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Chronique Livre :
BLOOD ORANGE de Harriet Tyce

Chronique Livre : BLOOD ORANGE de Harriet Tyce sur Quatre Sans Quatre

Harriet Tyce est une auteure britannique, née à Edimbourg, et Blood Orange est son premier roman. Elle a exercé le métier d’avocate pénaliste pendant une dizaine d’années avant de se consacrer à l’écriture.

Gageons 1. que ce roman sera rapidement suivi d’autres et 2. qu’il sera adapté au cinéma ou à la télévision. Je le sens comme ça, moi.


«  On se dirige vers mon cabinet. Il ne me touche pas une seule fois. Nous ne prononçons pas un mot. Je m’y reprends à trois fois pour taper le bon code d’entrée. Il me suit dans mon bureau, arrache mes vêtements sans m’embrasser, avant de me plaquer à plat ventre sur la table. Je me redresse et le dévisage.
- On ne devrait pas faire ça.
- C’est ce que tu dis à chaque fois.
- Je suis sérieuse.
- Ça aussi, tu me le dis à chaque fois.
Il rit, m’attire à lui et m’embrasse. Je détourne ma tête mais d’un geste de la main, il ramène mon visage face au sien. Je garde les lèvres serrées contre les siennes, mais ça ne dure pas, je cède à son odeur, au goût de sa bouche.
Plus fort. Plus vite. Il m’enfile par-derrière, me pilonne, ma tête heurte une pile de dossiers, il s’immobilise un instant, change de position.
- Je n’ai pas dit que …, je commence à protester.
Il rit à nouveau, me fait signe de me taire. D’une main, il me tire les cheveux, de l’autre, il me maintient fermement et mes mots se transforment en sanglots. Mon souffle est court. Il me rentre encore dedans, contre le bureau, encore, encore, les dossiers glissent et tombent, dans leur chute ils accrochent le cadre, la photo de Matilda, qui bascule à son tour, le verre se casse, tout ça va trop loin, oui, mais je suis incapable de l’arrêter, je n’en ai aucune envie, et en même temps si, je veux qu’il arrête mais il continue, il continue, il continue, et non ne t’arrête pas, arrête, ça fait mal, il ne s’arrête pas, jusqu’au dernier gémissement et puis il a fini, il se relève, s’essuie.
- Il faut qu’on arrête, Patrick.
Je descends du meuble, je remonte ma culotte, mon collant, je rabaisse ma jupe, la lisse sur mes genoux. Il rajuste son pantalon, rentre sa chemise. J’essaie de reboutonner mon chemisier.
- Tu m’as arraché un bouton, je m’indigne, les doigts encore tremblants.
- Tu peux toujours le recoudre.
- Je ne peux pas le recoudre, là, tout de suite.
- Personne ne va rien remarquer. Il n’y a personne de toute façon. Tout le monde dort. Il est presque trois heures du matin.
J’inspecte le sol autour de moi, retrouve le bouton. J’enfile mes chaussures, bute contre le bureau. Toute la pièce tourne, j’ai de nouveau la tête dans le brouillard.
- Je suis sérieuse. Il faut qu’on arrête.
Je me retiens de fondre en larmes.
-Comme je viens de te le dire, j’ai déjà entendu cette rengaine.
Il remet sa veste sans me regarder.
- J’en ai assez. C’est au-dessus de mes forces.
Cette fois, je pleure pour de bon.
Il vient vers moi, prend mon visage entre ses mains.
-Alison, tu es bourrée. Tu es fatiguée. Tu n’as aucune envie que ça s’arrête, et tu le sais. Et moi non plus.
- Cette fois, je le pense vraiment.
Je m’écarte de lui, j’essaie d’avoir l’air déterminée.
- On verra bien. (Il se penche vers moi et m’embrasse sur le front.) J’y vais. On se reparle la semaine prochaine.
Patrick sort avant que je puisse continuer à protester. Je m’affale dans le fauteuil d’angle. Si seulement je ne m’étais pas autant saoulée… Avec la manche de mon tailleur, j’essuie mon nez qui coule et les larmes sur mon visage, jusqu’à ce que ma tête retombe contre mon épaule et que je sombre dans l’oubli. » (p. 18-19- 20)


Alison Wood est une jeune femme comblée : un mari attentif, Carl - psychothérapeute à domicile attendant d’ouvrir son cabinet - qui s’occupe admirablement de leur petite fille et gère la vie quotidienne avec patience et efficacité, une belle maison dans un quartier agréable et une carrière d’avocate pénaliste qui décolle.

On vient de lui confier d’ailleurs sa première grosse affaire de meurtre et elle en est très excitée : une femme, Madeleine, a été retrouvée baignant dans le sang de son mari lardé d’une grande quantité de coups de couteau. Couple riche et opulent, apparemment sans histoire, très en vue, bien connu des milieux financiers de la City, amateur éclairé d’art et mécène, la vie semble avoir été douce et agréable pour les époux Smith. Qu’est-ce qui a bien pu pousser cette femme raffinée à commettre un meurtre ?

