Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ABATTAGE de Lisa Harding

Chronique Livre : ABATTAGE de Lisa Harding sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Nico vit en Moldavie. Quelques semaines avant ses treize ans, son père la retire de l'école et la vend à des trafiquants sexuels.

Sammy vit à Dublin, elle a quinze ans et est pleine d'énergie. Sa relation avec sa mère alcoolique est si conflictuelle qu'elle finit par fuguer et par être exploitée dans un bordel.

Nico et Samy se rencontrent dans une résidence où sont logées d'autres jeunes fiIles que l'on force à se prostituer.

Les scènes de violence sont dépeintes avec une crudité qui n'a rien d'érotique. Abattage documente l'inhumanité du trafic sexuel sans jamais dévier de son objectif premier, celui de raconter une histoire. C'est un livre engagé contre les violences faites aux femmes et particulièrement aux adolescentes.


L'extrait

« Il parle enfin et sa voix roule comme le tonnerre qui a grondé toute la journée. « Jeudi ?
- D'accord, répond Papa. Elle te plaît ? »
Maman lave bruyamment la vaisselle dans l'évier, Lucas gonfle encore plus le torse, je me pince la peau du bras. L'homme hoche la tête.
« Où est-ce que vous l'emmenez ? demande Lucas.
- C'est pas tes oignons, fiston », répond Papa.
L'homme pose son verre sur la table et se lève. Il ne remercie pas Maman, il ne me parle pas. Qu'est-ce qui, en moi, le pousse à vouloir m'épouser ? Nous n'avons pas échangé un seul regard. Il ne connaît même pas la couleur de mes yeux.
Il n'est pas si vieux que ça, ni si gros, contrairement au mari de Katerina. Il est grand avec de larges épaules.
Maman dit à Papa : « Non, je ne laisserai pas faire ça.
- Qui te demande ton avis, femme ? » réplique Papa, avant d'aller vers elle et de poser un bras autour de ses épaules. C'est la première fois que je le vois faire ça. Elle s'écroule contre lui. « Il a de l'argent. Il va s'occuper d'elle, et de nous. Elle aura de meilleures opportunités que celles que nous pourrons lui donner. »
Je me dirige vers la porte et prends une grande inspiration, en ayant l'impression que toute la fumée de l'usine est coincée dans mes poumons, on les dirait remplis de cendres brûlantes.
« Ça va aller, dit Papa dans mon dos. Il va t'acheter de belles choses et t'emmener dans de beaux endroits. Je me suis assuré que c'était un homme bien. »
L'image d'une chèvre la bave aux lèvres me vient à l'esprit. Sa voix tremble légèrement tandis qu'il essaie de se convaincre lui-même qu'il a pris une bonne décision, qu'il est un père responsable et que, après tout, c'est ce qui pouvait arriver de mieux à une fille comme moi. Je me retourne pour le regarder dans les yeux, pour y débusquer le mensonge, mais il regarde ailleurs.
Quand il dit : « Tu as de la chance, Nico... tu vas voir la mer. J'ai toujours eu envie de voir la mer », sa voix est pleine de rachiu. » (p. 70-71)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Nico et Sam auraient pu être deux garçons, les diminutifs portent à confusion. Pour leur malheur, ce sont des filles, des adolescentes ayant grandi à des milliers de kilomètres l'une de l'autre. Très différentes en tout. Elles n’auraient jamais dû se rencontrer, ou alors par hasard, sur Internet ou au cours d’un voyage scolaire, mais pas comme ça. Jamais.

Samantha, Sammy, Sam, est Irlandaise, elle erre dans sa vie, entre un père démissionnaire, absent, et une mère ivrogne, abusive, maltraitante, humiliante. Milieu relativement aisé, loin de la misère, sauf la misère d'affection. Un réel de merde qui vous pousse à l’alcool et à la came parce que sinon, à 15 ans, y a que le suicide comme solution pour y échapper. D’ailleurs elle a un peu essayé, s’est coupée, lacérée, pour se déchirer l’image, voir s’il y a bien du sang qui coule dans ses veines. Voir si ce n’est pas du vice comme le lui répète sa mère. Pour la dope, elle se débrouille. Un bon petit ami au lycée, toujours prêt à lui donner de quoi se rayer la tête, pourvu qu’elle laisse ses potes profiter d’elle derrière le gymnase. Rien n’est jamais gratuit. Sammy s’en fout, du moins essaie-t-elle de s'en convaincre. Pas grave en fin de compte, elle est tellement défoncée qu’elle ne se souvient de rien.

