Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
AUX ARMES de Boris Marme

Chronique Livre : AUX ARMES de Boris Marme sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Un beau matin à la fin de l'hiver, dans les couloirs d'un établissement scolaire américain, des bruits semblables à des tirs d'arme à feu résonnent subitement.

Alerté, l'officier responsable de la surveillance, Wayne Chambers, accourt sur les lieux, mais demeure figé à proximité du bâtiment, derrière la porte où semblent se produire les déflagrations. Tétanisé, il hésite à en franchir le seuil. Doutes sur la provenance des balles ? sur la conduite à tenir ? peur ?

Quand la fusillade prend fin, il n'est pas entré dans les classes où sont étendus les corps de quatorze jeunes élèves, mais déjà réseaux sociaux et chaînes d'info s'emballent : la machine médiatique affûte ses armes. Une machine au service des voyeurs de l'actualité, des donneurs de leçon et des aspirants justiciers qui entendent s'ériger en tribunal populaire et faire un sort à cet homme que rien ne pouvait préparer à devenir un héros.


L'extrait

« Faire quelque chose. Faire quelque chose. Appeler du renfort. Wayne saisit le micro de sa radio accroché sur son épaule et y jette ces mots désemparés : « Ici l'officier Chambers. Alerte ! On tire des coups de feu au lycée Haskins. Il y a un tireur dans le bâtiment D. J'ai besoin dr renfort. »
L'appel est bien reçu. Immédiatement diffusé sur toutes les radios. Les renforts ne vont pas tarder. Cette idée est rassurante, il n'est plus tout seul. Mais le bruit cruel d'une nouvelle balle, puis d'une autre tirée juste après vient tout détruire et le rejeter dans le vide angoissant de l'instant. À peine quelques dizaines de secondes, depuis qu'il est arrivé face au bâtiment, mais le temps a perdu ses proportions, il s'allonge, il emprisonne. Wayne a l'impression que cette fusillade a commencé avec lui et qu'elle ne le lâchera pas. Il voudrait qu'elle cesse, qu'elle se taise, mais elle ne s'arrête pas, elle s'est emparée du bâtiment, elle l'envahit de ses balles, le fait crier de terreur, elle va le faire s'effondrer sur lui, l'écraser s'il reste planté là, s'il ne fait rien. Il doit intervenir. Il faut y aller. Les premiers renforts ne seront pas là avant plusieurs grosses minutes. Il faut entrer. Les portes sont là, à une vingtaine de mètres. Il n'a plus le choix. Mais son regard se tourne subitement vers les autres bâtiments qui les entourent. Des façades immobiles, étrangement silencieuses. N'ont-ils pas entendu ? Sont-ils en train de se confiner ? Ont-ils tous déjà fui ? Ils ne doivent pas sortir. Il ne faut pas.
« Nicholas, préviens Bill ! Code rouge ! Code rouge ! »
Le code rouge. Un simple exercice jusque-là, pour de faux. Lui et Nicholas en avaient organisé un l'an dernier. Dès que l'alarme s'était déclenchée et que la voix solennelle du directeur avait lancé l'alerte, les portes avaient été aussitôt barricadées et les lumières éteintes, puis les élèves et leurs professeurs s'étaient regroupés comme ils pouvaient, dans les hard corners ou safe zones, coins et recoins de fortune, échappant au regard du meurtrier des fenêtres et des portes, cachés contre les murs, sous les tables et les chaises. L'exercice n'avait pas été une franche réussite, certains élèves avaient pris ça à la déconnade et s'étaient montrés pénibles, des professeurs s'étaient plaints.
Code Red. Désormais une réalité. » (p. 28-29)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Éteignez les Lumières, elles me dérangent ! »

Un code rouge ! Pas un pour de rire, cette fois. Pas un comme Wayne Chambers et la direction du lycée en organisent parfois, une simulation afin d'initier élèves et encadrement aux réactions idoines au cas où surviendrait une de ces attaques dont l'Amérique est devenue coutumière. Non. Il y a vraiment un ou des dingues dans le bâtiment D en train de flinguer des adolescents. Et Wayne DOIT les défendre. Il est payé pour ça. C'est le poste que lui a confié le shérif Atticus, une marque de confiance. Au cours de sa carrière, nul n'a pu constater une défection de sa part.

