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Chronique Livre :
33 TOURS de David Chariandy

Chronique Livre : 33 TOURS de David Chariandy sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

David Chariandy est un écrivain canadien, originaire de Scarborough, dans l’Ontario. 33 tours, dont le titre anglais est Brother – que je préfère si je peux me permettre de faire cette incise – a été distingué par le prix Rogers Writers’Trust Fiction en 2017.
Son premier roman, Soucouyant, a été très remarqué. David Chariandy enseigne la littérature anglaise à la Simon Fraser University de Vancouver.


Vite fait

À Scarborough, Canada, banlieue de Toronto. Francis et Michael vivent avec leur mère qui travaille jusqu’à épuisement pour assurer le quotidien et leur ouvrir toutes les portes possibles d’un futur qu’elle espère moins difficile. Elle y croit dur comme fer. Et ce malgré le racisme, les flics qui s’en prennent toujours aux mêmes, l’inéquité qui semble servir de boussole à cette société. Il y a aussi, comme un monde à part, bulle de bonheur et de partage, la musique et ses espaces illimités.


Un extrait

« Depuis l’âge de sept ans, Francis savait lire. Il lut des livres, bien sûr, régulièrement et jusqu’à un âge avancé de son adolescence. Mais il pouvait également lire les nombreux signes et gestes de notre entourage. Il lisait les visages des jeunes du quartier, qui traînaient devant le 7-Eleven et repérait quand leur adresser un signe de tête ou encore un sarcasme, ou tout simplement continuer son chemin et ne pas chercher alors à croiser une paire d’yeux pochés. Et surtout, Francis lisait dans notre mère. Il comprenait sa fierté, aussi bien que les voies où la menaient ses labeurs et le prix qu’il lui en coûtait. Il savait que pour un travail de femme de ménage, et parfois de nounou, en plus des horaires difficiles, elle devait effectuer de longs trajets compliqués pour atteindre des bureaux, des centres commerciaux et des maisons éloignés, attendre bien longtemps aux arrêts de bus et aux stations de métro à des heures impossibles, tantôt sous la pluie ou dans la chaleur lourde de l’après-midi, tantôt dans le froid et l’obscurité de l’hiver. Il saisissait bien qu’il y a un moment précis au cours du trajet de retour où le corps exténué d’une mère menace de s’écrouler. Un emplacement précis au terminal des bus de la station de métro Kennedy où une mère est proche de l’épuisement, où bras et jambes deviennent très lourds, et où il lui faut rassembler ses toutes dernières forces pour faire des deux autres changements de bus afin de pouvoir arriver chez elle.
Quand Francis n’était pas encore tout à fait un adolescent, et que manman rentrait à la maison en piteux état, il se mettait au travail L’air de rien, il lui offrait un linge frais et humide pour sa tête, peut-être même une bassine d’eau et de sels d’Epsom, pour ses pieds. L’hiver il allait lui chercher une couverture, ou alors un éventail et un verre d’eau en été. Il était attentif à ne jamais trop en faire, et ainsi blesser son amour-propre, ou aussi à ne pas enfreindre les règles de la maison qu’elle avait édictées pour nus aider à affronter les périodes de vaches maigres. Mais par une chaude journée où manman s’effondra sur le canapé, refusant toute nourriture d’un signe de tête, peu disposée à prendre une gorgée d’eau ni même à ouvrir les yeux, Francis, alors âgé de douze ans, osa faire fort.
Il alla dans la cuisine et sortit du congélateur une canette de jus d’orange concentré. Manman nous avait prévenus, à plusieurs reprises, de ne jamais toucher ce genre de chose sans sa permission. Et si elle nous y autorisait, nous devions diluer le concentré dans cinq canettes d’eau, jamais trois comme l’indiquaient les instructions stupides sur la boîte. Or ce jour-là, Francis n’utilisa qu’une seule canette d’eau, qu’il mélangea à la masse gelée de concentré, à l’aide d’une cuillère en bois, et il versa la bouillie de glace dans un verre. Il plaça délicatement le verre entre les doigts de manman, les yeux toujours fermés, qui s’en saisirent. Je m’armai de courage en vue du déchaînement des pires maux de l’enfer alors qu’elle goûtait, en remuant la bouche comme si elle mangeait du pudding.
« Cette fois-ci, je l’ai fait doux, expliqua Francis.
- Mon doudou », dit manman, avec un sourire las.
Elle toucha son visage. Elle prit son menton entre ses mains et toucha l’ombre naissante de sa moustache. Elle pinça le lobe de son oreille entre son pouce et son index comme si c’était une goutte de pluie tombée d’une feuille, puis elle allongea le bras pour tendrement dégager quelque chose de ses cheveux : un grateron de la rivière Rouge. » (p. 22, 23 et 24)


Et puis ce que j’en dis

Tout a sombré dans l’obscurité depuis dix ans que Francis est mort et que Ruth a été accidentée.
Puis revient la lumineuse Aisha, l’amie de Michael, qu’il a perdue de vue depuis des années, depuis que son monde s’est réduit à s’occuper de sa mère et à survivre avec elle.

