Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
77 de Marin Fouqué

Chronique Livre : 77 de Marin Fouqué sur Quatre Sans Quatre

Marin Fouqué est diplômé des Beaux-Arts, il anime des ateliers d'écriture, étudie le chant lyrique et pratique la boxe française. Il écrit de la poésie, du rap, des nouvelles et mêle sur scène des performances alliant prose, chant et musique. 77 est son premier roman.


« Avec la fille Novembre, on se connaissait avant, petits, on était copains. Faisait du vélo ensemble avec Enzo. Le Traître, à l’époque, je l’appelais encore Enzo. La fille Novembre, elle allait vite en vélo. Nous, c’est juste pour ça qu’on la regardait de dos. À ce qu’il paraît, y a des vidéos qui ont tourné sur elle dans les téléphones, un truc où soi-disant elle pète la gueule à un type ou quelque chose comme ça, je sais plus très bien. En vrai, j’ai jamais vraiment su parce que moi, j’en ai pas de portable, mais un matin elle a hurlé quelque chose là-dessus au grand Kevin avant de monter dans le car. Lui, il se marrait. Le grand Kevin descend toujours avant tout le monde : il descend à la gare. La gare, elle est dans le bourg, à moins de dix minutes de notre arrêt, et comme depuis la pétition il y a un train par heure, même en journée, et ça jusqu’à 21 heures, direction Melun, le grand Kevin, chaque matin, il descend du car avant tout le monde, on le voit passer sur les voies à travers la vitre, son jogging bas des reins qui l’empêche de marcher, sa main gauche qui tire sur son boxer, le brillant du lycra épousant parfaitement ses formes, fesses bombées, il traverse et attend le train pour Melun. Le grand Kevin, il est toujours assis sur le banc de notre arrêt, à côté de la fille Novembre. Eux deux, haute tension à chaque fois parce qu’il prend toute la place à écarter les jambes pour mieux cracher par terre. De beaux mollards. Grumeaux verts et marron sur fond gris. Notre sud 77 vu de haut. Pourquoi c’est toujours eux qui ont le banc le matin ? Aucune idée. Peut-être parce que c’est eux les plus dangereux à la baston et que tout le monde le sait bien. Ou peut-être parce que c’était les premiers à s’y asseoir, le premier jour de cette année. Une sorte de tradition se serait installée. Je sais plus très bien. Mais comme chacun de nous tous, chaque matin, eux deux aussi se taisent. Au début, quand la fille Novembre a commencé à mettre des strings avec les cheveux qui les caressent, le grand Kevin a voulu lui parler de trucs. Le grand Kevin parle toujours de trucs. Mais elle, elle lui a déplié son bras dans le bide, coude dans les côtes, manchette au foie. Il s’est ramassé direct le thorax sur les genoux, a sifflé un Sale bonhomme et n’a plus rien dit. À elle, il ne lui a d’ailleurs plus jamais adressé ni la parole, ni un regard. Sauf le matin de la vidéo quand il se marrait en boucle avec l’enregistrement dans le téléphone à fond dans l’abri, les cris de la fille Novembre résonnant dans les hauts-parleurs. Alors elle a essayé de le pousser en dehors du banc, de toute sa force je me rappelle, mais elle a beau avoir des bons bras, la fille Novembre, impossible de déloger le grand Kevin. Ça, jamais. Un vrai galérien. Bien stable sur ses appuis. Authentique gars du sud 77. Intestable au squattage de banc. Vrai savoir-faire. Faut dire que chaque matin il faisait que passer d’un banc d’abribus à un fauteuil de car, d’un fauteuil de car à un banc de station de gare, d’un banc de station de gare à un fauteuil de train, et ça toujours bien calé, toujours en place comme sur des rails, jusqu’à sa chaise de classe qu’il traînait sur le sol, crissement sourd, et puis s’installait la tête dans les bras, casquette BMW sur le regard, là-bas dans son bahut à Melun. Intestable. À Melun, moi j’y vais pas souvent. Il y a plein de voies dans la gare et même un tunnel pour passer des unes aux autres. C’est une vraie gare. Pas comme chez nous où on doit traverser les rails en faisant gaffe au train qui en cache un autre. À Melun, vraie gare, tourniquet et tout, plein de racailles des cités, mets les mains dans tes poches et surveille ton sac. Ils ont les épaules fières et la démarche dure comme les racines des arbres qui poussent dans le bitume, à Melun. Dans les enceintes à fond, ça écoute du rap, résonne dans le tunnel qui passe sous les rails avec tous les gars qui fument. Baisse les yeux. Le grand Kevin écoute du rap aussi. Il a été viré de son ancien bahut, on sait pas trop lequel, mais ni celui du secteur, ni celui de bourges, ni celui de cathos n’ont voulu de lui. Sale histoire, il dit toujours. Alors il doit aller jusqu’à Melun, chaque matin, le rap dans les oreilles. » (p. 12-13-14-15)


Aujourd’hui il ne sera pas des leurs. D’ailleurs, ça fait déjà un moment qu’il n’est plus des leurs, que leur monde et le sien ont chacun leur propre trajectoire. Il les regarde monter dans le car scolaire, il subit leurs yeux maintenant tout défigurés de colère, de haine, de mépris, tambour de poings sur les vitres et insultes. Lui restera dans l’abribus. C’est pas si mal, l’abribus, finalement. Lieu de rencontres, de passage, propice à la rêverie, à la méditation, aux réminiscences, avec ses dessins et ses inscriptions sur les murs pour toute lecture.

De toute façon, le lycée, c’est fini pour lui, il n’ira plus. C’est plus la peine.
Dans le car, il y a le grand Kevin, la fille Novembre, le Traître (il n’a pas toujours mérité de s’appeler le Traître) et les autres, mais ces trois-là ont, à un moment, été les personnes les plus importantes de sa vie.