Tout de même, ces séances lui laissent un dégoût profond d’elle-même, Sam serait donc ce que serine sa mère ? Un problème sur pattes, une moins que rien ? Elle en vient à se mutiler le sexe, le rendre impraticable. Ravager la voie d'accès. Douleur inutile, quelques points de suture et il n’y paraîtra plus. Elle a déjà commencé à se nier, à se renier. La cohabitation avec sa mère devenant de plus en plus impossible, celle-ci ayant franchi les dernières limites. Sammy tente de se réfugier chez une amie, avec des parents bien comme il faut. Un docteur respecté et son épouse si stricte dans l’éducation des enfants. Qui ne veulent pas que leur fille fréquente cette dévergondée de Sammy, qu’elle ne peut lui apporter que des ennuis. Alors elle fugue et d’aléas en aléas se retrouve dans une maison de Dublin hébergeant des gamines promises à la prostitution. Quand on a quinze ans et qu’on est à la rue, les gens vous expliquent vite ce qui est monnayable.

Nicoletta, Nico, c’est l’antithèse de Sammy. Treize ans, Moldave, vivant, relativement heureuse, dans une famille rurale pauvre, entourée de ses frères aînés, rustres brutaux, de son père, alcoolo tout-puissant, de sa mère protectrice impuissante, et de son petit frère Luca avec qui elle partage ses jeux. Tout change à l'arrivée de ses premières règles. La petite est si peu au fait de son corps qu’elle s’imagine s’être blessée en grimpant dans les arbres comme elle aime le faire. Mais l’illusion ne dure pas. À partir de ce jour, tout bascule autour d’elle. Elle doit se prémunir de ses deux butors de frangins dont les yeux ont changé, rester dans l’ombre de sa mère qui ne la laisse plus sortir, puis, surtout, obéir au père s’étant mis en quête d’un mari à qui la vendre. Luca, son chevalier blanc, ne pourra rien y changer, ne pourra pas la défendre. En guise d’époux, ce sera un trafiquant se constituant un cheptel. Sa virginité lui épargne le “dressage”, elle perdrait en valeur. Puis c'est le long voyage, au bout de la nuit, de l'enfer, de tout ce que vous pouvez imaginer de pire. Au bout, bien sûr, Dublin… et les hommes…

Nico est vive, intelligente, excellente à l’école, la meilleure de sa classe en rédaction. Elle réfléchit, se sert de sa tête pour distancier, analyse, tente de comprendre ce qui lui arrive, tente de l’accepter, parce qu’une femme croisée au cours de son voyage lui a expliqué que la révolte ne servait à rien, rendait juste les choses plus pénibles et plus longues. Elle veut tenir un journal, écrire, elle qui le fait si bien, mais voilà, elle n'est déjà plus elle-même et ne sait plus rien rédiger. Ce qu'elle est ne peut plus être raconté, elle n'a pas les mots.

Sammy est un chat sauvage, une plaie à vif qui se contracte devant la difficulté, fonce tête baissée, s’abrite derrière un rire insolent et sans joie pour ne pas pleurer. Toutes deux vont être peu à peu dépouillées de ce qui les rendaient uniques. Elles ne seront plus Nico et Sammy, elles seront des bouches, des chattes, des culs, avec un tarif, des prestations. Et aucun droit. Interchangeables. Lisses. Se retrouvant un temps affublées du même pseudonyme, Natasha. Soumises à des hommes se convaincant qu’elles sont faites pour ça, qu’elles aiment ça. Salopes nées. Vicieuses génétiques. Qui ne voient pas les larmes, ignorent la souffrance, parce qu’ils ne pourraient plus bander. Ils ont besoin de choses, d’objets, d’exutoires, pas de filles, pas d’êtres humains, pas d’échanger.Ils les ont louées, elles leur appartiennent. Parfois la maquerelle parle de les payer, mais l’argent n’arrive jamais, il est repoussé aux calendes, on en parlera plus tard, il y a des clients pour ce soir, la taxi vous attend...