Il n'est ni Serpico, ni John Wayne, juste un adjoint au shérif qui effectue son travail consciencieusement, sans briller, mais sans se défiler non plus. Wayne aime sa routine, celle, matinale, avec la serveuse du diner où il prend son café, la petite discussion de prise de service, les douze mille appels quotidiens de sa mère, Lynette, se plaignant toujours de quelque chose. C'est pénible mais c'est sa vie. Celle qu'il a choisie, pour succéder à son père, flic lui-même. Pas un héros tombé sous les balles d'un malfrat non plus. Pathétiquement mort d'une crise cardiaque derrière son bureau. Mais Lynette s'est battue, il a été reconnu mort en service, la pension a été récupérée. Son fils a repris le flambeau, Protéger et Servir... Sans oublier que sa mère n'a plus que lui. Et qu'il n'a plus que sa mère...

Wayne appelle des renforts, puis se poste à proximité de la porte d'où proviennent les tirs. Une fois là, Chambers se trouve face au plus cornélien des dilemmes : s'il entre, il a toutes les chances de se faire descendre. Monter à l'assaut, équipé de sa seule arme de poing contre un mass murder disposant, sans aucun doute, d'un fusil d'assaut, serait aussi vain et stérile que la charge des cavaliers polonais contre les panzers en 39. S'il n'entre pas, les gamins à l'intérieur vont continuer à se faire massacrer. Il n'y a aucune raison que le cinglé s'arrête. Mais si Wayne meurt, ou est simplement blessé, alors l'individu va pouvoir s'en prendre au reste de l'établissement, sortir du bâtiment pour en investir un autre, faire encore plus de victimes, semer toujours plus de morts et de désolation. Voire parvenir à se volatiliser.

John Wayne, lui, n'aurait pas hésité une seconde, il aurait été touché à l'épaule, à la jambe, au torse, peu importe ! Ça aurait à peine saigné. À peine fait tituber une seconde. Puis il aurait continué à avancer, signalant juste avoir été atteint par une petite grimace et un hochement de tête désapprobateur à l'encontre de l'assassin. Alors il aurait dégainé son six-coups et, d'une seule cartouche, à trente mètres, aurait perforé le cœur de son adversaire. Mais Chambers n'est pas un super héros et ce n'est pas du cinéma. C'est un flic, un bon flic, qui réfléchit, et se dit qu'il vaut mieux attendre que le fou sorte puisqu'il a vu une poignée d'adolescents s'échapper en courant par une autre issue.

La scène dure des siècles, l'éternité, et même un peu plus, avant que le silence ne revienne et que Wayne pénètre enfin dans le bâtiment D. À peu près au même instant que le shérif et les renforts. Pour y trouver quatorze corps, dont, sans doute, celui du coupable.

Voilà. Tout aurait pu s'arrêter là. La stratégie choisie par Chambers manquait indéniablement de panache, mais pouvait se défendre. Il avait raisonné en professionnel, malgré sa trouille. Il avait gardé son sang-froid, essayé d'anticiper les possibles réactions du tueur et tenté d'y trouver des parades. Anéanti par le spectacle découvert dans le bâtiment D, il en est sorti anonymement avec ses collègues du bureau du shérif. La presse nationale, les radios, tous les médias sont présents, l'odeur du sang, surtout du sang jeune, les attire. Entre deux coupures publicitaires pour les vendeurs de flingues, on pérore sur les plateaux, on décortique, larmes de glycérine de circonstances et détails bien glauques en veux-tu en voilà, on invite des spécialistes en tout pour dire n'importe quoi, pour tenir l'antenne, tenir en haleine, exciter l'émotion, vider les cerveaux de toute pensée logique...

« On se divertit, on s'émeut, on se documente, on like, on dislike, on commente, on réagit, on s'insurge, on existe autour de l'événement. »

Tout aurait pu s'arrêter là. Atticus lui avait dit de rentrer chez lui, de se reposer, qu'il avait fait son job... Jusqu'à ce que la vidéo d'une caméra de surveillance ne soit exhumée et montre que Wayne n'est PAS entré dans la bâtiment D au cours de la fusillade. Qu'il était un genou à terre devant la porte. À l'extérieur. Tandis que l'assassin faisait un carton. À l'intérieur.

Personne ne lui demande ses raisons. Médias et réseaux sociaux s'emparent des images, les décryptent sans rien savoir. Des procureurs anonymes, plombiers, chômeurs, institutrices ou tout ce que vous voulez, le crucifient, le lapident, veulent sa peau. Wayne Chambers, le Lâche. Tous les titulaires de comptes Lifebook, Crumble, Utopict y seraient allés, eux, sûr. Ils auraient offert leurs poitrines au fou furieux afin de neutraliser l'agresseur, épargner les enfants. Il n'y a que des John Wayne derrière les claviers. Les quelques voix modérées sont vite étouffées par une avalanche de mépris et d'accusations de complicité.