Un village, toute petite ville de rien du tout, avec des maisons anciennes et un peu de ruralité qui persiste avec le vert et le marron de la boue des champs qui colle aux chaussures. Et le père Mandrin sur son tracteur, qui vient leur causer, gentiment, un peu comme s’il était leur pépé, dispensant quelques conseils et sentences sur la vie, en général, pas forcément la leur, donc. Un gentil décalage, le vieux et son tracteur, les trois jeunes inséparables qui rêvent de quads et de s’enfuir loin du marron-boue et du vert-feuillage, de cet entre-deux mi chair mi poisson, pas vraiment la campagne, pas franchement la ville, pas la cité non plus avec les caïds et les bastons : un ennui que colorent les carrosseries des bagnoles qui passent à toute vitesse sur la nationale de la fuite possible, un jour, tu verras.

Avant. Avant l’été dernier. Les autres n’avaient pas la même figure puisqu’ils étaient trois copains qui ne formaient qu’un seul corps, avec la fille Novembre pour les poings durs et les muscles vigoureux, avec Enzo et ses connaissances encyclopédiques filmiques – ennui garanti – et lui. Avant le grand Kevin, la capuche rabattue sur la tête pour filtrer le monde, pour le façonner à sa guise, avoir un peu de pouvoir dessus, avant les pétards, les leçons de mollards et de filles à empoigner pour montrer qu’on en a.

La fille Novembre, c’est elle qui a décidé qu’on l’appellerait ainsi désormais et elle a si bien cassé la gueule à tous ceux qui osaient oublier qu’on n’a jamais plus osé. Et puis un jour elle l’a dit, son vrai prénom, et elle a eu envie qu’on l’utilise. Enfin pas lui, bien sûr. Lui, il a toujours été un peu aveugle, un peu sourd, trop confiant dans l’amitié et la fidélité de ceux qui ont tout partagé. Sauf le futur.

« Katarina allait au bahut chez les bourges pour devenir une femme, le Traître chez les cathos pour pas devenir moi, le grand Kevin déboulait dans ma vie pour que je devienne un homme. »

Dans ce village du 77 – trop loin de Paris pour être la banlieue, trop rural pour être une ville, trop tranquille pour être drôle, trop ennuyeux pour qu’on veuille y rester – ces trois-là se sont inventé des vies, des jeux, des espoirs - à trois.

Chez lui, c’était compliqué, alors tout était simple, du coup, il allait et venait sans avoir à s’en faire. Chez Enzo – bientôt le Traître – les parents très cool et tolérants lui laissaient beaucoup de liberté. Chez la fille Novembre, les bleus sur sa peau parlaient d’eux-mêmes. Ils appellent son père Le Fléau, rapport à la taille de ses mains et à la façon dont il s’en sert.

Quand tout a basculé, quand il s’est retrouvé seul, sonné, exclu, comme balancé sans parachute hors du paradis triangulaire qu’il croyait éternel, il a rencontré le grand Kevin. Un genre de professeur d’endurcissement aux coups et d’attitudes viriles pour reformater son corps de lâche et survivre, d’encapuchonnement et de fabrication de pétards.

Peut-être est-ce ce dont il avait besoin pour survivre à la fracture du trio et à l’éclosion du Traître. Et aussi à la honte de son corps de lâche. Aux conneries faites parce qu’il n’y avait plus grand-chose d’autre à faire.

Dans l’abribus, tout seul, il réfléchit, il rumine, remâche son passé, les images, les sensations, les événements, en fumant son shit. Regarde la route, les bagnoles, le marron et le vert.
Partir d’ici.

Un roman comme un long flot de pensées enchevêtrées, qui se déversent comme un long serpent de mots, comme une route sinueuse, comme un fleuve méandreux.
Petit à petit, lentement, la catastrophe se rapproche, on la distingue au loin, les yeux plissés pour mieux en percevoir la couleur, comme on fait pour reconnaître les voitures qu’on voit au bout de la route.

Les personnages s’animent grâce aux souvenirs du jeune homme, des anecdotes, des galopades et des bagarres, des conversations et de tout ce qui fait le matériau si doux, unique, passionnément solide de l’amitié qui occulte le monde réel.

Et puis le cadre : ces villages dans lesquels se côtoient fermes, maisons anciennes et pavillons modernes, ruraux et ex-citadins. La ville n’en finit plus de recracher toujours plus loin d’elle ceux qui fuient les cités traînant leur mauvaise réputation à travers le département et les grandes villes hors de prix. Paris est aussi loin, aussi imaginaire là qu’à l’autre bout de la France.

La voiture est omniprésente, impossible d’aller travailler sans elle, tandis que les mômes prennent le car scolaire, entassés tôt le matin et tard le soir pour aller sans enthousiasme retrouver leurs classes. Parents trop absents, ou dingues, ou violents, abrutis, ou tout à la fois

Solitude intense, trahisons et infinis regrets qui rongent la tête, fumette et capuche pour ne pas avoir les yeux mouillés, pour ne pas devenir dingue, rythmique des bagnoles qui passent le long de la nationale, l’abribus est le théâtre de l’adolescence dans lequel Marin Fouqué anime des images tremblotantes et déjà un peu brouillées.

Magique.


Musique

Michel Polnareff - Lettre à France


77 - Marin Fouqué - Éditions Actes Sud - 224 p. août 2019

photo : Visual Hunt

Actu #15 : juillet/août/septembre 2019 Chronique Livre : EMBRASEMENTS de Kamila Shamsie Chronique Livre : OPUS 77 de Alexis Ragougneau