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Chronique Livre :
AMOUR ENTRE ADULTES de Anna Ekberg

Chronique Livre : AMOUR ENTRE ADULTES de Anna Ekberg sur Quatre Sans Quatre

Derrière le pseudonyme Anna Ekberg, on trouve deux hommes : Andes Rønnow Klarlund et Jacob Weinreich, tous deux pères et divorcés, et chacun a manifestement trouvé dans son histoire personnelle de quoi nourrir ce roman…


« Salope », murmure Christian en épiant sa femme à travers les gouttes qui ruissellent sur le rétroviseur. La pluie d’été transperce avec violence les feuillages touffus de la forêt et projette de petites branches et des feuilles sur le toit et le pare-brise du véhicule. Christian s’apprête à actionner les essuie-glaces pour chasser les feuilles, mais il y renonce. Le mouvement suffirait peut-être à l’alerter et à attirer son attention sur la camionnette. D’ailleurs, est-ce bien elle ? Là-bas, au bout de la route, un petit point noir dans la pluie. C’est sûr, c’est elle, c’est sa façon de courir, vite, d’une manière agressive.
Christian respire profondément, ferme les yeux, pense à tout ce qui a mal tourné, aux impasses de sa vie, à ses mauvaises décisions. C’est le destin, dit-on. Mais Christian ne croit pas au destin, c’est un homme rationnel. La vie se résume à des choix et à leurs conséquences. Qui aurait pu prévoir, pourtant, qu’il aboutirait ici un jour ? Qu’il serait là, un soir, tard, assis dans une camionnette, à attendre sa femme, caché dans l’obscurité et la pluie, comme un fauve dans les hautes herbes de la savane.
« Je n’ai pas le choix, je n’ai pas le choix », se dit-il tout bas. Il n’y personne d’autre dans la camionnette. Que lui et sa conscience. Il n’a pas le choix, s’il ne le fait pas, elle va détruire sa vie.
Christian ouvre les yeux, Leonora est désormais beaucoup plus qu’un point dans le rétroviseur, c’est une silhouette humaine, sa femme, une femme qui court. Elle est encore assez loin de la camionnette, mais il s’imagine l’entendre, entendre sa respiration, son souffle lourd. » (p. 11 et 12)


Christian et Leonora forment un couple soudé et uni depuis vingt ans. Un couple banal, pourrait-on dire, avec jolie maison et un train de vie plutôt agréable. Sauf que leur unique enfant, Johan, qui est maintenant un jeune homme, a été victime d’une leucémie qui a bien failli le tuer. Leonora a tout sacrifié pour s’occuper de lui, sa carrière de violoniste qui s’annonçait prometteuse, toute possibilité de travail, de loisir, d’amitié.

Christian, de son côté, a travaillé avec acharnement pour faire prospérer l’entreprise qu’il a créée avec son frère Peter. Partis de rien, les voilà maintenant prospères et favorablement connus dans le milieu du bâtiment. Il a soutenu sa femme, son fils, a même fait un don de moelle osseuse à Johan pour favoriser sa guérison. Et il a aussi, pour payer à Johan des soins révolutionnaires aux États-Unis, falsifié, avec l’aval de son frère et associé Peter, les comptes de la compagnie.

On voit bien ce que cette maladie a pu grignoter dans le couple, la légèreté et la fantaisie qu’elle a tuées, la douceur de vivre envolée et à la place, cette fichue angoisse permanente, cette lutte de chaque seconde avec un ennemi invisible et mortel. Christian a même déclaré qu’il se tuerait si Johan mourrait. Nul doute que seul l’espoir rationnel auquel Leonora n’a cessé de se raccrocher l’a empêchée d’avoir ces pensées-là elle aussi.

On devine aussi qu’elle a soudé les parents autour d’un seul objectif auxquels tous les autres ont été subordonnés : que Johan guérisse.

Les années passant, Johan a guéri, les craintes se sont estompées, les analyses sont bonnes, c’est maintenant un beau jeune homme en tous points semblable aux autres garçons, qui va recevoir son diplôme de fin d’année et sort avec une fille…

Quelque chose d’autre a changé, mais ça, Leonora ne l’a pas deviné : Christian en aime une autre – Zenia, jeune architecte qui travaille avec lui sur un projet - et la trompe depuis 6 mois. Une pas plus belle, pas plus intelligente, plus jeune oui, quand même hein, et qui l’a initié au sexe un peu hard, une vraie révélation pour lui.

Il vit dans cet entre-deux, se sentant à la fois heureux et coupable, plein de désirs et d’énergie et cependant pas capable de se projeter dans un divorce, dans une rupture qui ne pourrait être que désastreuse et compliquée. Et puis il y a Johan.

Un soir, alors qu’ils sont au lit, il reçoit plusieurs SMS qui attirent l’attention de Leonora et la poussent à la questionner. Sa gêne génère des soupçons, et lorsque Christian préfère fracasser son téléphone contre le mur plutôt que de le lui passer, Leonora devine. Lorsque, quelques temps après, elle se rend avec Christian à une fête sur le chantier et qu’elle rencontre Zenia, elle sait.

Leonora est une femme organisée, très méthodique, un peu rigide et entièrement dévouée à sa famille. Elle ne vit que pour eux. Son seul loisir : faire du jogging et se préparer au marathon.

Être abandonnée, se retrouver seule après toutes ces années de sacrifice et devenir celle dont on se gausse, cette femme vieillissante qui n’était plus assez bien pour son mari, ce n’est juste pas envisageable. Elle va devoir trouver une solution et employer les grands moyens.

Christian, de son côté, est mis sous pression par Zenia qui le veut pour elle seule. Pris entre Leonora et Zenia, Christian craque et décide que la mort de sa femme est la solution. Au volant d’une des camionnettes de la société, il attend sa femme sur le chemin de son jogging, dans le noir, et lui fonce dessus. Puis repasse sur le corps en marche arrière, pour être sûr. Il a l’amour du travail bien fait, Christian.

L’histoire ne s’arrête pas là, bien entendu, et elle va dans une direction impossible à deviner, suspense garanti.

Au-delà du récit vraiment surprenant, le roman dissèque finement les liens entre les époux : les relations de force, l’autorité, les compromis et comment les équilibres, toujours mouvants, se forment et se déforment sans arrêt. Le fait que Christian et Leonora ne s’aiment plus ne signifie pas pour autant qu’ils en ont fini l’un avec l’autre, le couple est pétri d’une autre matière que l’amour, plus résistante et plus toxique, dont on ne se défait pas facilement.

Leonora et Christian vont faire la connaissance de la face cachée de l’autre, que vingt ans de mariage n’avaient jamais laissé entrevoir.

J’ai cependant trouvé que le récit devenait, petit à petit, moins réaliste et crédible, et donc moins fort, sans doute en raison de l’accumulation de rebondissements.

Autopsie, sans filtre aucun, précise et clinique, d’un couple crépusculaire et faisandé.


Musique

Michael Jackson - Bad

Culture Club - Miss Me Blind

Slade : Far Faraway

Richard Wagner - L’or du Rhin

Stravinsky - L’oiseau de feu

Hilary Hahn - J.S. Bach - Sonata for Violin Solo No. 1 in G Minor, BWV 1001 - 4. Presto


AMOUR ENTRE ADULTES - Anna Ekberg – Éditions du Cherche-Midi - 480 p. mai 2019
Traduit du danois par Laila Flink Thullesen et Christine Berlioz

photo : Pixabay

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