures, mais des symboles parlant de notre époque. Mister K, c'est le lanceur d'alerte, celui qui tire le signal d'alarme qui aurait dû résonner depuis longtemps dans les masses surinformées qui ne distinguent plus le moment où il faut réagir. Enfin, presque, 19500 dollars la tonne est un vrai polar politique, les protagonistes sont tous troubles et multiples, ses intentions ne sont pas celles du chevalier blanc.

Des guerres de l'ombre, d'autres encore plus secrètes que nous sommes loin d'imaginer, ce roman décrit une face particulièrement folle de notre temps qui mérite largement d'être révélée et découverte, sans compter cette écriture efficace qui vous plonge dans ce milieux impénétrables par définition et qui fait que vous vous y sentiez à l'aise, prêt à comprendre la complexité des forces à l'oeuvre.


Notice bio

Né en 1957, Jean-Hugues Oppel est d'origine franco-helvétique. Il a fait ses études au lycée Charlemagne (Paris), puis à l'École Nationale d'Opérateurs Louis-Lumière. Il a travaillé comme deuxième assistant caméra pour des films comme Saxo d'Ariel Zeitoun (1987), Lacenaire de Francis Girod (1990), La Passion Béatrice (1987) et La Vie et rien d'autre (1988) de Bertrand Tavernier. Il a également été le premier assistant caméra de Roman Polanski pour La Jeune fille et la mort (1994). Il est à présent écrivain à plein temps et vit en région parisienne avec ses quatre chats.


La musique du livre

Čertůf punk - No Future

Ivan Rebroff – Ah si j'étais riche !

The Beatles - Yesterday and Today –Nowhere Man


19500 DOLLARS LA TONNE – Jean-Hugues Oppel – La Manufacture de Livres – 251 p. février 2017

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