Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ANGE de Philippe Hauret

Chronique Livre : ANGE de Philippe Hauret sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Ange est une jeune femme rebelle, survoltée et aventureuse qui profite de sa séduisante plastique pour attirer de riches entrepreneurs avant de les dépouiller.

Elle partage un appartement avec Elton, son ami d’enfance. Ce dernier passe ses journées, rivé sur le canapé, devant la télé, tout en se rêvant multimillionnaire.

Lorsque Ange rencontre Thierry Tomasson, véritable icône télévisuelle, elle s’imagine déjà mener une brillante carrière de chroniqueuse. L’animateur, surtout soucieux de s’adjuger ses jolies formes, va vite la faire déchanter…

Pour se venger, Ange concocte alors un plan machiavélique en entraînant Elton dans son sillage. Mais on ne s’attaque pas à un présentateur vedette sans en subir de fâcheuses conséquences.

Et bien que Ange puisse toujours compter sur sa niaque et son sens inné de l’embrouille pour retourner la situation, le destin peut parfois se montrer facétieux et impitoyable...


L’extrait

« À mon avis, la robe que je viens d’enfiler serait capable de réveiller toute une colonie d’eunuques. Je la porte uniquement pour les grandes occasions, et c’en est une. Ce soir, j’ai rendez-vous avec Tomasson pour parler de ma carrière.
Le cocktail se déroule dans un bar speakeasy du VIIIe arrondissement, dernier spot à la mode de la nuit parisienne. Un Uber me dépose. L’entrée est planquée au fond d’un traiteur japonais. Je file mon mot de passe au physio et pénètre dans le bar.
Dans un intérieur à la lumière tamisée, ça grouille de gens du showbiz. Un vrai zapping. Je n’arrête pas de me dire : « Tiens, mais c’est la fille qui présente la météo ! Oh, mais là, c’est l’autre bouffon qui nous saoule chaque soir avec son jeu à la con. Et celui-là, il camperait pas le personnage d’un berger psychopathe dans la série diffusée une fois par semaine sur la Trois ? »
À cet instant, Tomasson surgit des toilettes, l’air enfariné. Il m’embarque avec lui. Dès qu’il croise un people, il multiplie les démonstrations d’affection. Ses accolades interminables et surjouées en disent long sur la sincérité du personnage. Il me conduit à son carré VIP tout en me tenant par la hanche, comme si je lui appartenais déjà.
Je suis assise au milieu d’une petite troupe de fidèles. Je trouve leur conversation terriblement pauvre d’esprit. Ça cause audience, concept, part de marché, mais surtout salope de moins de cinquante ans. Comme dans ses émissions, Tomasson dirige les débats. Ses invités sont d’une servilité incomparable et s’étouffent de rire à la moindre de ses blagues. De mon côté, je prête poliment une oreille sans jamais intervenir, ce n’est pas le moment de me faire remarquer, j’ai un job à pourvoir.
Puis la soirée s’emballe.
Les gens vident des bouteilles sans se préoccuper de l’addition. De la coke circule, des jeunes femmes au physique irréprochable se mettent à danser autour des tables sur des remix de Niagara. Vers minuit, nous levons le camp. On bouge chez Tomasson. Il loge à deux pas.
L’appart’ se situe au dernier étage d’un immeuble haussmannien. Modeste triplex qui doit avoisiner les quatre cents mètres carrés. (Je l’ai lu dans Voici.) Dès l’entrée, on en prend plein les mirettes, chaque mur est orné d’un tableau dans le style pop art. Des tas d’objets vintage sont éparpillés aux quatre coins des nombreuses pièces que nous traversons. Cela va du flipper Gotlieb jusqu’au juke-box Rock-Ola en passant par la pompe à essence Texaco. Des joujoux de vieux bourges, en somme. » (p. 39-40-41)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Philippe Hauret fait partie de ces auteurs qui disent tout net ce qu’ils ont à dire, pas plus, pas moins, ce qui donne des textes d’une redoutable efficacité. Ange ne déroge pas à cette manière de considérer l’écriture que l’auteur a établi, polar après polar, de Je vis, je meurs à En moi le venin. On y reconnaît sa patte, s’améliorant de livre en livre, cette façon de choisir un personnage à un point précis de sa vie, puis d’observer et décrire comment il va gérer les différentes avanies prévues pour lui. Un peu comme un scientifique place un rat dans un labyrinthe empli de pièges, et de congénères plus ou moins bien intentionnés, avant de noter l’évolution des parcours et les inévitables tragédies des uns et des autres. L’écriture est sèche, millimétrée, sobre, mais tout est dit. Une économie de moyen qui n’empêche en rien l’empathie qu’il ressent pour certains des malheureux pris dans la toile de son scénario, mais c’est une compassion impuissante, identique à celle que l’on éprouve souvent dans la vraie vie.

