Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
AU PAYS DES BARBARES de Fabrice David

Chronique Livre : AU PAYS DES BARBARES de Fabrice David sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Bienvenue dans les Ardennes. Awoise-Gelle est une petite ville ennuyeuse à 6 kilomètres de la frontière belge. C'est là que vit Moïse, qui travaille dans un magasin de jardinage.

Il passe son temps libre à supporter l'équipe de foot locale et à boire des bières dans son QG, le bar L'Ardennais. Il y croise tous les jours ses amis, dont Jarne, le Belge recherché par la police, et le Nîmois, un ex-voyou du Sud, ses deux complices de comptoir. Moïse ne vit que par et pour le foot. Alors, quand son club risque la relégation, il décide d'agir. Et d'enlever l'enfant de l'arbitre qui va officier au prochain match. Mais rien ne se passe comme prévu...

Magguy et Annie forment un couple atypique. Deux femmes qui vivent sous le même toit, cela a le don de faire parler dans ce genre d’endroit. Si l’une est d’une nature plutôt joyeuse, l’autre est taciturne et frise la dépression. Il faut dire qu’elle cache un lourd secret qu’un événement fait douloureusement remonter à la surface.


L'extrait

« « Bonsoir. »
Une femme avec un manteau au col en fourrure tient la main de son mari. Des bourgeois. Ils s'écartent en me voyant. Ils ne me répondent pas. Je dois les impressionner. Car je suis un vainqueur. Je me sens fort. Une fois, après une victoire, je me suis carrément trouvé beau. Mais parce qu'on avait gagné par trois buts d'écart. Je me retourne sur le couple. J'aurais pu les braquer. Lui, je l'aurais assommé d'un coup de poing et, elle, je l'aurais violée. Quand on gagne, je suis tellement euphorique que je pourrais violer toutes les femmes de la région. Belles, moches, je m'en fous.
« C'est nous, les supporters ! Orange te blanc gravé dans ma chair ! »
Supporter fidèle. Le plus fidèle de tous. Matchs à domicile, matchs à l'extérieur, entraînements. Parfois, heureusement que je suis là. Il n'y a personne d'autre. Le soir, pour m'endormir, je réfléchis à la meilleure composition d'équipe possible. Je ferme les yeux pour ne plus voir les trous dans le mur et la peinture qui s'écaille.
Le couple est loin. Un jeune passe à vélo.
« Et nous avons gagné ! Aux armes ! » » (p.8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« - Ce n'est que du foot, Moïse, un prétexte pour éviter de regarder ta vie en face. »

Sa vie à Moïse, Mo, c'est le SCAG (Sporting Club Awoise-Gelle), le club de CFA 2 - cinquième division - de son patelin paumé des Ardennes, juste à la frontière belge. Ah oui, il y a aussi L'Ardennais, le troquet local où il retrouve ses copains pour écluser des bières. Des potes aussi déglingués que lui, sans véritables noms, des sobriquets ou prénoms leur suffisent : le Nîmois, le Belge, Étienne, qui se torchent consciencieusement et nourrissent la caisse de Torchon, le patron des lieux.

Mo traîne sa misère entre son appart pourri, où trônent, poussiéreux, les petits personnages Lego de son enfance malheureuse et maltraitée, quelques aventures féminines sans avenir, les filles aiment trop évoquer le passé et lui n'aime pas, et son emploi à mi-temps chez Bricolec où il répare le matériel de jardinnage. Sinon, c'est le stade, l'équipe, les déplacements chez les "enculés d'adversaires" ou les rencontres à domicile au cours desquelles ils arborent les couleurs de son club et pousse les joueurs à d'impossibles exploits sportifs. Le bistrot immuable, sa collègue Firmine, pas bien jolie, ni maligne, mais bon, elle est gentille, alors peut-être un jour...

L'heure est grave, au début du récit, ne reste qu'un match à jouer, et le SCAG doit impérativement vaincre Sarreguemines pour échapper à la relégation, synonyme de démission du président, de mort du club, de mort de Mo. Le désastre, le cataclysme, l'apocalypse d'une vie qui ne vaudra plus d'être vécue. Avec une telle menace, tout est en place pour le grand n'importe quoi. Au pays des barbares m'a fait immanquablement pensé à Bacchiglione Blues de Matteo Righetto, paru aux éditions La dernière goutte. Des branquignoles embarqués dans une affaire trop grande pour eux : l'enlèvement d'un enfant de deux ans, eux qui ne savent déjà pas prendre soin de leurs propres personnes...

À côté du spectre de la descente aux enfers du SCAG, le dérèglement climatique est une calembredaine de Chinois facétieux, il faut en convenir. Mo doit donc réagir, le Nîmois va lui souffler LA solution. Dingue, illégale, ignoble, mais bon, pas moyen de faire la fine bouche lorsque l'avenir de son club est en jeu. Son avenir à lui par la même occasion. La base est jetée, ensuite Fabrice David nous entraîne dans le sillage de cette bande de pieds nickelés sans cervelle, dont les tribulations font plus penser à du vaudeville macabre qu'à une mauvaise farce. La bêtise alliée à la peur et l'oisiveté ébrieuse, c'est cocktail explosif à tous les coups l'on gagne.