« - Je ne peux imaginer aucun de ces hommes, qui paient pour se servir de nous, s'autoriser à nous voir vraiment. Ils ne seraient plus capables de faire ce qu'ils font. »

Le roman s’ouvre sur Nico, puis Sammy, en alternance, jusqu’à ce qu’elles soient réunies, puis deviennent amies, compagnes de misère au milieu d’autres filles qui changent sans cesse, au milieu des rumeurs racontant l'ignominie sur celles qui se sont rebellées. Ne parlant jamais de ça, de ce qu’elles subissent en soirée, parce qu’alors ces horreurs deviendraient vraies, ce ne serait plus de mauvais rêves, des bad trip immondes. Lisa Harding, avec habileté, nous embarque tantôt dans l'esprit de Sammy, tantôt dans celui de Nico, avec autant de force et de crédibilité. Elle vit ses personnages, les habite et les habille d'une sensibilité à fleur de peau renversante.

Lisa Harding raconte une histoire. Outre les destins tragiques des deux gamines, elle y décrit minutieusement la dépersonnalisation, la chosification des filles, ce broyage systématique de leurs âmes, cette négation de leur statut d’être humain. Oui, ce récit est factuel, impitoyable, cru, sans l’ombre d’une concession, il vous hache menu les émotions, vous laisse en miettes une fois terminé, un mauvais goût dans la tête et dans le ventre, mais l’écriture est si forte qu’il ne peut pas vous venir une fois à l’esprit d’abandonner en route.

Autant on peut rire à se faire peur devant des films d’horreur, sachant pertinemment qu’ils ne sont que fictions, autant là, l’abomination réside dans le fait qu’Abattage raconte le vrai, narre ce que subissent, tous les jours, des enfants, filles et garçons, à travers le monde. Captés par des réseaux tentaculaires, aux soutiens puissants, aux revenus faramineux permettant toutes les corruptions. On ne sait pas plus que les deux ados ce que devient l'argent d'ailleurs, écrit à hauteur de Nico et Sammy, on y croise des hommes et des femmes de main, des gens de l'infra-monde, mais, à part les clients, pas de gros bonnets.

Un calvaire implacable en compagnie de ces deux gamines dont on ne revient pas indemnes. On voudrait les protéger. On s’indigne, vitupère, se révolte. En vain. On voudrait aller chercher à chaque page, pour arrêter la machine répugnante, pour se dire qu’on a fait quelque chose. Cracher à la gueule de ces messieurs si comme il faut, les frapper, leur faire réaliser leurs abominations, châtier les criminels. Avant de réaliser qu'il y a aussi parmi eux des victimes, comme Magda, la prostituée qui escorte Nico jusqu'en Angleterre, que tout n'est pas blanc ou noir.

Ce roman est poignant, fort, exceptionnel, il est aussi utile, édifiant, indispensable. Et fort bien traduit par Christel Gaillard-Paris.

Un premier roman, noir de suie, essentiel, à lire de toute urgence. De la grande littérature au sens noble du terme, qui dénonce en racontant, qui passionne et révolte. Un livre qui marque, tant par le sujet que par la qualité du récit. Bravo Lisa Harding !


Notice bio

Lisa Harding est dramaturge et actrice. Abattage, son premier roman, a reçu le Kate O'Brien Award 2018 et sera bientôt adapté au cinéma. Elle-même est engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Bach, Mendelssohn, Mozart...

Eminem - My Mom

Cypress Hill - Insane In The Brain

Eminem - Roman's Revenge

Eminem - Just Don't Give a Fuck

Sam Smith - Stay With Me

Jay Z - Eminem - Renegade


ABATTAGE – Lisa Harding – Éditions Joëlle Losfeld – collection Littérature Étrangère - 366 p. mars 2019
Traduit de l'anglais par Christel Gaillard-Paris

photo : Pixabay

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