Ange est une jeune femme dotée de deux atouts majeurs : son intelligence et son physique. Elle sait diablement bien se servir de l’un et de l’autre pour entôler les riches libidineux qui passent à sa portée. Se présentant comme escort girl, Ange les met en confiance, les drogue et leur vole tout ce qui peut avoir de la valeur. Elle habite en colocation avec Elton, un vrai ami d’adolescence, pas plus, qui passe sa vie sur le divan dans l’attente de la fortune qui devrait, selon lui, tomber du ciel. Au grand dam d’Ange qui tente par tous les moyens de le secouer afin qu’il prenne sa vie en main, ne serait-ce que pour payer sa part de loyer.

Au cours d’un vernissage, Ange, en chasse, rencontre Thierry Tomasson, le plus célèbre présentateur-vedette de talk-show du PAF. Toujours vêtu de noir, provocateur en diable, décalé juste ce qu’il faut, catho-royaliste parce que ça fait joli sur la carte de visite, Tomasson lui fait miroiter un poste de chroniqueuse dans une de ses émissions. Et Ange, éblouie par les strass des vedettes à deux balles de la grande machine à décerveler télévisuelle - on se régale de croiser dans des bars et soirées branchées Michel Diquaire, Dany Moon, Cyril Hanana, et autres Laurent Lutier, je vous laisse retrouver les véritables identités - finit par céder à ses avances... et par s’apercevoir qu’il n’y aura ni chroniques ni émission... Ange va alors tout mettre en œuvre pour se venger, embarquer Elton dans l’aventure, et sombrer dans un scénario des plus noirs...

Polar social, cela ne fait aucun doute, Philippe Hauret décrit la vie des petits, des sans grades, sans misérabilisme mais avec une grande justesse, les passages dans lesquels Elton travaille comme manutentionnaire chez Lidl sont des morceaux d’anthologie, drôle, certes, mais également terriblement réalistes. De même pour les autres thèmes abordés : le monde impitoyable et superficiel de la télé, sa cruauté, notre société de privilégiés, le sexisme, l’impossibilité de bénéficier de quelque ascenseur social que ce soit... Hauret arrose large mais sans insister, sans lourdeur, il décrit, cela suffit et tape fort là où ça fait mal. Solidement bâtie, l’intrigue coupe le souffle, et impossible de le reprendre avant la toute fin qui surprend très agréablement après la suite de coups reçue depuis la première ligne, une touche de pastel dans l’à-plat noir de suie.

En un tout petit peu plus de deux cents pages, Ange et Elton vont tout connaître de la saloperie du monde, ils ne sont certes pas innocents, loin s’en faut, mais ceux à qui ils ont osé se confronter le sont encore moins qu’eux. Même si quelques taches lumineuses, comme Melvil, le flic empathique, viennent ici et là adoucir l’histoire, ce roman ne fait pas dans la dentelle et ne tente rien pour édulcorer le monde qui nous entoure, ça fait du bien ! Chacun des personnages principaux prend la parole, explique son point de vue, raconte ce qui le concerne, ce qui donne un récit vivant et multiple, ajoutant des variations de styles savoureuses.

Un superbe pur polar, noir de noir, sans une seconde de pause, une intrigue tordue et trépidante dans le monde glauque de la télé, humour grinçant et drame humain.


Notice bio

Né en 1963 à Chamalières, Philippe Hauret passe son enfance sur la Côte d’Azur, entre Nice et Saint-Tropez. Après le divorce de ses parents et d’incessants déménagements, il échoue en banlieue sud parisienne. Sa scolarité est chaotique, seuls le français et la littérature le passionnent. En autodidacte convaincu, il quitte l’école et vit de petits boulots, traîne la nuit dans les bars, et soigne ses lendemains de cuite en écrivant de la poésie et des bouts de romans. Il voyage ensuite en Europe, avant de trouver sa voie en entrant à l’université. Après avoir longtemps occupé la place de factotum, il est maintenant bibliothécaire. Quand il n’écrit pas, Philippe Hauret se replonge dans ses auteurs favoris, Fante, Carver, Bukowski, joue de la guitare, regarde des films ou des séries, noirs, de préférence. Et quand il écrit, il publie chez Jigal Polar, Je vis, je meurs (2016), Que Dieu me pardonne (2017), Je suis un guépard (2018), ou encore En moi le venin (2019).


La musique du livre

De la musique partout, dans le texte et en tête des chapitres, la playlist intégrale vous attend à la dernière page du livre, en voici une sélection :

The Clash - I Fought the Law

Portishead - Glory Box

Alain Bashung - La Nuit, Je Mens

The Rolling Stones - Brown Sugar

Booba - Le Bitume avec une Plume

The Doors - Riders on the Storm


ANGE - Philippe Hauret - Éditions Jigal Polar - 206 p. septembre 2020

photo : Pixabay

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