Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
BAAD de Cédric Bannel

Chronique Livre : BAAD de Cédric Bannel sur Quatre Sans Quatre

photo : scène quotidienne en Afghanistan (Pixabay)


Le pitch

Le qomaandaan Oussama Kandar est le chef de la « polis », la brigade criminelle de Kaboul. Ancien combattant et ami personnel du Commandant Massoud, il est un héros de guerre respecté. Mais là, même pour lui, la coupe est pleine. C'est la troisième fillette d'une dizaine d'années qui est retrouvée, morte, sur des immondices. Vêtues d'habit de cérémonie, violées, vidées de leur sang. Kandar et ses adjoints vont parcourir l'Afghanistan pour trouver le responsable de cette abomination barbare.

À Kaboul, Nahid se bat pour préserver sa fille, à peine pubère, d'un mariage forcé imposé par un louche individu. À Paris, Nicole, ex agent des services secrets français, tente par tous les moyens de sauver son mari et ses enfants otages d'un réseau criminel. Elle doit pour cela retrouver la piste d'un chimiste brillant disparu sans laisser de trace et qui semble avoir inventer une drogue révolutionnaire.

L'assassin des fillettes est riche, protégé, influent, il se croit intouchable. Reste qu'Oussama et son équipe ne manque ni d'appui ni d'obstination. Ni d'ennemis non plus d'ailleurs. En Afghanistan comme ailleurs, il y a des flics décidés, impliqués dans leur mission et qui osent tout pour parvenir à dénicher la vérité. Et des politiciens retors et pourris qui ne lésinent pas sur les moyens pour éliminer ceux qui les mettent en danger.

Nicole et Nahid n'hésiteront pas à devenir des fauves pour protéger ceux qu'elles aiment, elles mentiront, tortureront, tueront, leur combat est à mort, elles le savent...

Oussama Kandar va utiliser tous ses contacts, sa connaissance du terrain, son expérience de guerrier et les appuis dont il dispose pour traquer l'assassin dans un des pays les plus dangereux du monde.


L'extrait

« Oussama évitait autant qu'il le pouvait les relations avec les juges, notoirement corrompus. D'autant plus que, sous la pression de la Coalition, les lois changeaient sans cesse, accompagnées de réformes successivement inspirées des différents pays qui la composaient. Résultat : la procédure pénale était de moins en moins compréhensible, renforçant d'autant la tentation de la population de recourir à la justice tribale ou religieuse. Un point de plus pour les talibans. Oussama se demandait parfois si les occidentaux qui se relayaient tous les trois mois au ministère de la Justice étaient conscients que leur action avait l'effet inverse de celui recherché.
- J'y vais tout de suite. Mille afghanis au chef greffier, et ce sera dans la poche.
- Mille ? Mais c'était cinq cents, grogna Oussama.
- Il est de plus en plus gourmand. Sa fille se marie, il a besoin de mille cinq cents dollars pour la dot. On m'a dit qu'il acceptait de « perdre » des dossiers. Comme personne ne veut prendre la peine de recommencer les actes de procédure, tout s'arrête.
- Et les copies informatiques ?
- Les ordinateurs du greffe ont été volés depuis belle lurette, ricana Gulbudin. Tout se fait à nouveau à la main. Puis-je emprunter votre voiture pour y aller ? Ma mobylette est en réparation. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'avantage de situer son action en Afghanistan, pour un auteur de thriller, c'est que la mort peut surgir de partout, tout le temps et de toutes sortes de manières, même en dehors de l'intrigue. Elle est présente à chaque page, s'exprime à chaque détour : violences politiques, économiques, bêtise insondable, gynocide, code d'honneur, avidité, corruption... Il paraît donc tout à fait cohérent qu'un psychopathe, pédophile, meurtrier, riche de surcroit, pense avoir toute latitude pour assouvir ses pulsions dans un tel contexte. Les diverses factions qui se combattaient avant l'invasion de la Coalition sont toujours en place, les chefs de guerre, devenus chefs d'entreprises du narco-trafic, plus riches et puissants que jamais, continuent leurs conflits de territoire. Les différentes franchises du djihadisme se tirent la bourre, entre les talibans, Daesh, Al Quaïda, on ne sait plus sous quelles balles mourir ou dans quel attentat, surtout que les combattants changent régulièrement de camp pour de simples raisons pécunières.

