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Chronique Livre :
AMBITIONS ASSASSINES de Claire Bauchart

Chronique Livre : AMBITIONS ASSASSINES de Claire Bauchart sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

10 mars, 11h43. Mélanie Aubant, comédienne prometteuse de 28 ans, meurt brutalement, écrasée par la chute d'un projecteur, en plein tournage du prochain long-métrage dont elle est la tête d'affiche.

Une heure plus tard, la nouvelle de sa disparition tragique est relayée par toutes les chaînes d'information. Un retentissement qui sème le trouble dans la campagne de Ghislain Dupuis, pressenti pour remporter l'élection à la mairie de Paris dix jours plus tard.

Simple coïncidence ? Pascaline Elbert, journaliste chargée d'écrire un papier sur l'actrice, va, malgré elle, découvrir un lourd secret susceptible de changer la donne du prochain scrutin...


L'extrait

« Sidération. Ce terme peinerait à bien définir dans quel état se trouvait Julien Bouval. Rivé sur l'oeil de la caméra, il venait de voir, impuissant, pétrifié, son actrice fétiche disparaître sous le lourd projecteur B12, le plus gros du plateau de cinéma. La pauvre n'avait pas même pu faire entendre son hurlement de douleur, tant le bruit qu'avait produit l'énorme masse sombre en s'effondrant avait étouffé toute autre vibration sonore, tandis qu'il avait plongé l'équipe entière du film dans un état d'absolue hébétude.
Ainsi, depuis quelques secondes, vingt au grand maximum, plus personne ne bougeait le moindre cil. Tous semblaient s'être engouffrés dans une sorte de trou noir, et étaient atteints de paralysie, ce mercredi 10 mars dans l'espaces Jean-Villeroy des Studios de Paname. À peine osait-on respirer. Deux jambes, longues et fines, dépassaient de l'énorme amas de ferraille. Quelques centimètres carrés de la petite robe printanière portée par la comédienne s'échappaient des débris de l'appareil. Certains des spectateurs de ce sinistre spectacle voyaient déjà ces bouts de tissu se teinter de sang. Tous les regards étaient rivés sur ce corps inerte, enfoui sous ce qu'il restait du projecteur B12.
Tous sauf celui d'une personne.
- Venez vite, monsieur. On a eu un accident en plein tournage... Une grosse lumière est tombée. Une femme est blessée...
Gauthier Duremberg, assistant-réalisateur de Julien Bouval, ne saura probablement jamais expliquer comment il avait trouvé la force, en cet instant de stupéfaction collective, d'attraper son portable au fond de sa poche, et de composer le 18. » (p.7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Damned ! Être en pleine lumière, être une star, comme on les fabrique à la chaîne désormais, et devoir quitter les feux de la rampe parce que, justement, ladite lumière, de quelques centaines de kilos, vous dégringole sur le portrait en plein tournage ! Destin cruel et possibilité de reportages larmoyants à la pelle en perspective pour la presse à scandale, celle chargée de faire oublier leur misère aux pauvres en leur étalant sous le nez les drames des riches. C'est précisément ce qu vient d'arriver à Mélanie Aubant, actrice à l'ascension fulgurante, passée du feuilleton à l'eau de rose pour ados surhormonés à un vrai rôle dans un film. Rude tombée de rideau dont elle ne se relèvera évidemment pas.

Appâté par le sensationnel, le rédacteur en chef d'En Avant (pas de Guingamps), dépêche Pascaline Elbert, responsable de la chronique culturelle et mondaine afin qu'elle lui ponde un dossier et une nécro qui devraient bosster les ventes de son canard. Mais voilà, Pascaline est une vraie journaliste, pas un vautour lambda et elle ne se contente pas de la guimauve habituelle donnée en pâture aux lecteurs dans ces cas-là. Le hasard, la met sur une piste passionnante qu'elle n'imaginait pas découvrir au cours de ce reportage qui l'ennuyait profondément.

Elbert rêvait de la chronique politique, elle en avait le talent et l'expérience, mais on lui a préféré un homme, un intrigant, parce qu'elle est femme et mère, donc moins disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle va vite se rendre compte que la vie de la défunte était intimement mêlée à un des deux derniers candidats en lice pour la mairie de Paris et qu'un certain nombres de faits troublants – dont des photos compromettantes – lui permettent de faire de ce fameux dossier de dix pages, un brûlot politique explosif juste avant le second tour des municipales.

À partir de là, Claire Bauchart nous entraîne dans les coulisses glauques des campagnes électorales ordinaires et ce que l'on y découvre ramène immanquablement aux gros titres, quasi permanents, des médias : coucherie, trafics d'influences, trahisons, manipulations, fausses factures, mensonges... La routine, vous dis-je ! Dans un récit habilement construit, son héroïne, Pascaline Elbert, rendosse sa panoplie de journaliste d'investigation, prend des risques, oublie un temps sa vie de couple afin d'assembler les pièces d'un puzzle macabre dont la résolution changera la donne politique sur la capitale.

Encore que... Politique est un bien grand mot pour de si petits hommes, les idées ne s'affrontent pas, les idéologies ne comptent plus – elles sont has-been, paraît-il – seuls les egos et les soifs de pouvoir et d'honneur sont en jeu. Point de programme, point de défense du bien commun, on vise le poste, pas ce qui pourra y être fait, et, pour l'obtenir, tous les moyens sont bons. Si Ghislain Dupuis, celui qui est éclaboussé par l'affaire Aubant, est assurément un fieffé voyou, Antonin Coustand, son adversaire n'est guère plus reluisant :

« - Ma seule chance de gagner est de détruire l'image de cet abruti de Dupuis. »

Un récit vif, alerte, des révélations distillées à doses homéopathiques afin de conserver un suspense tenant jusqu'à l'ultime chapitre, Ambitions assassines est un bon polar sur l'arrière-cour chaotique d'un scrutin important, là où tous les coups ne sont pas permis mais sont pourtant utilisés. Double guerre, puisqu'à celle des candidats, s'ajoute celle se déroulant au sein de la rédaction entre Pascaline et celui qui lui a soufflé le poste de responsable de la chronique politique. Les dessous de la seconde ne sont pas beaucoup plus propres que ceux de la première, les deux intrigues se rejoignant, bien entendu, dans un final happy end, peut-être plus éloigné de la réalité que le reste du roman.

Claire Bauchart parvient à glisser dans son polar le sort peu enviable des stagiaires, de presse et d'ailleurs, esclavage revisité de notre époque, et des familles de victime, devenue pâtée à voyeurisme, le miroir aux alouettes des gloires éphémères du petit et grand écran, le cynisme ambiant et la déshumanisation du traitement de l'info en général, pas mal du tout dans un texte pas très long mais dynamique et bien écrit !


Notice bio

Journaliste pour la presse féminine, Claire Bauchart a publié en 2014 la biographie d'une femme de voyou aux éditions Michalon, Moi, Lilou, hors-la-loi par amour.


AMBITIONS ASSASSINES – Claire Bauchart – Éditions du Rocher – 160 p. avril 2018

photo : Mairie de Paris

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