L'image que renvoie Chambers est insupportable, immonde. Ils ne peuvent pas être comme lui. Ils ne veulent pas être comme lui. Chaque internaute, ou presque, souhaiterait avoir été là, avoir été lui. On aurait vu alors ce qu'était un homme, un vrai, un mec qui en a, qui n'hésite pas, qui ne se débine pas. Déjà qu'on ne peut plus dénigrer les pédés, les pétasses, les musulmans et les juifs sans encourir un procès, Wayne Chambers le pétochard est un morceau de choix. Un lynchage consensuel qui ne se refuse pas.

« Je dis ce que je pense sans penser à ce que je dis. »

Les chaînes d'info en continu montent des coups, du sordide et du racoleur, exploitent la moindre parcelle d'impudeur et d'obscénité pour faire du buzz. Des votes sont mis sur pied, à base de SMS surtarifés, y a pas de petits bénéfices. L'information pornographique à l'oeuvre, ubuesque, infâme, ignoble, presque jouissive à force de caresser dans le sens des plumes les vautours anonymes qui dépècent Wayne Chambers en 240 caractères. N'existe que l'acte d'accusation, Freddie Fox, avocat engagé par Lynette afin de tenter de défendre son fils, sait qu'il n'y a rien à faire, la meute est lancée, il faut se prêter à la curée. Chambers doit mea culper, enfiler le cilice et s'offrir en sacrifice afin de la repaître... jusqu'à ce qu'elle trouve une autre proie, une autre affaire, jusqu'à tomber dans l'oubli.

La colère, hier dirigée contre les puissants, s'échappe aujourd'hui en Mégaoctets vindicatifs.
La rage des frustrés est nourrie jusqu'à l'indigestion par les organes de presse inféodés à la finance, et semble, une fois chauffée à blanc, parvenir à s'autoalimenter à force de tweets, de retweets, de like, de partages, d'indignation collective. Une boucle infernale fracassant celui ou celle qui en est l'objet, procès public stalinien, kafkaïen, contraire à toutes les règles de la justice, de la démocratie, mais soupape idéale à la « grogne populaire » comme disent les pseudos journalistes des pseudos médias d'information...

Houla, je m'égare peut-être, cet article est bien long... C'est la faute à Boris Marme, à son bouquin époustouflant, si subtilement construit que je me suis aperçu, après coup, ne pas en avoir assimilé toute l'habileté. Sa façon magistrale de traiter son sujet jusqu'au bout, sans concession, comme pour me contraindre à penser. Le miroir qu'il nous tend n'est pas destiné aux seuls Américains, il nous fait un peu le coup des Lettres persanes. Son sujet principal n'est pas la tuerie du lycée, mais l'absence de pensée raisonnée devant l'information, les tribunaux publics, les lapidations en ligne. On a perdu cette saine habitude de réfléchir avant de dire une sottise. Généralement on est même applaudi pour cela sur les réseaux sociaux. La haine pure trouve toujours un écho, la connerie basique ricoche aussi très bien. Et voilà cet auteur qui prétend nous contraindre à réfléchir ? Sans prévenir ? Et puis quoi encore !

« L'Amérique bascule aujourd'hui dans l'egocratie disruptive. »

L'Amérique ? Seulement ? Où ai-je donc déjà lu ce mot : disruptif ? Ça ne ressemble pas à du Trump...

Impossible d'écrire plus actuel, de donner un reflet plus juste de notre société de l'émotionnel débridé et de l'absence de raison, de l'immédiateté injuste, irrationnelle, mais addictive. Ce roman très noir est insupportable, il nous ressemble trop. La vraie lâcheté serait de ne pas le lire.


Notice bio

Boris Marme enseigne les lettres modernes dans un lycée de la région parisienne.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, vous trouverez dans ce roman : Amazing Grace, Nirvana, Smashing Pumpkins, Rage Against the Machine, Led Zeppelin - Stairway To Heaven, U2 – Where the Street Have No Name

Van Morrison – And It Stoned Me

MercyMe – I Can Only Imagine

Serge Gainsbourg – Aux Armes, et caetera

Led Zeppelin – Whole Lotta Love

B.B. King – Three O'Clock Blues

Aerosmith – Dream On


AUX ARMES – Boris Marme – Éditions Liana Levi – 264 p. janvier 2020

photo : Pixabay

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