Impréparation, improvisation malheureuse, ignorance crasse, tous les ingrédients sont réunis pour que l'affaire rocambolesque tourne au drame sordide. Les complices décident de sauver le SCAG malgré lui, de tenir le résultat du match avant qu'il ait lieu. Un sorte d'OM-VA (pour les connaisseurs) chez les ploucs, sans Nanard à la manœuvre, juste des bras cassés sans envergure. Ils sont bien incapables d'intégrer à leur plan les inévitables impondérables. Déjà le prévisible, c'est au-dessus de leurs QI. À leur décharge, les aléas qui vont leur tomber dessus étaient totalement impossibles à prévoir...

Malgré les certitudes de Mo, le SCAG n'est pas l'unique préoccupation universelle, et l'histoire de deux autres couples traversent le roman. Celui d'Annie et Magguy ainsi que celui de Jean-Philippe et Magali, les parents du gamins, blessés également des années plus tôt, abimés, qui vont venir percuter, ou qui vont être percutés par la tentatives de sauvetage du club imaginée par Mo. Tout aussi bien campés que les sinistres guignols de L'Ardennais, ces personnages habitant loin d'Awoise-Gelle sèmeront encore plus le trouble dans les desseins déjà très mal foutus du supporter et de ses complices. Pour faire bonne mesure, ajoutez quelques proxénètes rustiques, des chasseurs alcooliques et libidineux en goguette... Quand ça veut pas, ça veut pas...

Fabrice David sait faire vivre ses personnages, les animer dans toutes leurs dimensions, intimes et sociales. Les chapitres entremêlent les différents récits, Mo, narrateur pour ce qui le concerne, Annie et Magguy, Jean-Phillipe et Magali d'autre part, peu à peu s'installe l'implacable dénouement. Au fur et à mesure que tombent les événements imprévus, Mo et ses complices réagissent à leur manière, rustre et loufoque, dangereuse, improvisation sans filet, faisant craindre à tout moment le pire pour la petite victime.

Ce polar n'est pas un roman sur le foot, celui-ci est tout au plus un prétexte, l'étincelle qui va mettre le feu aux poudres de ces vies de riens en train de perdre leur dernier espoir d'être parfois des vainqueurs, eux-aussi, à cause de cette relégation pour Mo, par la faute d'un passé agité jamais purgé pour les autres. Pour tous, l'ennui, la picole, la misère sexuelle et la rage d'une existence ratée suffisent à les motiver à la main au funeste et imbécile projet de rapt. Le désir également de revivre, une fois encore, la poussée d'adrénaline de leurs jeunesses, pour le Nîmois et le Belge, du moins.

En filigrane, c'est la vacuité des vies sans espoir, sans avenir autre qu'un passager triomphe de ses couleurs dans des matchs où les joueurs représentent le dernier rempart avant l'anéantissement complet. Mo, on ne sait pas si l'on doit le détester pour sa connerie sans bornes ou commencer à ressentir un soupçon de sympathie pour sa candeur sotte, son déficit d'amour qui l'a rendu là où il en est. Ce n'est pas un mauvais gars, pas vraiment, il a ses sentiments, sait même faire sourire quand il s'y met, charmer Firmine par ses maladresses et ses silences dans lesquelles la jeune femme peut mettre tout ce qu'elle désire. Le SCAG et L'Ardennais le tiennent debout, le déséquilibre ressenti avec la menace de relégation amène la panique et les réactions éparpillées qui s'en suivent. Pas sa faute si les joueurs ont pas mouillé le maillot, il a donné de la voix et de son temps. Puisqu'il faut tout faire soi-même, il sauvera le club à lui tout seul. Sinon il aura vraiment vécu pour rien, c'est sa justification à cette fuite en avant délirante.

Au pays des barbares fait rire jaune dans un scénario noir, ce roman nous livre quelques clés permettant de comprendre cette forme de fanatisme insensé que nous contemplons lors de certains matchs, il est aisé même d'en étendre les tenants et aboutissants à tous les fanatismes, tentatives d'exister dans un monde qui a nié et piétiné ceux qui s'y sentent abandonnés. Du social, de l'action, du suspense, de l'humour, des scènes ahurissantes, conséquences d'un crétinisme avancé, un rythme endiablé et des intrigues habiles, voilà tout ce qui vous attend des ces tristes Ardennes oubliée des premiers de cordées... sauf pour se mettre à l'abri du fisc, mais de l'autre côté de la frontière...

Un polar comme une belle lucarne des trente mètres, imparable et effarante, un état des lieux désastreux des campagnes oubliées et des humains blessés sans but ni avenir...


Notice bio

Fabrice David a quarante-huit ans. Journaliste pour TF1 depuis plus de vingt ans, il travaille notamment pour l’émission Téléfoot. Il a écumé tous les stades de France et de Navarre, voyagé dans des dizaines de bus de supporters, dormi dans des hôtels de zones industrielles et a beaucoup, beaucoup observé. Au pays des barbares est son second roman noir, après le remarqué L’Homme gris, paru en 2015 aux éditions Black-Out.


Un petit plus

Mo en rêve souvent, être une star, un joueur adulé de Liverpool, il entend le chant du cop poussé uniquement pour lui...


AU PAYS DES BARBARES – Fabrice David – Éditions Plon – collection Sang Neuf – 262 p. mai 2018

photo : Pixabay

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