Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
AU COEUR DE LA FOLIE de Luca d’Andrea

Chronique Livre : AU COEUR DE LA FOLIE de Luca d’Andrea sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Luca d’Andrea est un écrivain et scénariste italien né à Bolzano, Tyrol du sud. Il a écrit son premier roman, L’Essence du mal en 2016, publié chez Denoël, puis il remporte le prix Scerbanenco en 2017 avec son deuxième roman, Au Coeur de la Folie qui sera bientôt adapté eu cinéma.


Brièvement

Une jeune femme, Marlene, fuit son mari, Robert Wegener, qui appartient à la très puissante mafia locale. Elle a pris la belle Mercedes et les saphirs qu’il doit remettre à ses employeurs, geste fou qui ne peut manquer de mettre pas mal de monde à ses trousses, et pas des tendres.

Mais dans le sud Tyrol, il est des endroits secrets et étranges, où se cacher et voir venir…


Un extrait

« La combinaison.
Un, trois, deux. Double quatre. C’est-à-dire : 13 février 1944.
En 1944, Wegener avait douze ans et il n’était pas encore Herr Wegener. Personne n’aurait eu l’idée d’appeler « Herr » ce roitelet qui n’avait que la peau sur les os.
A dire vrai, il n’y avait que deux e dans son nom de famille. À l’époque, Wegener s’appelait encore Robert Wegner, comme Paul Wegner, son père.
Paul Wegner (sans le e du milieu) s’était engagé volontairement dans la Wehrmacht et, avant qu’il ait eu le temps d’envoyer une lettre à sa femme et à son fils, la guerre l’avait englouti.
Une grenade était tombée sur les lignes allemandes et Paul, d’instinct, s’était jeté dessus, sauvant la vie de son peloton.
C’était le Standartenführer de la caserne de San Leonardo qui l’avait raconté au garçon qui avait la peau sur les os et à sa mère, ravagée par la douleur. Le Standartenführer était bel homme.
Le visage lisse, les yeux bleus et intelligents. Son uniforme élégant inspirait la crainte et le respect. Noir, avec le double éclair argenté. Il portait des bottes jusqu’au genou, brillantes et magnifiques.
Tandis que le piquet d’honneur se mettait au garde-à-vous, le SS avait remis à la mère de Robert une lettre et un drapeau fraîchement repassé. Et au garçon une boîte avec une croix gammée gravée.
L’enfant ne portait pas de chaussures mais des chiffons fermés par une épingle à nourrice. Il en avait honte, mais il était habitué. Ils étaient pauvres. La boîte contenait une croix de fer.
C’était lui qui avait lu la lettre, parce que sa mère était analphabète. Le nom de famille de son père y était mal orthographié. Un e de trop. Le garçon avait contrôlé au dos de la croix de fer. Là aussi : « Weg-e-ner » au lieu de « Wegner ».
Ni lui ni sa mère ne l’avaient fait remarquer.
La mère parce qu’elle avait trop de larmes à pleurer, le fils parce qu’il pensait aux derniers mots de son père avant de monter dans le train qui allait l’emmener mourir comme un idiot : « Si tu fais le bon choix neuf fois, tu n’en tireras que de la douleur. La dixième, tu comprendras pourquoi tu l’as fait. Et tu seras heureux. »
Il le haïssait pour ces dernières phrases. Et il avait découvert que la haine était une puissante forme de contrôle de soi.
Ainsi, la voix de l’enfant sans chaussures ne trembla pas quand il lut la lettre d’éloges . Et c’est également grâce à cette haine qu’il ne pleura pas quand le Standartenführer lui serra la main.
- Tu es le fils d’un héros, lui dit le SS, tu dois être fier.
Non, son père n’était pas un héros mais un idiot. Un idiot mort. Que pouvait-il y avoir de plus stupide ? » (p. 22 et 23)


Plus longuement

Marlene a peur et elle a de quoi, puisque son mari, Herr Wegener, est un homme redoutable. En cheville avec la mafia locale, le Consortium, il exerce sa puissance avec violence et sans états d’âme, et ça depuis qu’il est ado. Il a un passé un peu traumatique, il est vrai. Son père s’est engagé dans la Wehrmacht et est mort presque tout de suite, laissant sa famille dans une situation de dénuement total, et le petit doit se débrouiller comme il peut, à seulement 12 ans. Il fera deux rencontres déterminantes, qui le révéleront à lui-même : celle d’un soldat américain à la peau noire qui lui laissera la vie sauve et celle d’un Standartenführer cruel qui l’affuble du surnom de kobold, allusion à ces lutins maléfiques aux yeux bleus. Jamais surnom n’aura été si bien porté, et le Standartenführer aura l’occasion de s’en rendre compte.

Cette rencontre laissera des traces en lui, il se sait capable de tout, et du pire, pour obtenir ce qu’il convoite : la sécurité matérielle d’abord, puis le pouvoir.

