Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ALTO BRACO de Vanessa Bamberger

Chronique Livre : ALTO BRACO de Vanessa Bamberger sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Alto braco, « haut lieu » en occitan, l’ancien nom du plateau de l’Aubrac. Un nom mystérieux et âpre, à l’image des paysages que Brune traverse en venant y enterrer Douce, sa grand-mère. Du berceau familial, un petit village de l’Aveyron battu par les vents, elle ne reconnaît rien, ou a tout oublié.

Après la mort de sa mère, elle a grandi à Paris, au-dessus du Catulle, le bistrot tenu par Douce et sa sœur Granita. Dures à la tâche, aimantes, fantasques, les deux femmes lui ont transmis le sens de l’humour et l’art d’esquiver le passé.

Mais à mesure que Brune découvre ce pays d’élevage, à la fois ancestral et ultra-moderne, la vérité des origines affleure, et avec elle un sentiment qui ressemble à l’envie d’appartenance.


L'extrait

« Mes grands-mères accusaient les boulangers, les machines à expresso et le ministère de la Santé d’avoir tué les petits bistrots . À leurs débuts au Demoiselle, elles ouvraient à six heures, à cause de l’usine toute proche. les ouvriers attaquaient au café belge, y compris les femmes. À onze heures, c’était apéro, pâté, rillettes, saucisson et vin blanc. Les employés des bureaux prenaient le temps d’une pause comptoir ou d’un déjeuner à table. Désormais, ils ne quittaient leur entreprise que pour faire la queue à la boulangerie et s’acheter un sandwich ou une salade. le métier était devenu difficile. La bouteille de calva fait l’année, regrettait Granita.
- Alors ça, un enterrement à Lacalm, je ne veux pas en entendre parler ! avait crié ma grand-tante. Douce aurait détesté.
- Eh bien, figure-toi qu’elle m’a supplié de le faire quand elle était à la Croix-Rose.
- Elle n’était plus elle-même ! Elle n’a jamais voulu retourner là-bas, et toi, tu veux l’y enterrer ? Tu deviens folle à ton tour, ma parole !
Folle était un mot-clé du lexique de mes grands-mères. Elles se l’était si souvent jeté à la figure.
- Douce rêvait que je l’y emmène. Elle n’a jamais osé te le dire. Elle savait que tu ne comprendrais pas… De toute façon, c’est moi qui décide.
Les traits de Granita s’étaient animés d’une violence froide. Je ne lui connaissais pas cette expression.
- Qu’a-t-elle dit exactement ?
- Que tu avais voulu vendre la maison et qu’elle souhaitait la revoir une dernière fois, m’étais-je justifiée. Tu sais, je n’ai pas plus envie d’y aller que toi. ce n’est pas chez moi là-bas, je ne me souviens même pas des vacances que j’y ai passées. Et je déteste la campagne.
Ma voix tremblait, j’avais de la difficulté à soutenir son regard brouillé par l’animosité. » (p. 28-29)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Des vaches et des femmes…

Douce est morte. Atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle finissait ses jours dans un Ehpad, elle s'y est éteinte comme une chandelle. Charge à Brune, sa petite-fille qu’elle a élevée, d’organiser ses funérailles et celle-ci a choisit de ramener la dépouille dans son village perdu de Lacalm, sur l’Aubrac, alors que la vieille femme n’y a jamais remis les pieds depuis qu’elle en a été chassée par sa mère des dizaines d’années auparavant.

« On en voulait pas vivre à Lacalm mais on voulait y mourir. »

Douce et sa soeur, Annie, alias Granita, sont montées à Paris, en banlieue tout d’abord, avant d’acquérir le Catulle dans le XVIIème, un bistrot auvergnat comme il en existe tant dans la capitale. Cuisinière émérite, travailleuse infatigable, tout comme sa soeur, Douce a été contrainte de quitter son Aveyron natal à cause d’une grossesse hors mariage, le genre de scandale, à l’époque, qui valait le bannissement immédiat de la communauté. Elle a donné naissance à la petite Rose, qui, à son tour accoucha de Brune, avant de décéder d’une hémorragie quelques jours plus tard, un minuscule morceau de placenta ayant été oublié dans son utérus.

Brune a donc grandi sans homme, si ce n’est un père, tenant un autre café du côté de la Bastille, qu’elle voyait pour les grandes occasions. Son univers se limitait au gynécée qu’elle formait avec Douce et Annie. La petite ira bien l’été en vacances chez une cousine de ses grands-mères, mais tous ses souvenirs se sont effacés : elle emmène le corps de Douce en pays inconnu. Nulle ne lui a réellement parlé de ses racines, les armoires de la mémoire sont demeurées hermétiquement close, aussi bien en ce qui concerne les membres de sa famille demeurés sur l’Aubrac, que sa propre mère dont subsiste à peine, aujourd’hui, la tache de sang de son saignement fatal, trace brunâtre sur le tapis du couloir de l’appartement, au-dessus du Catulle. Les deux sœurs passaient leur vie en cuisine ou en en salle, consciente de leur mission sacrée de nourrir la population, mais aussi avaricieuses, économisant sou à sou, parce que nul ne pouvait prévoir le lendemain...

