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Chronique Livre :
AU FOND DE L'EAU de Paula Hawkins

Chronique Livre : AU FOND DE L'EAU de Paula Hawkins sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Une semaine avant sa mort, Nel a appelé sa sœur, Julia. Qui n’a pas voulu lui répondre. Alors que le corps de Nel vient d’être retrouvé dans la rivière qui traverse Beckford, Julia est effrayée à l’idée de revenir sur les lieux de son enfance.

De quoi a-t-elle le plus peur ? D’affronter le prétendu suicide de sa sœur ? De s’occuper de Lena, sa nièce de quinze ans, qu’elle ne connaît pas ?

Ou de faire face à un passé qu’elle a toujours fui ? Plus que tout encore, c’est peut-être la rivière qui la terrifie, ces eaux à la fois enchanteresses et mortelles, où, depuis toujours, les tragédies se succèdent.


L'extrait

« 2015.Jules

Tu voulais me dire quelque chose, c’est ça ? Qu’est-ce que tu essayais de me dire? J’ai l’impression d’avoir dérivé loin de cette conversation il y a si longtemps. J’ai arrêté de me concentrer, j’ai pensé à autre chose, j’ai continué d’avancer, je n’écoutais plus, et j’ai perdu le fil. Ça y est, tu as toute mon attention à présent. Pourtant, je n’arrive pas à m’empêcher de penser que je suis passée à côté de l’essentiel. Quand ils sont venus m’annoncer la nouvelle, ça m’a mise en colère. J’ai d’abord été soulagée, parce que quand deux policiers se présentent à la porte au moment où on cherche son billet de train juste avant de filer au travail, on craint le pire. J’ai eu peur pour les gens auxquels je tiens – mes amis, mon ex, mes collègues. Mais ce n’était pas eux, m’ont-ils dit, c’était toi. Alors j’ai été soulagée, juste un instant, puis ils m’ont expliqué ce qui s’était passé, ce que tu avais fait, et quand ils m’ont dit que tu étais allée dans l’eau, ça m’a rendue furieuse. Et ça m’a fait peur. J’ai cherché ce que j’allais pouvoir te dire en arrivant, je savais que tu avais fait ça exprès pour me faire du mal, pour me contra- rier, pour m’effrayer, pour bouleverser ma vie. Pour attirer mon attention, pour me forcer à revenir. Alors bravo, Nel, tu as réussi : me voilà de retour dans cet endroit que je ne voulais plus jamais revoir, sommée de m’occuper de ta fille, et de remettre de l’ordre dans tout ton bordel. » (p. 15)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Trois femmes, secrètes, angoissées, en colère, intriguées, et, surtout, des corps de femmes au fond de l'eau. Des femmes qui gênent, qui savent, qui cachent, des femmes qu'il faut purifier au nom d'on ne sait quel décret divin et donc masculin. Les ressorts de leurs parcours de vie, de leurs fins tragiques de leurs existences compliquées, c'est tout cela Au fond de l'eau, et bien plus encore. Chacune donne son point de vue dans un roman chorale qui n'hésite pas à faire des aller-retour dans le temps pour dévoiler tous les aspects de cet environnement plus que trouble.

Nel photographiait les abords de la rivière, son appareil restait fixé, nuit et jour sur place, prêt à immortaliser les faits étranges se déroulant sur ces berges à l'abri des regards. Depuis des siècles, des femmes y meurent, y sont torturées ou s'y suicident, sont l'objet d'histoires effrayantes. Ce trou d'eau efface aussi bien les sorcières que les amoureuses déçues ou les empêcheuses de tourner en rond. Nel, elle-même, y est retrouvée, cadavre blême, un matin, son reflex broyé. C'est la troisième à disparaître ainsi, la malédiction se poursuit, même si Nickie, médium autoproclamée, prétendant avoir la faculté de dialoguer avec les morts, affirment que certaines ne sont pas entrées dans le courant volontairement...