Sa femme, Marlene, plus jeune que lui et très belle, est comme un signe ostentatoire de réussite de plus. Sauf qu’elle a pris la poudre d’escampette, Marlene, et les saphirs avec elle, un vol hardi qui met Robert dans un grand embarras puisque ces pierres sont pour le Consortium qui va certainement n’apprécier que très modérément leur perte sèche. Ils envoient pour faire la lumière sur toute l’affaire, en coupant quelques doigts aux plus récalcitrants si besoin est, un personnage étrange : l’Homme de Confiance.

Décidément le passé pèse lourd, car Herr Wegener et l’Homme de Confiance ont l’un comme l’autre une enfance emplie de violence et la révélation très tôt de leur singularité qui les met à part des autres hommes. Le tout est de savoir en faire une arme, et à ce jeu-là, on peut dire qu’ils s’en sont, jusque là, plutôt bien sorti.

Marlene, pressée de mettre de la distance entre son mari, les saphirs et elle, rate un virage et se retrouve inconsciente, dans sa voiture accidentée, au milieu de rien, dans la neige et les montagnes.

Elle est sauvée et ramenée à la vie par Simon Keller, un drôle de type qui vit seul dans un chalet isolé, une vieille maison bâtie comme une excroissance de la roche, un maso un peu décati, très simple et sans confort moderne, mais qui devient vite, pour la jeune femme, un synonyme de sécurité. Rien ne peut lui arriver dans cette maison perchée si haut qu’on la remarque à peine, avec comme ange gardien un Bau’r, qui sait les plantes médicinales comme pas un, éleveur de porcs et qui ne connaît d’autre lecture que la Bible, mais attention, les centaines de Bibles recopiées patiemment, annotées et ornées de dessins de ses ancêtres auxquelles il a ajouté la sienne.
Il recueille Marlene, la soigne, économe en paroles mais doux en gestes et tout en prévenances attentives.

Vite remise sur pied, elle insiste pour l’aider à s’occuper des porcs, et fait la connaissance de l’une des truies, une masse de 400 kilos à la crête blanche, enfermée dans une cage spéciale, constamment affamée qui répond au joli nom de Lissy…

Simon Keller est un homme étonnant, qui se débrouille presque en autarcie, sait survivre par tous les temps et faire face à toutes les circonstances, comme le faisait son père dont il repris la charge et dont il porte les vêtements depuis des années. Sa mère est morte peu après la naissance de sa petite sœur, Elisabeth, quand il était encore enfant, et son père, un Bau’r respecté et très connu, dont les compétences médicales étaient recherchées, lui a transmis ses connaissances. Il est mort, lui aussi, depuis longtemps, et la petite également, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. C’est peut-être pour elle que Simon a pris l’habitude de sculpter de petites figurines dans du bois, des cochons plus particulièrement ou encore de fabriquer des Vulpendingen, hybrides empaillés de dépouilles d’animaux divers, formant une ménagerie stupéfiante et un brin inquiétante qui trône un peu partout dans le maso. Simon entretient la mémoire familiale ainsi que les traditions des Bau’rs, coincé dans une époque et des façons de vivre immuables sur lesquelles ni le temps ni les hommes n’ont aucune prise. Dans son maso décrépit, il vit comme on a toujours vécu depuis des siècles, survivance d’un autre âge sans électricité ni eau courante, gestes mesurés, réfléchis, efficaces et respect de la nature qui impose sa loi de gel et de nuit.

Un thriller fantastique, oscillant entre la réalité et l’hallucination, une atmosphère de conte pervers, qui met mal à l’aise le lecteur, une constante impression de menace diffuse, pas celle qu’on croit, une autre, encore plus terrible parce que revêtant le masque de l’amour. Le décor même, cette montagne presque inaccessible, dans laquelle il est si facile de se cacher, si facile de tuer, si facile de mourir renforce le sentiment de claustrophobie qui entretient l’angoisse. Tout est possible, si loin des autres hommes, les secrets seront bien gardés.

Les raisons se trouvent dans les expériences faites enfant, jamais dépassées, jamais vaincues. Les rêves des trois hommes sont des cauchemars dans lesquels la violence et la mort sont, par une terrible inversion des valeurs, le but et pas l’obstacle. Tout ce que touchent les hommes se corrompt immédiatement, comme s’ils étaient victimes d’un enchantement qui les empêche de rompre la chaîne du mal.

Marlene, sans doute parce qu’elle va devenir mère, est la seule à opposer au bizarre, au morbide et à l’étrange, sa force de vie lumineuse.


AU COEUR DE LA FOLIE - Luca d’Andrea – Éditions Denoël - collection Sueurs Froides - 400 p. octobre 2018
Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

photo : saphirs - Wikipédia

Chronique Livre : LE TROISIÈME RAPPEL de Gilles Sevastos Chronique Livre : LES RETOURNANTS de Michel Moatti Radio : DES POLARS ET DES NOTES #50