Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
BLANC SUR NOIR de Kris Nelscott

Chronique Livre : BLANC SUR NOIR de Kris Nelscott sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

La vie dans le Chicago des années 1960 ressemble à une balade sur le fil d’un rasoir. Les Blancs considèrent l’émancipation des Afro-Américains comme une maladie contagieuse – et mortelle. De leur côté, de nombreux jeunes Noirs du ghetto ne rêvent que de révolution ­violente.

C’est dans ce contexte que plusieurs personnes sont tuées dans le quartier où Smokey et Jimmy essaient de reconstruire leur vie, attirant inévitablement le regard inquisiteur des flics.

À première vue, rien ne relie ces meurtres. Mais il est facile d’y deviner la ligne invisible tracée par les Blancs pour tenter de contenir l’avancée des Noirs enrichis qui commencent à migrer vers des quartiers plus chics… et plus sûrs.


L'extrait

« Ce ne fut pas l'expression qui me surprit le plus, mais bien la position du corps. On l'avait adossé au tronc. Un bras était en extension, et le second en travers de l'estomac. Les pieds étaient tendus et l'une des chaussures, côté gauche, pendouillait au bout des orteils.
Je tins la photo en l'air, comme si le fait de la tourner pouvait changer l'image. J'eus soudain le souffle coupé et me surpris à trembler. Je me demandai si Truman Johnson avait vu ces photos, mais j'aurais parié que non.
Johnson était un inspecteur de la police municipale de Chicago. En août dernier, nos routes s'étaient croisées et Truman m'avait alors parlé de deux cas identiques à celui-ci.
Le premier meurtre s'était produit en avril, et le second en juillet. Cependant, les victimes, dans l'un et l'autre cas, étaient des garçons d'une dizaine d'années, pas des adultes, pas des hommes dont personne n'aurait mis en doute la capacité à se défendre.
Foster avait été poignardé, disait le journal, et je n'avais nul besoin d'aller chercher confirmation auprès du procureur. Il n'y avait eu qu'un seul coup de couteau, en plein cœur. Sûrement un geste brusque, qui aurait tué n'importe qui, quelle que soit la taille de la victime, en quelques secondes à peine.
Les flics qui apparaissaient sur les photos étaient des Blancs. Ils n'avaient sûrement pas fait appel à un inspecteur noir, et ils ignoraient vraisemblablement les autres crimes identiques. Dans l'hypothèse inverse, ils n'auraient peut-être pas fait le rapprochement avec les meurtres des garçons.
Et j'étais prêt à parier que Johnson n'épluchait pas les cas de meurtres de sang-froid d'adultes. L'été dernier, il m'avait confié que le meurtrier ne s'intéressait qu'aux jeunes garçons. C'était là l'info qu'il avait également donné au FBI. » (p 29-30-31)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Après les événements de Memphis en février 68 - relatés dans La route de tous les dangers -, dont l'assassinat de Martin Luther King avec la complicité du FBI, Smokey Dalton et son petit protégé Jimmy ont dû fuir à Chicago et changer d'identité. Il se fait appeler Bill Grimshaw, du nom de son vieil ami Franklin, également arrivé dans l'Illinois avec sa famille, et fait passer le garçon pour son fils. La vie est difficile, il multiplie les boulots temporaires, sans toutefois lâcher son métier de détective privé tout à fait, pourtant il ne peut demander une licence puisqu'il vit dans une semi-clandestinité. Chaque jour est une lutte dans son minable appartement de la black belt, la périphérie de Chicago réservée aux habitants de couleur.

Deux affaires vont venir peut-être le remettre à flot : une veuve, madame Foster voudrait qu'il cherche les coupables de l'assassinat de son mari, retrouvé poignardé dans un parc de la ville. Crime dont la police se soucie peu, voire pas du tout. Tant que les victimes sont noires, il n'y a pas lieu de se casser la tête. Et puis, Laura Hathaway, la cliente pour qui il avait travaillé dans La route de tous les dangers, lui demande de lui servir de responsable de la sécurité, de garde du corps en quelque sorte. En fait, la jeune femme est un peu plus qu'une relation d'affaire, ils ont été amants à Memphis et sont toujours amoureux l'un de l'autre, mais les conventions de l'époque rendent pratiquement impossible la relation d'un Noir et d'une Blanche. Celle-ci a engagé un bras de fer pour récupérer la société de son père défunt dont elle dispose de la majorité des parts, mais les vieux financiers roublards et voyous qui sont en place ne l'entendent pas de cette oreille. Les affaires doivent continuer, entendre par là, poursuivre la location de taudis à des prix prohibitifs à la population afro-américaine, et être dirigés par une femme n'est même pas envisageable...

Voilà qui devrait lui donner un peu d'air, mais Jimmy a des ennuis à l'école, il a été contraint de s'engager dans un gang, les Blackstone Rangers, une bande regroupant de plus en plus d'adhérents, sous le couvert de protection de la minorité noire, mais avant tout une organisation criminelle de trafic de drogue, de vol et de racket. Smokey va devoir jouer fin, ou en force, afin d'arracher le gamin aux griffes des Blackstone sans mettre en péril sa couverture et la sécurité des enfants...

