Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ARIANE de Myriam Leroy

Chronique Livre : ARIANE de Myriam Leroy sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Elles sont collégiennes et s’aiment d’amour dur. L’une vient d’un milieu modeste et collectionne les complexes. L’autre est d’une beauté vénéneuse et mène une existence légère entre sa piscine et son terrain de tennis.

L’autre, c’est Ariane, jeune fille incandescente avec qui la narratrice noue une relation furieuse, exclusive, nourrie par les sévices qu’elles infligent aux autres. Mais leur histoire est toxique et porte en elle un poison à effet lent, mais sûr.


L'extrait

« Je voudrais me rappeler avec précision les premières paroles échangées avec Ariane, la manière dont on s’est rapprochées, elle et moi, comment j’ai abandonné mon statut de péquenaude ainsi que Tomas et Lisa, mes deux coreligionnaires de quarantaine, mais je ne me souviens pas. Il y eut pourtant un avant et un après : son personnage éclipsa tous les autres, qui se muèrent en figurants silencieux et flous. J’ai beau me creuser la tête et retourner dans tous les sens mes douze, treize et quatorze ans, avant que les choses tournent à l’aigre entre Ariane et moi, j’y trouve à peine mes parents en version silhouettes et quelques gêneurs, vagues obstacles à notre idylle.
Du départ ce celle-ci, il ne subsiste dans ma mémoire, quelques semaines après la rentrée, qu’une invitation à passer l’après-midi chez elle.
Comment avais-je été élue, par quel obscur hasard ou mystère avais-je été désignée comme tolérable aux yeux de la majestueuse sylphide de la classe, moi la bouseuse… Je l’ignore.
Il n’empêche que j’avais bien remporté un golden ticket à la loterie de l’amitié, et que je fus un beau jour conviée à me rendre en sa demeure.
Ariane habitait Lasne, ce hameau huppé situé à vingt minutes de chez moi dont je n’avais jamais entendu parler (il y avait des bordures géo-sociales mentales très imperméables). » (p. 34-35)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Après le décès de son ex amie, une jeune femme se remémore les différentes étapes de sa relation avec celle-ci. Tout a commencé à Nivelles, lorsque ses parents, des petits bourgeois s’imaginant appartenir à la classe supérieure, l’inscrivent dans une école privée réservée aux enfants des riches familles de la région. Chez eux, tout est rationné, même l’eau pour la toilette et laver les vêtements, seule l’apparence compte et se loger dans cette banlieue chic leur coûte cher. L’ado s’ennuie copieusement, sa mère ou son père récusant tout copinage jugé incompatible avec la classe sociale à laquelle ils souhaitent appartenir, c’est à dire à peu près tous. Cet isolement laisse un terrain propice à l’incendie sentimental qui va suivre...

« On dit souvent que l’imagination naît de l’ennui, mais, dans le cas nivellois, l’ennui accouchait surtout d’une dépression visqueuse, poisseuse comme une marée noire au milieu de laquelle ma famille se débattait mollement. »

Adolescente dans toute sa splendeur, la narratrice se trouve évidemment laide, cache comme elle peut ce qu’elle estime être un “cul énorme” sous des vêtements amples, doute de susciter un jour l’intérêt de quiconque. Aussi lorsque la superbe et libre Ariane, fille d’une famille de la grande bourgeoisie locale, l’invite, c’est un séisme pour elle, et pour sa famille qui l’encourage à s’ancrer dans l’élite nivelloise. Très vite, les deux jeunes filles vont devenir amie, puis bien plus. Ariane avait besoin d’une ombre, la narratrice va jouer le rôle à la perfection.

Elles s’inventent un monde à leur taille, pour elles seules, créent un langage incompréhensible des autres, telles des jumelles, ne se quittent plus, se téléphonent des heures lorsqu’elles ne sont pas à côté l’une de l’autre. Leur monde n’est peuplé que d’elles-deux, le reste de l’humanité n’est constituée que de minables individus, justes bons à servir de défouloir et d’amusement.