Michael et Francis, l’aîné, vivent dans cette banlieue cosmopolite de Toronto, dans une petite maison vaillamment entretenue et payée par leur mère, Ruth, qui travaille souvent la nuit pour faire le ménage dans les bureaux lointains, ou pour s’occuper d’enfants, peu importe, elle n’est pas regardante sur le type de job ni sur les horaires, ni sur le nombre de boulots qu’elle peut enchaîner en 24 heures. Pas le choix, pas la possibilité d’être difficile quand on est seule avec deux enfants. Le père ? Aux oubliés absents, tant pis, pertes et profits, chapitre clos.

Elle doit souvent s’absenter la nuit et, avant de partir, leur fait jurer d’être sages et raisonnables, de ne pas trop regarder la télévision et de n’ouvrir à personne sous peine des plus grands châtiments que la terre ait portés… Pauvres mots et menaces dérisoires face aux heures de solitude dont les deux frères seront les maîtres.

Francis, doux, rêveur et grand lecteur veille sur Michael, son petit frère. Ils sont toujours ensemble, partagent leur chambre, leurs jeux, leurs amis. Parfois, la nuit, Francis fait des cauchemars et leur mère, revenue de son travail, encore toute habillée, les mains sentant les produits ménagers, les vêtements imprégnés de transpiration, après avoir passé des heures dans les transports en commun, s’allonge avec eux dans le lit, réconfortante, douce, tendre.

Dans leur quartier, la violence est partout. On raconte souvent avoir assisté aux mêmes scènes impliquant la police, racisme d’état, injustice commune semant la peur et la défiance.

Leur mère puise son courage dans la certitude que le travail et l’obéissance aux règles garantira une bonne place dans la société à ses garçons. Elle les encourage dans ce sens, leurs efforts seront récompensés, elle le leur assure. Elle qui a connu la misère à Trinidad dans son village, elle qui a dû venir construire sa vie au Canada, qui se débrouille pour faire vivre décemment ses deux enfants, qui se démène nuit et jour pour eux, elle ne peut qu’avoir foi en un futur meilleur et enfin à la hauteur des efforts consentis.

Petit à petit, les deux garçons doutent de ce bel espoir. La réalité autour d’eux leur offre des démentis permanents : pauvreté constante des immigrés du quartier, présence policière et brutalités, même envers les enfants…

Francis se détourne lentement du chemin qu’avait cru tracer sa mère pour lui. Il commence à comprendre que le monde est injuste, en particulier avec des garçons comme lui, que sa couleur de peau et ses origines lui seront pour toujours reprochées, le rendront suspect, quoi qu’il fasse. Sa mère lui fait de grands discours mais elle n’a même pas de quoi se faire soigner les dents, elle se fait exploiter dans des boulots usants et minables loin de chez elle, pour des salaires qui lui permettent tout juste de survivre.

Francis commence par perdre foi en l’école et se conduit mal, insultant ses professeurs et plaquant tout, alors qu’il est doué et bon élève. Ruth est catastrophée, plus rien n’a de sens, aucune de ses souffrances n’est plus acceptable si son fils fait n’importe quoi. Lui qui est si attentionné et gentil, raisonnable et tendre, elle ne le reconnaît plus. Il n’aura pas son bac et va grossir les rangs des travailleurs exploités et maltraités, dont l’emploi tient à un fil, un retard, une absence justifiée ou non. Le monde précaire des pauvres.

Il fréquente des garçons un peu voyous, ou qui voudraient bien passer pour tels, vêtements, manières et coupes de cheveux calqués sur des modèles rebelles. Il n’a plus confiance dans les beaux discours de sa mère, il la voit pour ce qu’elle est, une pauvre femme qui a passé sa vie à s’illusionner sur les opportunités dont pourraient profiter ses garçons, une femme qui s’est lourdement trompée, qui s’est usée pour rien.

Francis vit sur une autre orbite maintenant, travaille dur et rapporte de l’argent, contribuant ainsi au ménage, faisant sa part, comme un adulte autonome. Il vit la vie que Ruth voulait lui épargner : un boulot épuisant pour un salaire indigent, des fréquentations douteuses, plus aucune perspective d’avenir. Michael non plus n’a plus sa place dans la vie de son frère.

Le quartier d’ailleurs change de physionomie, les altercations entre jeunes y sont plus fréquentes, et la police s’en mêle avec la rudesse qu’on lui connaît. Plus de drogue, plus de violence, la banlieue se referme sur elle-même, et les armes à feu y circulent désormais.

