Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre : ARTICLE 353 DU CODE PÉNAL de Tanguy Viel

Chronique Livre : ARTICLE 353 DU CODE PÉNAL de Tanguy Viel sur Quatre Sans Quatre

photo : marina du Moulin Blanc - Brest (Quatre Sans Quatre)


L'auteur

Tanguy Viel est un romancier français né en 1973 à Brest. Il a reçu le prix Fénéon pour son roman L'absolue perfection du crime, en 2001.


De quoi il est question

« ...ça ne me donne pas le sentiment d'être un meurtrier, ce que j'ai fait : je l'ai ostracisé, vous comprenez, ostracisé, comme une verrue qu'on brûle pour régénérer la peau... »

Martial Kermeur a jeté Antoine Lazenec par-dessus bord lors d'une partie de pêche. Il est dans le bureau du juge, afin de s'expliquer sur son geste. C'est un homme tranquille et posé, Martial, alors qu'est-ce qui lui a pris ? C'est ce que veut savoir le juge.


Un extrait

« Je ne saurais pas dire aujourd'hui si c'est cette phrase ou une autre, mais je sais que pas longtemps après je le regardais frapper la mer de ses bras alourdis, indifférent aux gerbes d'écume qu'il déplaçait. Peut-être il a pensé que c'était une mauvaise blague. Peut-être il a pensé qu'il allait rejoindre un rocher ou un autre qui à marée basse se verrait affleurer. Même les sternes dans leurs rires avaient l'air de penser ça – elles, posées sur les arêtes coupantes des quelques roches lointaines qui déchiraient l'horizon, comme si elles trouvaient normal ce qui venait de se passer, je veux dire, ce type tombé dans l'eau froide et qui peinait à nager tout habillé, soufflait tout ce qu'il pouvait en répétant mon nom pour que je vienne l'aider, disant : Kermeur, merde, venez m'aider, Kermeur, qu'est-ce que vous foutez. Et il a ajouté des mots comme « bordel » ou « putain » ou « vous faites chier » en pensant que ça me pousserait à réagir. Mais cela, non, il n'en était pas question. » (p. 8 - 9)


Ce que j'en dis

« Une station balnéaire, j'ai dit au juge, vous entendez, une station balnéaire dans la rade de Brest. »

Martial Kermeur a été licencié des chantiers navals de Brest, il vivote avec son fils Erwan dont il a la garde depuis qu'il s'est séparé de sa femme France. Il est employé par la municipalité pour entretenir et garder « le château » - une très grande maison appartenant à la commune - et son parc, qui donne sur la mer. Il vit dans la petite maison de gardien qui se situe à l'entrée du parc.
« Alors peut-être il suffit d'un type qui débarque avec assez d'énergie et un carnet de chèques plus épais que la moyenne pour que tout le monde se dise que c'est lui, l'envoyé d'on ne sait quel dieu pour nous sortir du marécage. »

Arrive Antoine Lazenec, un promoteur tout sourires et claques dans le dos, qui achète le terrain et le château pour en faire un complexe immobilier, « le Saint-Tropez du Finistère », quelque chose qui redonnerait de l'espoir à tous, qui insufflerait de l'enthousiasme et de l'énergie à cette ville salement touchée par la crise.

C'est l'histoire d'un homme honnête qui devient un assassin par dignité.
C'est l'histoire d'un père de famille qui perd sa femme, son ami et puis son fils qui finit sous les verrous.

C'est l'histoire de la confiance qu'on donne à qui fait miroiter quelque chose dont on sait pourtant que ce n'est qu'un leurre, mais parce que la pauvreté, les rêves qui se se réalisent jamais, c'est usant à force.

C'est presque un conte, tant les éléments sont mis en place avec la simplicité des rouages inexorables du destin : un conte que va détailler Martial au juge, dans son bureau, quelques heures après son meurtre.

« Ce jour-là, j'ai compris que c'était bien ici, malgré la brume qui ne se lève pas sur les chantiers navals, malgré le vent qui souffle deux jours sur trois, c'était bien ici, oui, qu'ils avaient décidé d'implanter ça, une station balnéaire... »

Ce n'est pas parce qu'on est presque pauvre et raisonnable, ni parce qu'on a des responsablités dont on s'acquitte avec conscience et amour, encore moins parce qu'on est capable de deviner la tragédie qui ne peut qu'advenir, qu'on peut s'empêcher de donner sa confiance à qui la demande, simplement parce que ce serait si bien de pouvoir y croire au moins une fois, de ne pas se restreindre, de ne pas surveiller le malheur du coin de l'oeil. Et Martial devient, sinon l'ami, du moins le familier d'Antoine, ils pêchent et vont boire des verres ensemble sur le port.