Les autres gênent, ils seront victimes de jeux cruels inventés par les deux amies pour renforcer encore leur singularité, leur position au centre de l’univers qui les entoure. Il ne s’agit pas de sexe, elles sont tellement intimement unies que c’en serait de la masturbation, elles jouent avec les garçons, avec les autres filles qui tentent de s’immiscer, avec leurs professeurs, avec toutes les limites, au risque de se brûler, mais à elles deux, elles sont invincibles… ou du moins le croient-elles, surtout la narratrice qui n’a plus de vie propre et ne respire que par Ariane.

Elle est comme possédée, Ariane est manifestement la leader du duo, l’initiatrice, celle qui fascine, qui décide des cibles de leurs moqueries. Toujours est-il qu’elle commet l’irréparable en introduisant une autre fille dans le couple. Une autre ! Comme si elle tranchait dans la chair de son amie-siamoise pour greffer un nouveau corps, sans anesthésie aucune. À partir de là, l’amour devient poison, haine, rancoeur, il ronge la narratrice jusqu’à l’âme, la laissant vide, avide de vengeance, emplie de désir de mort pour son double qui va, ça et là, continuer à la torturer par quelques perfidies perverses.

Quand l’autre est un miroir et qu’il se brise, c’est sa propre image qui est abîmée, elle devient pleine d’éclats tranchants, de morceaux épars, tous blessants et dangereux, il devient impossible de s’y reconnaître ou de vivre au milieu de ces débris.

Ariane est un magnifique roman, une histoire de passion et de déchirure extraordinaire, un récit fascinant par sa réalité brutale et cruelle. Myriam Leroy est la narratrice, je ne dis pas qu’elle a vécu ces événements, mais elle s’est manifestement identifiée à son héroïne. Chaque sentiment est juste dans sa démesure, chaque sensation est vraie, vibrante, percutante. Les deux jeunes filles sont des archétypes parfaits, celle qui est libre, issue d’une famille aisée, sans tabou, Ariane, et celle qui est coincée dans sa vie, une famille qui n’est pas mais aimerait être, qui donne tout et ne peut pas supporter qu’on le dédaigne.

Un roman sous tension, chaque détail est important pour la narratrice, tout compte, tout fait mouche et fait sens. La montée de l’amitié, son côté toxique et le rejet terrible, violent, la brutalité de certaines “farces” et les hésitations de jeunes filles presque timides, Ariane sonne juste et séduit par la violence de ses sentiments servie par une écriture en accord parfait avec la subtilité du sujet. Habilement construit comme une suite de réminiscences, telles des pièces de puzzle qui peu à peu s’assemblent et laissent deviner le motif, ce livre passionne du début à la fin, même si le suspense est minime, le récit en lui-même captive, si ce n’est pas à proprement parler un roman noir, on en est pas loin du tout, et peu importe finalement l’étiquette, ce livre est un des beaux cadeaux de ce début d’année.

Un shot de téquila qui brûle la gorge, l'acidité du citron et la pincée de sel indispensable, Myriam Leroy a trouvé les proportions parfaites, à déguster !


Notice bio

Myriam Leroy est journaliste en radio, télévision et presse écrite à Bruxelles. Elle a également fait un détour par Canal + en 2013-2014. Elle a enseigné la presse écrite à l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve pendant 9 ans. Aujourd'hui, elle travaille pour la presse écrite, la télévision. Elle a publié la nouvelle L'ombre de la tour dans le recueil Bruxelles Noir (Asphalte Éditions). Elle est l'auteur de la pièce de théâtre Cherche l'amour et a remporté avec cette œuvre le prix de la meilleure autrice aux Prix de la critique (les Molières belges).


La musique du livre

Spice Girls, Oasis, Fugees, Alanis Morissette, Smashing Pumpkins, No Doubt, Joan Osborne...

Backstreet Boys - I Want It That Way

Axelle Red – Le Monde Tourne Mal

Big Soul – Le Brio

2 Pac – California Love

Faithless - Insomnia

Natalia Imbruglia – Torn


ARIANE – Myriam Leroy – Éditions Don Quichotte – 206 p. janvier 2018

photo : Pixabay

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