Les marionnettes martyres suivent sagement les mouvements des fils agités par des mollahs ou des chefs tribaux en lutte d'influence et d'argent, les politiques sentent le goût du fric sans songer un instant à l'intérêt général. Ce pays est un patchwork d'ethnies et de clans, l'idée d'état est totalement abstraite, le code d'honneur rend toute loi quasi inopérante.

Et ça, c'est juste pour le décor de la partie asiatique du livre, c'est vous dire. Et je ne vous parle pas des méthodes d'interrogatoire des policiers locaux...

Il faut des héros de la taille d'Oussama pour entreprendre une enquête comme celle qui est relatée dans ce roman. Ce personnage est un mythe vivant, un ancien de Massoud, qui a résisté, survécu à tout. Il est irréprochable, amoureux de son épouse, unique, Malalai, une gynécologue, militante de la cause des femmes. C'est aussi et avant tout un héros afghan, indissociable de son biotope, parfaitement adapté à son environnement, il forme avec Gulbudin et ses autres équipiers, un solide commando soudé et motivé, ce qui ne sera pas de trop pour affronter les ruses adverses et les aléas de la vie dans ce pays. L'intrigue qui lui est présenté permet à Cédric Bannel de tracer un portrait édifiant de la région, de ses arcanes multiples et complexes, des gens qui y habitent ; trop souvent caricaturés dans les médias. Sans complaisance, il explique remarquablement les causes et conséquences de la toxicomanie galopante qui gagne toutes les couches de la population, de la corruption, les règles absurdes et morbides qui régissent les relations sociales, des errements des politiques d'aide internationale...

Nicole Laguna se heurte, en Europe, à un tout autre adversaire et a tout à perdre : son mari et ses enfants. Elle enquête la peur au ventre, bouscule toute son éthique dans le seul but de sauver les siens. La dope noie le bouquin, elle est partout, du crack à l'herbe, de l'opium à l'héroïne, elle représente une telle manne que les candidats ne manquent pas autour du gâteau. Nicole va devoir affronter une hydre, puissante, impitoyable, faire appel à toutes ses ressources, voire plus, pour tenter de retrouver ce foutu chimiste qui est passé maître dans l'art de dissimuler ses traces. Le tout sous le regard, malveillant, de son « ange-gardien » qui n'attend qu'un signe pour la descendre.

Passionnant d'un bout à l'autre, intelligent et bien documenté, Baad nous entraîne dans les recoins les plus sombres d'Afghanistan aux côté d'un flic qu'on a plus envie de quitter. Exotique, épatant, époustouflant, ce thriller propose de changer de regard, de se divertir en apprenant. Bien écrit, un suspense dosé au millimètre pour être le plus efficace possible, cette affaire sordide ne vous lâche plus une fois entamée. Passant d'Afghanistan en Europe, Cédric Bannel distille ses effets en tenant son lecteur en haleine dans une page turner particulièrement réussi. Le parallèle entre Nahid et Nicole, deux mères aux antipodes l'une de l'autre mais tendues vers un même but, prend de plus en plus de sens au fur et à mesure de l'avancée du scénario, montrant que les différences apparentes ne sont bien souvent dues qu'au contexte, le fond de l'être reste le même.

Un excellent thriller, un style remarquable, qui interpelle par le sujet, le contexte et les personnages, voilà beaucoup de raisons de se laisser séduire par Baad !


Notice bio

Cédric Bannel est né en 1966. Ancien de L'ENA, il a mené une carrière à la direction du Trésor et dans plusieurs grandes entreprises. Il est déjà l'auteur de quatre précédents thrillers parus aux éditions Robert Laffont : Le Huitième Fléau (1999), La Menace Mercure (2000), Elixir (2004) et L'Homme de Kaboul (2011). Baad reprend les personnages du dernier.


La musique du livre

Pas de musique identifiable dans le livre, on écoute tout de même un peu de musique traditionnelle afghane

BAAD – Cédric Bannel – Robert Laffont/La Bête Noire – 469 p. mai 2016

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