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Chronique Livre :
BIENVENUE À COTTON'S WARWICK de Michaël Mention

Chronique Livre : BIENVENUE À COTTON'S WARWICK de Michaël Mention sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Cotton's Warwick est une sorte de village fantôme de l'Outback, ce désert des territoires du nord de l'Australie, abandonné par ses habitants au fur et à mesure que les mines se sont taries et que la terre s'est épuisée. Il ne reste que 17 rescapés, des vieux, des cinglés, un étranger à qui personne ne parle, et une femme, Karen, célibataire, qui sert au bar et prépare la bouffe en essayant de ne pas se faire violer, c'est pas simple. Les épouses des épaves peuplant les lieux se sont depuis longtemps suicidées ou laissées mourir de désespoir.

Ah, il y a Quinn aussi, l'autorité, à moitié pasteur et Ranger ripoux qui fait régner sa loi et son ordre sur ces terres désolées. Le climat, ici aussi, est complètement fou, la canicule sévit comme jamais, la bière coule à flot dans les gosiers et l'humeur des habitants ne s'améliorent pas.

C'est dans cette ambiance de fin du monde par cuisson à l'étouffée que plusieurs morts suspectes mettent la petite communauté en émoi, la faisant basculer tout à fait dans la folie la plus totale. Accrochez-vous, plus aucune limite ne tient...


L'extrait

«  À Cotton's Warwick, il y a autant de champs de coton que d'anges à Los Angeles. Ici, il n'y a rien. Excepté quelques fantômes à la peau rougie de terre, reclus dans le trou du cul de l'Australie. Perdus au fin fond du Northern, ce néant où la bière est la religion et où les médecins se déplacent en avion.
Loin des sites touristiques, très loin des « grandes » darwin ou Alice Springs, el village est coupé d'un monde qui ne s'est jamais intéressé à lui. Les pionniers s'en foutaient, trop occupés avec les mines d'uranium et le reste. C'était l'âge d'or, celui de l'agriculture outrancière et de l'irrigation abusive.
Puis, à trop être exploité, le sol est devenu stérile. Une malédiction, comme si être né dans l'Outback ne suffisait pas. Lâchés par le gouvernement, privés de subventions, beaucoup se sont résolus à vendre leur bétail, leurs exploitations, et Cotton's Warwick s'est dépeuplé. Exode, mais pas seulement : de misère en détresse, toutes les épouses se sont suicidées, réduisant la population à dix-sept habitants. Depuis, on survit grâce à la viande de sangliers et de kangourous.
À part ça, on picole, on pisse, on bouffe, on chie et lorsqu'on vote, c'est pour celui qui promet d'augmenter les quotas d'eau des plus isolés. Le dernier polly a trahi sa parole, alors on l'a enchaîné à l'arrière d'un 4X4 et traîné jusqu'au désert. En l'absence de témoins, le Ranger Quinn a classé l'enquête, et pour cause : c'est lui qui conduisait. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Vous qui entrez dans Cotton's Warwick, abandonnez tout espoir ! Dans ce petit coin de désert aride et torride, toutes les perversités possibles semblent s'être données rendez-vous. La faute à la misère, à l'isolement, à la consanguinité, à pas de bol. Un peu à tout ça. Plus l'alcool et la canicule, c'est débauche, orgie et sauvagerie à l'état pur dès qu'un événement vient perturber le rituel immuable des jours. Le type même du microcosme putride, du huis-clos délétère d'où ne peut sortir que le pire du pire, c'est ce qui vous attend.

Un mec cané en plein cagnard sur un poteau, ça dérange le train-train, y a pas à dire ! Le premier depuis six ans, c'est une sorte d'événement qui secoue. Immédiatement, les soupçons fleurissent, les gonades se mettent en ébullition, les nerfs sautent un à un, laissant les corps et les âmes (s'il y en a) donner libre cours aux pulsions les plus dingues, aux délires les plus primitifs. Les quelques barrages qui subsistaient encore vaguement, les brèches étant jusque-là colmatées par Quinn tout-puissant, cèdent les uns après les autres, laissant place à une frénésie de violence, de sexe, de barbarie. Une sorte de psychose collective et furieuse aux hallucinations mortifères. La nature autour du village se rebiffe, regimbe dur, présente la note à cette humanité dézinguée, prête à s'auto-détruire et s'écouler dans la terre stérile qui l'abrite, sans laisser de traces, sinon quelques flaques sombres ici ou là.