Grâce à Saul, un photo-reporter juif présent le jour du crime dans le parc, Smokey/Bill va avancer dans son enquête, découvrir d'autres assassinats identiques, tous de Noirs, aucun n'ayant donné lieu à une arrestation ou à des investigations un peu poussées. Le dossier a été transmis au FBI qui s'est assis dessus. Pourtant, Smokey en est sûr, un tueur en série se promène dans les rues de Chicago, et si les victimes avaient été de la bonne couleur, toutes les forces de police seraient en train de fouiller la ville...

Kris Nelscott possède l'art de dérouler une histoire implacable, un thriller captivant, tout en ayant un regard presque documentaire sur le Chicago de cette fin des années soixante. La ségrégation y est violente, effroyable, impensable pour qui ne l'a pas vécue. Impossible de faire ses courses dans un magasin tenu par des Blancs, les prix des denrées alimentaires bien plus élevés pour les Noirs, les marchandises moins fraîches, les Noirs sont des sous-citoyens, bons tout au plus à servir et à payer le prix fort pour exister.

Les criminels racistes Blancs agissent pratiquement à visage découvert, en toute impunité, soutenus par des politiciens corrompus et acquis à leur cause, du moins ne voulant par perdre leurs voix et celles de leurs voisins. Il ne s'agit pas seulement pour Smokey et ses amis de démasquer un criminel, mais aussi de parvenir à médiatiser l'affaire au niveau national afin que la police soit contrainte de l'arrêter et qu'il ne ressorte pas dans les dix minutes sous les applaudissements des habitants du quartier, heureux qu'il les ait débarrassés de quelques « enculés de singes ». L'émergence d'une classe moyenne noire à cette époque effraie les quartiers blancs encouragés dans leur ségrégationnisme par des fanatiques exaltés leur promettant l'enfer si, par malheur, des Afro-américains venaient à s'installer à côté de chez eux.

En homme de compromis et de raison, Smokey va tenter de naviguer serré entre les gangs, les Black Panthers, la police complice des criminels et les Blancs qu'il est toujours dangereux de croiser dans les quartiers réservés. Mais il n'est pas une victime expiatoire et, s'il le faut, il peut en venir à la manière forte, bien qu'il le déplore. Ce roman regorge d'anecdotes que l'on peut supposer très proches de la réalité : des flics presque choqués de devoir incarcérer un Blanc pris en flagrant-délit de viol ou de tabassage, la solitude des victimes honnies par ceux qui devraient leur rendre justice, la dépression, allant jusqu'au suicide, de celui ou celle qui sait qu'il n'y aura jamais personne pour l'aider, le harcèlement des enfants défavorisés par les gangs, l'ignominie du racisme comme ordinaire quotidien. On comprend alors que le lit d'un Trump était fait depuis longtemps et que les feux des lynchages ne se sont jamais tout à fait éteints. La « vraie Amérique », pour les habitants des quartiers un peu huppés, est blanche et mâle. Les femmes, pas plus que les Noirs n'ont voix au chapitre et ils sont prêts à tous les expédients pour que la situation demeure ainsi...

Superbement écrit, Blanc sur noir fourmille de détails passionnants, ce livre respire la vie des Noirs à Chicago en 1968, l'histoire y côtoie les intrigues et s'y insère habilement. Au fil des pages, le lecteur croise les grandes figures de l'époque, les dirigeants des Black Panthers, les événements politiques majeurs locaux, comme le saccage de la convention démocrate par la police, aussi bien que la population et ses préoccupations immédiates. La solidarité aussi, ce roman n'est pas manichéen, loin de là, on y croise des salauds aussi bien blancs que noirs, mais des personnages empathiques aussi, de toutes origines.

Au travers de plusieurs intrigues connexes, Kris Nelscott livre un état des lieux tout à fait exceptionnel de l'époque, mais ne néglige en aucune façon les codes du genre, les bagarres, le danger omniprésent, l'enquête et ses rebondissements.

Blanc sur noir est un admirable thriller, à lire pour comprendre ce qu'est une société ségrégationniste et, aussi, que l'Amérique de Trump n'est pas advenue par hasard et trouve ses racines loin dans le passé.


Notice bio

Kris Nelscott est une auteure américaine publiée dans une dizaine de langues. Blanc sur noir est le troisième volume d'une série comptant déjà La route de tous les dangers et À couper au couteau, ces deux volumes parus également aux éditions de l'aube.


La musique du livre

Le récit se déroulant au moment des fêtes, on y entend évidemment des chants de Noël dont Vive le Vent ou Douce Nuit...

Franck Sinatra - White Christmas

Aretha Franklin - Respect

Nat King Cole - L-O-V-E


BLANC SUR NOIR – Kris Nelscott – Éditions de l'aube – collection l'aube Noire – 642 p. septembre 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Luc Baranger

photo :  membres des Black Panthers 

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