Une nuit, alors qu’ils rentrent chez eux, Francis et Michael entendent des coups de feu et voient l’un de leur copain mourir, touché par une balle qui ne lui était même pas destinée. Une petite fille endormie sera l’autre victime des coups de feu. Cette nuit-là, alors qu’ils n’ont rien fait, Michael et Francis sont interpellés, menottés, jetés à terre par la police alors qu’ils protestaient de leur innocence et se montraient très coopératifs, et Francis est battu par l’un d’entre eux, faisant ainsi naître la peur et la haine.

Cette expérience est décisive. Francis quitte la maison et va vivre avec ses amis que Michael connaît à peine. Ils se réunissent dans un salon de coiffure, le Desirea’s, un endroit qui sert de QG à la bande mais aussi de studio pour jouer de la musique, inventer le hip-hop et la musique hybride et métissée. Mélanges, alliances de sons, le jeune homme inventif à l’aspect frêle et doux s’appelle Jelly alias DJ Djeli et ses mains sur les platines de 33 tours font tout chavirer. Il a toutes les audaces et propose des sons encore jamais entendus. Sa carrière est lancée, Francis en est certain, et pas seulement parce qu’il l’aime.

Mais la vie n’est décidément pas comme le disait Ruth. Il ne suffit pas de bien faire ses devoirs, de ne pas regarder la télé et d’obéir à sa maman, d’être un Oreo, comme on dit, blanc dedans et noir dehors.

Roman dense, à multiples facettes et qui parle de l’amour fraternel, du compagnonnage que cela représente, mélange d’intimité totale, et le deuil d’être brutalement exclu de la fraternité, de se rendre compte qu’on ne vit plus dans le même cercle et que les deux routes se séparent. La mort de Francis occulte toutes les lumières, Ruth et Michael ne peuvent retrouver de sens à leur vie, ils n’ont pas réussi à avancer, ils sont murés dans leur douleur. La mère ne parle plus, ne bouge presque plus, ne fait rien, et le fils vit la même vie d’esclave que celle qu’elle a vécue avant lui, employé dans un job pourri et sans cesse sur le qui-vive, à la merci d’un manager caractériel qui trouve valorisant d’exercer un pouvoir absolu de façon stupide et inique sur les employés.

On y parle du pouvoir de la lecture – Francis puis Michael lisent voracement, la bibliothèque municipale devient un lieu de rendez-vous amoureux avec Aisha en plus d’être celui de l’ouverture au monde -, et de celui de la musique, une musique renouvelée, qui se fabrique dans la fantaisie et l’imagination, à la fois ancienne et moderne, une autre façon d’ouvrir ses oreilles en quelque sorte. Les amis qui se réunissent autour de Jelly forment une communauté soudée, amicale, drôle et attentive à chacun. Un monde fraternel qui protège Francis et l’accepte inconditionnellement.

Ruth fait partie de ces femmes courageuses qui ne reculent devant aucune fatigue pour leurs garçons, elle pense ainsi pouvoir leur permettre de trouver leur place dans la société. Elle y croit, elle, à l’égalité des chances, à une société sans racisme, qui privilégie le mérite sur l’origine sociale et raciale. Quelle erreur, quelle duperie, des contes que tout cela, auxquels on a la faiblesse de croire par amour pour ses enfants, et quelle amertume une fois le rêve évanoui !

Peu s’en sortent, peu quittent le bourbier du quartier et réussissent à vivre la vie dont ils ont envie : Aisha, à force de travail et en allant vivre loin, laissant son père seul et Jelly, DJ roi du hip-hop.

Constat amer, on pense au mouvement Black Lives Matter, bien sûr, mais on peut aussi regarder chez nous, les questions posées par ce roman restent sans réponse, et les meilleures intentions du monde n’y changent rien, hélas. Un roman tout à fait passionnant, très actuel et qui questionne notre modèle de société, si tant est qu’on puisse parler de modèle.


Musique :

Oh ! Que la joie s’exprime !

Outre la sélection ci-dessous, une foule d'artistes et de titres dans ce roman : Percy Sledge, Nana Mouskouri, Nina Simone - A Lasting Love - Ne me Quitte pas, John Coltrane, Harry Belafonte, Otis Redding, Sam Cooke, Smokey Robinson...

Aretha Franklin - Respect

Nina Simone - Feeling good

Tools and the Maytals - Funky Kingston

Gladys Knight And The Pips - Midnight Train To Georgia

Etta James – At Last

The Jimi Hendrix Experience - All Along The Watchtower


33 TOURS - David Chariandy - Éditions Zoé - 176 p. septembre 2018
Traduit de l’anglais par Christine Raguet

photo : Pixabay

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