Allégorie de l'Apocalypse, Bienvenue à Cotton's Warwick est également un formidable sabbat, une explosion de vices paroxystiques, d'images à la Jérôme Bosch où les animaux se vengent du massacre de leur biotope, les humains s'exterminent à qui-mieux-mieux, des oiseaux furieux picorent les yeux qui ont vu tant de saloperies, aidés dans le génocide par des kangourous déchaînés et des sangliers mythologiques. Ce patelin paumé est un concentré de nos tares, l'huile essentielle de nos faces sombres pouvant exprimer tous ses arômes nauséabonds puisque la loi y est aussi branlante que la morale est absente. La faune fantastique qui y sévit est toute entière dans les têtes des tarés qui hantent ce lieu plus qu'ils n'y vivent.

Les dialogues dévissent la tête du lecteur. Drôles, acides, délirants, lourds comme la chaleur, ne s'arrangeant pas avec le taux d'alcoolémie, ils ont un parfum de surréalisme, de retour aux sources, avant toute civilisation. Le spectateur assiste ébahi aux échanges du Warwick Hôtel, aux étranges relations entre les habitants, qui se goinfrent des yeux le cul de Karen, femelle magnifique, avec le monde extérieur qui se manifeste parfois sous les traits d'un camionneur en affaire avec Quinn.

Michaël Mention, après s'être payé la télé dans Le Carnaval des Hyènes, s'offrent carrément l'humanité dans ce roman foisonnant, empli d'actions et de scènes d'anthologie. Tout est possible et tout arrive à Cotton Warwick, même le plus inimaginable, et le talent de l'auteur fait passer la monstruosité sans effort. Un voyage maléfique dans les enfers, multiples, sauvages, bestiaux, tapis au fond de chacun d'entre nous, ne demandant que l'atmosphère étouffante de la fin des temps pour se matérialiser. Quel style ! Quelle audace dans le récit et la construction. Une écriture presque minimaliste qui laisse toute la place à l'histoire. Des phrases en arpège, tissant la mélodie, avant un déferlement de chorus somptueux et de solos puissants. Ce roman est un morceau de rock, du metal surchauffé, brûlant les yeux de celui qui s'y essaie. Une morale ? Oui : méfiez-vous des faibles !

Lire Bienvenue à Cotton's Warwick, c'est s'asseoir cul nu sur la capot d'un vieux pick-up au soleil de midi par 50 à l'ombre, saisissant, éblouissant, définitif et cuisant !


Notice bio

Michaël Mention est né en 1979 à Marseille. Après des débuts dans la BD puis des chroniques, il devient romancier et scénariste. C'est un passionné de rock et de cinéma. Il publie son premier roman en 2008 aux éditions du Rocher, Le Rhume du Pingouin. Vient ensuite, en 2012, Sale Temps pour le Pays (Rivages/noir) qui obtient le Grand Prix du roman noir au festival international du film policier de Beaune 2013 et Le Fils de Sam (Ring éditions), un docu-fiction sur le célèbre tueur en série David Berkowitz. Déjà paru aux éditions Ombres Noires, Jeudi Noir et Le Carnaval des Hyènes.


La musique du livre

À Cotton's Warwick, la musique c'est principalement la radio du Warwick Hôtel où officie Karen. Comme Michaël Mention est dingue de rock, c'est une profusion de titres qui peuvent accompagner votre lecture. En plus des quelques titres ci-dessous, vous pourrez trouver au fil des pages : Creedence Clewater Revival, Fuzzy Duck Time Will Be Your Doctor, Eric Bogle – A Good Man, Toxic – Britney Spears, les Beach Boys, Colosseum, Manfred Mann's Earth Band – Messin', Amon Düül II

Dona Summer - Hot Stuff, Wolfmother – Colossal, Black Label Society – The Blessed Hellride, Eric Clapton – Sunshine Of Your Love, Miles Davis – Rated X, System of Down – My Sweet Revenge.


BIENVENUE À COTTON'S WARWICK -Michaël Mention – Ombres Noires – 252 p. Décembre 2016

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