Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
3 HEURES de Anders Roslund

Chronique Livre : 3 HEURES de Anders Roslund sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Une traque à la vie à la mort...

Stockholm, Suède. Soixante-trois réfugiés sont retrouvés morts étouffés dans un container. Le même jour, plusieurs morgues signalent des cadavres « en trop » – non recensés. Quand le commissaire Ewert Grens découvre sur l’un deux les empreintes de Piet Hoffmann, il n’en croit pas ses yeux : celui qui fut l’ennemi public numéro un est aujourd’hui un ami et Grens ne sait où il se cache… Mais doit-il le prévenir ou le traquer ?

Niamey, Niger. Dans un désert aride où la vie humaine n’a aucune valeur, infiltré au sein d’un réseau de trafiquants, Piet Hoffmann a deux semaines pour mener à bien sa dernière mission. Pour sa femme et ses fils, l’espoir de mener une vie de famille normale n’a jamais été si proche… Le danger qui les menace non plus. Car, encore une fois, l’agent double est allé trop loin.

Piet Hoffmann se rend vite compte qu’il n’aura que quelques heures pour sauver sa vie – et celle de centaines de personnes innocentes.

Trois heures, c’est la différence entre la vie et la mort. Trois heures, c’est dérisoire quand on perd le contrôle.


L'extrait

« Grens saisit cette main qui, aussitôt après, lui fit signe de la suivre le long d'un étroit couloir. Ils passèrent devant un bureau et la réserve d'archives pour gagner la salle d'autopsie.
- Un matin ordinaire. Une tasse de café – deux, pour être honnête -, puis la lecture des divers dossiers de transfert, et je suis venue ici pour placer les partients de la nuit dans les casiers réfrigérés. Je dis bien : les patients, c'est ainsi que je les appelle. Je trouve que les autres termes, morts, cadavres, ou tout simplement corps, ne sont pas respectueux.
Elle ouvrit la porte d'un local nettement plus vaste situé derrière la salle d'autopsie : la salle de dépôt des corps. D'après le thermomètre posé sur une sorte de table de travail, il y régnait une température de huit degrés, et elle était éclairée par la lueur glaciale des néons. Les casiers réfrigérés dont elle parlait étaient en métal et comportaient chacun douze compartiments répartis sur trois niveaux et munis de roulettes qui en facilitaient le déplacement près des murs revêtus de faïence blanche.
- Trois hommes d'un certain âge, une jeune femme et un enfant de six ans. Les derniers arrivés, d'après les dossiers. Je les ai transférés un par un. Nous disposons d'une machine, une sorte de petite grue, pour ménager un peu notre dos.
Une odeur bizarre.
Qui avait été encore plus nette dans la salle d'autopsie.
Une odeur de viande, en fait.
- Un matin ordinaire, jusqu'à ce moment-là, à peu près. Lorsque je les ai transférés. Et c'est alors qu'il m'a semblé... eh bien, qu'ils étaient trop nombreux. Les patients, je veux dire.
Dans le casier le plus proche, huit compartiments étaient occupés et quatre vides. Des corps inertes enveloppés dans des draps blancs, tous pourvus d'une petite plaque d'identité rouge à leur nom attachée sur le dessus.
Je les ai comptés trois fois. Et j'avais beau comparer avec les données enregistrées sur mon ordinateur, ça ne collait pas. Un de trop. Alors je les ai sortis pour vérifier les plaques d'identité, et puis leurs visages et ensuite – comme ça ne suffisait pas pour un ou deux d'entre eux – leurs signes particuliers. » (p. 19/20)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Nouveau volet de la saga des « 3 », qui ne restera pas une trilogie mais va se poursuivre au-delà, avec les mêmes personnages, si j'en crois la postface de l'auteur qui ne semble - pour mon plus grand plaisir – pas prêt à abandonner Piet Hoffmann et Ewert Grens. À chaque épisode, son thème bâti sur un socle solide de documentations et d'enquêtes sur les réalités les plus crues de notre époque, dans lequel l'ex-délinquant, as en infiltration au plus près du danger, Piet Hoffmann, caméléon aux identités et personnalités multiples, permet à Anders Roslund de décrire dans le détail les fonctionnements des organisations criminelles. Après les cartels de la cocaïne dans 3 minutes, voilà qu'il s'attaque ici aux passeurs de migrants, au trafic d'êtres humains dans toute son horreur, un marché calqué directement sur le modèle de l'économie libérale et du marketing le plus cynique.

Une découverte abominable sur le port de Stockholm révulse les enquêteurs : soixante-trois corps pêle-mêle, soixante-trois hommes, femmes et enfants d'Afrique, asphyxiés dans cette boîte en ferraille dont les conduits d'aération ont été bouchés pour empêcher leurs cris d'être entendus. Une découverte comme il en arrive, hélas, de plus en plus souvent...

Parallèlement, un afflux de cadavres surnuméraires dans les morgues de Stockholm intrigue les autorités. Des personnes, venues d'Afrique de l'ouest, arrivé on ne sait comment jusqu'en Suède, mortes au bout ou au cours de leur périple sont retrouvées dans les armoires réfrigérées. Les victimes ne semblent pas avoir été assassinées, ne portent pas de traces de violences évidentes, mais rien n'indique comment elles sont décédées, comment elles se sont retrouvées soigneusement allongées dans les tiroirs des instituts médico-légaux, ni pourquoi quelqu'un s'est donné tant de mal pour les disposer là, au lieu de les faire disparaître comme le font les passeurs habituellement. Simple énigme, incompréhensible, qui titille la curiosité du commissaire Ewert Grens, jusqu'à ce qu'un technicien de la police scientifique déniche un téléphone satellitaire dans la doublure du manteau d'un des corps et qu'une empreinte de Piet Hoffmann est retrouvée sur l'appareil.