Voilà un dossier qui va lui prendre beaucoup de temps et d’énergie, et sans doute tendre encore un peu plus les relations entre Carl et elle. En effet, le revers de la médaille de la vie d’Alison est nettement moins reluisant : elle voit à peine sa fille, participe de loin à la vie de famille, rentre tard après son travail, tout ceci formant la matière ordinaire des griefs que Carl nourrit à son encontre. Ce qu’il devine sans le savoir avec certitude, c’est qu’elle a un sacré problème d’alcool - les avocats ont l’habitude festive à but décompressif de se retrouver en fin de journée dans un pub – et une relation adultère toxique avec un collègue, Patrick.

Alison jongle entre sa famille, son mari – qui refuse les avances qu’elle lui fait depuis plusieurs années et qui lui offre ainsi une excuse plutôt solide pour aller voir ailleurs si elle est encore sexy – son travail stressant et exigeant et sa relation avec Patrick, une relation qui frise l’obsession, à base de je-t’aime-moi-non-plus et qui, du côté de Patrick, n’est absolument pas monogame.

La jeune femme est perpétuellement tiraillée entre urgences domestiques aussi bien que professionnelles et ne cesse de se sentir coupable, inadéquate en tant que mère et épouse, avec la peur sous-jacente d’être découverte et de tout perdre. Elle se cache, elle ment, elle vit deux vies dont aucune n’est satisfaisante.

À échéances régulières, elle essaie de se tenir à une ligne de conduite dont elle n’aura pas à rougir, refuse l’invitation au pub, ne répond pas aux sms de Patrick, va chercher sa fille à l’heure à la sortie de l’école et prépare le dîner. Trop souvent, Carl répond de manière négative à ses tentatives maladroites mais bien intentionnées : son poulet est mal cuit, la robe un peu courte qu’elle a choisie ne la flatte pas, elle aurait dû se souvenir d’un rendez-vous loupé…
Carl utilise aussi Matilda, leur fille, pour exploiter à fond la veine culpabilisante, bien entendu, et ça fonctionne à plein.

Entre son mari et Patrick qui souffle le chaud et le froid, prend plaisir à l’humilier en public et sexuellement, on peut affirmer que la vie d’Alison est un brin difficile et on peut comprendre qu’elle trouve une forme de refuge dans l’alcool et le travail.

Justement, le dossier de Madeleine Smith est plus complexe qu’il n’y paraît car cette femme, mère d’un adolescent, finit par expliquer quel enfer elle vivait auprès de son mari qui la battait et l’humiliait, la séquestrait et la soumettait à des traitements dégradants… Le mari bourreau se doublait d’un père indigne, ce qui explique que leur garçon ait intégré très jeune l’internat d’une école privée. Décidément, les hommes sont bien peu reluisants. Leur emprise sur leurs compagnes leur cause des souffrances dont elles ne parviennent pas à se libérer.

Malgré les révélations de Madeleine, corroborées par son dossier médical, Alison sent que quelque chose cloche et elle cherche à comprendre ce qui a bien pu se passer cette nuit-là, pressant sa cliente de ne pas plaider coupable trop vite comme elle souhaite le faire.

Parallèlement, Alison continue ses divagations sexuelles et amoureuses avec Patrick, le recevant même chez elle après que, à la suite d’un week-end qui devait être celui de la réconciliation avec Carl et qui s’est révélé particulièrement calamiteux, son mari et sa fille sont partis quelques jours, cette absence devant mettre un peu de plomb dans la tête de la mauvaise mère.
Oui, il est comme ça Carl, il punit Alison assez régulièrement, par une remarque amère, un commentaire ironique, une injonction contradictoire avec, bien sûr, sinon ce ne serait pas drôle, Matilda au centre de tout.

Mais Patrick se fait plus violent autant dans ses pratiques sexuelles que dans sa façon d’être, et même s’il peut aussi se montrer tendre et amoureux, Alison se demande si vraiment les fellations dans les toilettes d’un train au sol pisseux ou le semi viol qu’elle a subi en valent la chandelle.
Et puis elle reçoit des sms anonymes qui l’effraient : l’expéditeur semble l’espionner et savoir qu’elle mène une double vie, ses messages sont grossiers et menaçants.

Quand Patrick est soudainement mis en examen pour viol, Alison chancelle, partagée entre jalousie, incrédulité et profond dégoût.
Au fond d’elle, elle sait mais, comme dans tous les aspects de sa vie personnelle, elle préfère ne pas savoir et trouver refuge dans le boulot et l’alcool.
Il va lui falloir le courage et la détermination dont elle a manqué jusque là pour remettre sa vie en ordre et accepter de faire face à de très dérangeantes vérités.

Un roman qui - et c’est à l’ordre du jour, n’est-ce pas - explore les notions de consentement sexuel et du droit à dire non même sérieusement alcoolisée, même si on a dit oui juste avant, même si l’autre en a très envie, mais qui montre aussi comment on peut se laisser enfermer, qui que l’on soit, dans une relation toxique, dégradante, humiliante, indigne de soi.

La voix d’Alison, narratrice à la mémoire souvent vacillante, qui hésite et doute d’elle-même, nous rappelle que la culpabilité mène à la soumission, ingrédient indispensable à la manipulation de l’autre.


BLOOD ORANGE - Harriet Tyce – Édition Robert Laffont - collection La Bête noire - 400 p. février 2019
Traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj

photo : Pixabay

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