« Pour elles, ne pas manger consistait en la phase ultime d’une maladie grave. Tant qu’on mangeait, tout allait bien. »

À 36 ans, Brune n’a pas voulu suivre la voie de sa famille, elle est fonctionnaire, autant dire oisive pour ses grands-mères, directrice de crèche, elle mène une vie plutôt solitaire, a une liaison avec un homme marié, lui garantissant de conserver son indépendance. C’est donc une citadine pure et dure qui débarque à Lacalm dans une antique Simca Marly Break, accompagné de Granita et du cercueil de Douce, voyage dans le temps et l'espace. La jeune femme ne mange aucune viande rouge, ce qui n’est pas pour réjouir dans ce pays d’élevage bovin, et souffre d'une phobie des couteaux, elle ne pouvait pas mieux tomber qu’à Laguiole ! Comme si les lames acérées pouvaient, sans qu’elle le veuille, couper définitivement ses racines dont elle ignore encore tout, trancher des liens qui n’avaient pas encore été tissés.

« Mon univers s’était dissous, me laissant au milieu de nulle part, en équilibre instable. »

Peu à peu, au fil des découvertes des secrets de famille, des cadavres rangés avec soin dans des placards dont on fait mine d’avoir perdu la clef, Brune va être apprivoisée par ce plateau façonné par l’homme, livré au vent violent, l’écir, par les moines ayant déboisé plus de mille ans plus tôt. Tout va prendre sens, formé une cohérence. Elle va apprendre les troupeaux, assimiler la chaîne alimentaire, y prendre sa place, comprendre l’analogie entre la vie de ces bêtes robustes, vélant seules dans le rude climat de l’Aubrac, et l’histoire des femmes de son clan, engrossées par des mâles de passage, pas toujours identifiés, se débrouillant, à force de travail acharné dans des restaurant à nourrir les autres, ou à la ferme où elles sont seules également, la plupart du temps, à survivre avec les petits. Que fait-elle d’autre dans sa crèche, mot synonyme d’étable, que d’élever des bambins, que faisait-elle donc au Catulle, avec les deux vieilles femmes, sinon former un ersatz de troupeau dont les membres se serraient les unes contre les autres, afin de se protéger, d’essayer de supporter les rigueurs de la vie ? Et ces prénoms, Douce, Granita, Brune, dépareraient-t-ils dans un enclos ?

Alto braco, l’Aubrac, Brune va le découvrir ne signifie pas les terres du haut, mais la boue du haut, cette glaise dont on dit dans nombre de légende que les dieux l’ont utilisée pour façonner les humains et les bêtes, dans laquelle on enfouit les corps, comme celui de Douce, qui n’est qu’un simple emprunt, le temps d’une vie, dont on sait bien finalement qu’elle nous lie tous à une même origine. Alors elle s'enquiert des techniques d’élevage, de la souffrance animale, du bio, entre dans ce circuit qui fait palpiter le coeur du plateau, se révolte contre l'exportation des veaux en Italie qui le livrera de nouveaux en France après les avoir engraissés de façon peu recommandable. Pendant ce temps, Granita s’apprête à rejoindre sa soeur, parce qu’elles ne font qu’une et que la séparation ne peut être que de courte durée. La réconciliation de sa petite-nièce avec ses origines sonne la fin de la mission, tout est revenu à sa place, les deux soeurs ont bien travaillé et méritent de se reposer.

« Les paysans souffraient en France. Je ne m’attendais pas à autre chose en Aubrac. Je m’attendais à la fin d’un monde. Je me trompais. »

Vanessa Bamberger a clairement franchi un cap avec Alto braco, non pas parce qu’elle est passée, entre Principe de suspension et ce deuxième roman, d’un personnage dans le coma à une morte, le détail n’est pas mince, mais non, c’est la puissance évocatrice de son écriture qui a gagné en efficacité, en fluidité. Alto braco respire l’intime, les mille petites anecdotes et grands événements pouvant modifier le cours de nos vies, ce roman sent l’étable, les bêtes fumantes qui y sont abritées, mais aussi le gigot cuisant lentement dans une cocotte en fonte, aromatisé par les herbes sauvages du plateau, les braises dans la cheminée, le gel du petit matin, bruisse des ruisseaux et des sources, des meuglements et des cris des humains, des existences simples, cachant toujours des histoires complexes et cruelles, nombres de tragédies qui influeront longtemps sur les destinées des générations arrivées bien après les faits.

« Je m’étais crue architecte de ma vie, j’étais fière de mes décisions, fière d’avoir tracé mon chemin. Je n’étais, finalement, que le jouet d’un parcours fermé, un petit train électrique sur un circuit en bois. »

Ce roman se lit d’une traite, si l’on peut dire, se boit comme du petit lait, tant on est accroché aux pas de Brune, aux sabots du troupeau, indispensable à la vie dans cette région qui interdit l’erreur. Une longue et belle promenade dans un destin qui s’accomplit, dans la lente révélation de la vérité d’une femme. Douce et Granita, indissociables, indissolubles, animent ce récit par leurs caractères si différents, pourtant si complémentaires qu’ils ont permis à Brune de devenir cet être entier, prêt à tout remettre en question afin d’être en accord avec elle-même.


Notice bio

Vanessa Bamberger est née en 1972. Après des études à Sciences-Po Paris, elle a vécu plusieurs années à Londres et à New-York. Elle est aujourd'hui journaliste à Paris. Elle est déjà auteure d'un premier roman, très réussi, en 2017, Principe de Suspension (Liana Levi).


ALTO BRACO – Vanessa Bamberger – Éditions Liana Levi – 236 p. janvier 2019

photo : Aubrac - Wikipédia

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