Ce n'est pas l'alcool, celui qui troublait l'esprit de Rachel Watson dans La fille du train, le précédent roman de Paula Hawkins, qui perturbe l'esprit de Julia, alias Jules, la sœur de Nel revenue ici à l'occasion du décès, mais la fascination/répulsion qu'elle éprouve pour cette eau, décor de tant de tragédies. Toute son adolescence s'est jouée autour du point d'eau : c'est là qu'elle a souffert de son obésité passée, que tous les garçons du coin ont vu l’hémorragie entre ses cuisses un jour où il la malmenait, la honte et... le reste... qui lui a donné, à elle aussi, il y a longtemps, l'envie d'en finir au fond du réservoir de ce ruisseau. Aujourd'hui, Jules qui ne voulait plus entendre parler de sa sœur, doit prendre en main l'éducation de sa nièce, Lena, qu'elle ne connaît pas ou peu, une ado de quinze ans, écorchée vive malgré son jeune âge par l'atmosphère étouffante de ce village malsain et le suicide récent de sa meilleure amies, retrouvée évidemment noyée. Elle doit aussi assumer l'animosité qui régnait entre sa sœur et elle, son silence pour toute réponse aux nombreux messages de Nel.

Comme dans La fille du train, les personnages sont disséqués minutieusement, jusque dans ce qu'ils ont de plus intimes, tout est mis sur la table, même ce qu'ils n'osent s'avouer à eux-mêmes. Nel, Jules, Lena, Louise, Nickie et les autres, des femmes-victimes, des femmes révoltées, des femmes qui subissent ou se sacrifient, Paule Hawkins les fait vivre, souffrir, aimer et mourir avec une passion évidente pour les ressorts de leurs psychisme, pour ce qu'elles disent de la société par leurs pensées contraintes.

Erin, la policière nouvellement arrivée, échouée ici pour motif disciplinaire, découvre l'univers de cette petite communauté, les cachotteries de son collègue, lié plus qu'il ne l'admet à la victime, nage dans les propos énigmatiques, plonge dans les faux-semblants de cette campagne où l'on sait parfaitement noyer le poisson, entre autre. Elle enquête dans ce monde d'illusions, de mensonges, de trahisons, où les femmes paient cher et comptant la moindre rébellion ou leurs sentiments amoureux. Son co-équipier qui vit seul puisque son épouse vit pratiquement avec Patrick, son beau-père et voisin taiseux, depuis qu'il a fauté. Alcoolique, écrasé par ce père, sa mère est morte - devinez où ? - le flic tente de faire son boulot sans trop faire bouger les lignes établies.

L’écriture est lente, parfois presque stagnante, évoquant magistralement ces eaux quasi hypnotiques qui donnent envie de s'y abandonner pour enfin trouver la paix et les légendes qui se racontent après des tragédies dont on ne sait le fin mot. Paula Hawkins montre là qu'elle a plus d'une corde à son arc et peut évoluer sur des registres très différents avec autant d'efficacité. La traduction est à souligner, elle est excellente.

Par contre, j'aurais peut-être aimé trouver dans cette histoire un personnage masculin positif, ni lâche, ni sauvage, ni machiste, bref, un homme banal qui permettrait de sortir d'un manichéisme un peu stérile. Le thème des maltraitances faites aux femmes ne s'appauvrit pas en laissant apparaître ici ou là dans le récit, un mâle ne méritant pas la condamnation collective. Ce bémol n'enlève rien à la puissance d'Au fond de l'eau. C'est bien au plus profond de l'âme humaine que l'auteure nous invite à descendre fouiller dans la culpabilité qui hante chaque être, dans les préjugés, les certitudes ou incompréhensions absurdes qui nous pourrissent la vie et gâchent les relations.

L'ambiance est prégnante, lourde, elle imprègne les êtres et les échanges qu'ils peuvent avoir. Ils se débattent comme ils peuvent entre une forme de prédestination mythique et une volonté périlleuse de percer les secrets formant comme un brouillard autour des disparitions dans le réservoir de la rivière.

Au fond de l'eau est un thriller qui submerge son lecteur, on y entre comme on pénètre dans une eau un peu froide, pas à pas, le temps de s'habituer au milieu ambiant, puis, lentement, on est captivé par les vies de Nel, Jules et Lena, l'enquête d'Erin.

Paula Hawkins avait plus d'un roman en elle, elle en fait, avec ce livre, la démonstration !


Notice bio

Paula Hawkins a vécu en France, en Belgique et au Zimbabwe. Elle est journaliste à Londres. La fille du train, son premier roman, paru chez Sonatine Éditions en 2015 a connu un succès public phénoménal et a été adapté au cinéma en 2016 par Tate Taylor.


La musique du livre

PJ Harvey - Down By The Water


AU FOND DE L'EAU – Paula Hawkins – Sonatine Éditions – 405 p. juin 217
Traduit de l'anglais par Corinne Daniellot et Pierre Szczerciner

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