Cet indice devient pour Ewert un message personnel. Le vieux flic sait trop qu'Hoffmann ne laisse jamais rien au hasard et que cet indice de sa présence promet une très grosse affaire. Piet lui a juré à l'issue de leurs dernières aventures de se tenir tranquille, mais il connaît le bonhomme et cette promesse a bien peu de chance d'être tenue. Aucune trace d'Hoffmann à Stockholm, celui-ci travaille pour une société de sécurité privée qui assure la protection des convois d'aide alimentaire envoyés par une ONG au Niger. Les passeurs, depuis quelques temps, attaquent les camions afin d'aggraver la famine locale et ainsi d'augmenter le nombre de candidats à l'exil. Ils sont l'offre, ils créent la demande...

Certains renseignements recueillis au cours de ses investigations amènent le vieux commissaire à penser que Zofia, l'épouse de Piet, qui enseigne auprès de réfugiés à Stockholm, serait également détentrices de renseignements pouvant l'aider dans son enquête. Dans 3 minutes, Hoffmann avait besoin du flic pour s'extraire de son infiltration auprès d'un cartel de la coke, là ce sera à Grens de demander l'aide d'Hoffmann afin qu'il s'immisce au sein d'une redoutable organisation de passeurs ayant pignon sur rue dans le port de Zuwara, en Libye. Un pays en lambeau depuis l'intervention des armées occidentales offrant un refuge idéal aux passeurs et aux criminels de toutes sortes. Un groupe criminel aux ramifications internationales, géré comme une start-up, avec conseil d'administration et versements de dividendes. Un modèle économique !

Ensuite ? Ensuite, ce sont plus de quatre cent pages d'un suspense hallucinant, de scènes d'action que ne renieraient pas James Bond ou Jason Bourne, Hoffmann sur le fil du rasoir va risquer sa peau à de multiples reprises, et faire, une nouvelle fois, preuve de ses qualités de stratège. L'horreur qu'il a pu observer à Zuwara au cours de son infiltration va peu à peu transformer la mission que lui a confié Ewert Grens en règlement de compte personnel envers les trafiquants. Surtout que son épouse et ses deux garçons vont se trouver mêlés de près au versant suédois de l'intrigue... Alternant sans cesse entre les rebondissements d'une intrigue touffue, âpre, et les ressorts intimes de ses principaux personnages, Anders Roslund réussit le pari, difficile dans ce genre d'ouvrage, de laisser une large place aux dilemmes moraux complexes. Ses principaux acteurs ne sont pas surhumains, ils luttent autant contre les tortionnaires des réfugiés que contre leurs propres failles.

D'un réalisme sans concession, 3 heures décrit pas à pas le calvaire des migrants, de premiers mètres sur le chemin de l'exil à leur arrivée sur le continent européen, les atrocités qu'ils traversent et dont ils sont victimes, l'ignominie des organisations criminelles, grandes bénéficiaires de la fermeture des frontières. Ce terrible constat rendent encore plus odieuses les déclarations de certains politiciens européens « progressistes » sur le tourisme économiques de ces pauvres gens. En plus d'être un grand thriller, 3 heures est, de ce point de vue, un roman salutaire remettant quelques pendules à l'heure. S'il démontre encore une fois que l'enfer est pavé de bonnes intentions, après un final à couper le souffle et un dénouement totalement inattendu, il explique tout autant que l'inhumanité est un luxe ignoble qui ne profite qu'au crime. Piet Hoffmann n'est pas le héros tout blanc à l'éthique impeccable, il a appris à survivre dans les milieux les plus hostiles, à tuer pour se couvrir, à mentir, à voler, à dealer s'il le faut, peu importe, il fallait un tel personnage pour faire pénétrer le lecteur dans des milieux hermétiques et les éclairer sur les réalités immondes d'aujourd'hui.

Remarquablement écrit - et traduit - 3 heures, thriller ahurissant, vous fera vivre une infiltration palpitante dans un réseau de trafiquants d'être humains et partager, autant que faire se peut, le terrible sort de ceux qui fuient les guerres et la misère.


Notice bio

Anders Roslund est un journaliste suédois dont le travail d'investigation a été couronné de prix. Il est aussi un des auteurs de polar les plus célèbres de Scandinavie. Écrite - en partie puisque ce dernier volet est de Roslund seul - avec Börge Hellström, la trilogie Piet Hoffmann, 3 secondes, 3 minutes, 3 heures, a été récompensée par le CWA International Dagger, le Prix du Polar Scandinave et le Prix des Auteurs de Polar suédois.
Ils sont les auteurs également de trois autres excellents thrillers mettant en scène Ewert Grens : La bête (2009), Box 21 (2010) et La fille des souterrains (2012), tous parus aux Presses de la Cité.


La musique du livre

Toujours l'obsession d'Ewert Grens pour cette chanteuse des années soixante...

Siw Malmkvist – Tunna Skivor – For Sent Skall Syndaren Vakna – Tweedle Dee


3 HEURES – Anders Roslund – Éditions Mazarine – 438 p. avril 2019
Traduit du suédois par Philippe Bouquet et Catherine Renaud

photo : Pixabay

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