« Et vous savez ce qu'a dit Lazenec dans le bureau même du notaire, vous savez ce qu'il a dit au moment de poser à son tour sa signature sur l'acte avec son stylo Montblanc ? Il a dit : Les contrats, Kermeur, c'est comme le mariage, ça sert surtout en cas de divorce. »

Martial, avec la bonne volonté de celui qui se dit que ce genre de bonheur n'est pas vraiment pour lui, celui qui endosse un vêtement un peu trop grand en se disant que tant pis, ça ne va pas se voir, donne 512. 000 francs à Antoine pour un appartement au quatrième avec vue sur la mer. Toute sa prime de licenciement y passe, celle à laquelle il n'avait pas touché depuis des années en caressant vaguement l'espoir d'acheter un bateau d'occasion, un beau Merry Fisher. Mais le projet n'aboutit pas, le château est démoli, ça oui, un bon gros trou est creusé mais rien ne se fait.

Antoine a des excuses toutes prêtes, lui qui continue de se pavaner dans la ville, de s'afficher même avec les huiles du coin. Il a détroussé la moitié de la ville, a ruiné les espoirs de Martial, mais il vient comme un ami emmener Erwan regarder les matches de foot depuis la tribune des VIP et proposer des parties de pêche à Martial sur le Merry Fisher neuf qu'il s'est offert avec leur pognon. C'est l'insolence d'Antoine, sa tranquillité, son offre d'amitié bonhomme, sa totale absence de culpabilité qui rendent Martial incapable de lui résister, avec, malgré tout, tenace, l'espoir de récupérer cet argent, un jour, parce qu'il les lui doit, Antoine, il les lui doit.
Le maire de la ville, Martial (lui aussi) Le Goff, qui était tout heureux de dévoiler la maquette du futur complexe immobilier devant 500 personnes naguère, boit un peu plus, devient un peu plus rougeaud, marche un peu moins droit, au fur et à mesure que les années passent, jusqu'à ce qu'il se tire une balle. « J'ai ruiné la ville », a-t-il confié à son ami Martial juste avant, au cours de la soirée bien alcoolisée qu'ils viennent de passer. En sortant, ils sont allés jusqu'à la mer jeter des insultes dans le vent pour apaiser le trop-plein de leur colère. Petite rébellion tellement dérisoire.

« … il découvre quelque chose qui forcément l'inquiète : que son père c'est moi, et seulement moi. Voilà ce qu'on découvre à dix-huit ou vingt ans. Qu'on aura le même père toute sa vie. Que toute sa vie on la passera avec les mêmes fantômes. »

Justement Erwan, le fils dont les yeux se sont progressivement dessillés pendant 6 ans, passant de l'admiration pour son père à l'inquiétude devant sa déprime soignée à coup d'alcool jusqu'au mépris, justement Erwan, à 17 ans, décide d'agir puisque son père est trop lâche pour le faire, un geste symbolique plein de panache pour lequel il écope d'une peine de prison.
Trois mois après la condamnation d'Erwan, Antoine sonne chez Martial. « Je ne suis pas rancunier », dit-il. Et c'est cette absence d'humanité, ce mépris total pour le chaos qu'il a créé qui signe son arrêt de mort.

Martial, c'est n'importe lequel d'entre nous, un type qui essaie de faire les choses bien, avec dignité avec conscience. Il voit bien que cet Antoine est un sale type, qui fricote et s'affiche avec les huiles, dont les yeux s'allument dès qu'il entend parler de la prime de 400,00 francs que détient Martial, le pauvre pactole des ouvriers des chantiers navals. Il devine en Antoine la rapacité, l'amoralité, le désir de fric qui domine tout mais ça ne suffit pas à le détourner de l'envie d'être de l'autre côté, parmi les gens matériellement à l'aise, oh pas tant que ça, mais être de ceux qui n'ont pas à avoir peur des lendemains. C'est le même espoir vague et ténu que celui qui lui a fait remplir une grille de Loto pendant des années. Sauf une fois, précisément LA fois où il aurait pu gagner.

« Alors vous comprendrez qu'on ne peut pas toujours attendre des siècles je ne sais quelle justice naturelle qui ne tombera peut-être jamais. »

Antoine c'est l'assurance de la classe possédante : les costumes, les chaussures pointues, les grosses bagnoles, le champagne, les dîners et les déjeuners au restau, tous ces signes qui disent la lutte des classes, tout bêtement. Et quand l'humanité se trouve du côté du prolo, alors dans un dernier sursaut, elle se révolte.

La musique du livre

Pas de titre dans le roman mais comment évoquer Brest sans Miossec ?


ARTICLE 353 DU CODE PÉNAL - Tanguy Viel - Éditions de Minuit - 174 p. janvier 2017

Chronique Livre : LA CHAMBRE D'AMI de James Lasdun Chronique Livre : SOUS LA TERRE DES MAORIS de Carl Nixon Chronique Livre : L'EXIL DES MÉCRÉANTS de Tito Topin