Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
BLUEBIRD, BLUEBIRD de Attica Locke

Chronique Livre : BLUEBIRD, BLUEBIRD de Attica Locke sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Au bord du bayou Attoyac, le corps d’un homme noir, venu de Chicago, est retrouvé. Cause présumée de la mort : noyade après un passage à tabac. Motif de l’agression selon les autorités locales : le vol. Mais pourquoi alors a-t-on retrouvé son portefeuille sur lui ?

Et pourquoi deux jours plus tard, au bord du même bayou, et juste derrière le café de Geneva Sweet, le cadavre d’une fille blanche est-il découvert ? Dans ce Texas où Noirs et Blancs ne fréquentent pas les mêmes bars et où les suprémacistes blancs font recette, le Ranger noir Darren Mathews n’est pas particulièrement le bienvenu. Surtout quand il décide d’interférer dans l’enquête du shérif local.

Darren ne connaît que trop bien ce coin de terre, et, malgré son attachement indéfectible à ce pays, il sait qu’il lui faudra mener seul sa quête pour la vérité et la justice. Un suspense aux accents de blues, doublé d’une réflexion toute en nuances sur les racines, les tensions raciales et les discriminations au sein même des communautés.


L’extrait

« Texas 2016

Geneva Sweet dépassa Mayva Greenwood, mère et épousé bien-aimée, qu’elle repose en paix avec Son Père céleste. Elle traînait derrière elle une rallonge orangée. Le soleil perçait à travers les arbres en cette fin de matinée, parsemant d’étoiles le tapis d’aiguilles de pin sous ses pas. Elle fit glisser le fil entre la sœur de Mayva et son mari Leland, Père et Frère dans le Christ, tira un bon coup, puis gravit la petite colline, veillant à ne pas marcher sur les tombes, et à suivre les sentiers tracés entre les stèles disposées au hasard, à des angles curieux, comme les dents d’un pauvre hère.
Elle transportait un sac de courses en papier de Brookshire Brothers ainsi qu’un petit poste de radio d’où s’échappait la voix vibrante de Muddy Waters – l’un des disques préfères de Joe : Have you ever been walking, walking down that ol’ lonesome road. Lorsqu’elle parvint à la dernière demeure de Joe « Petey Pie » Sweet, Époux et Père et Pardonne-lui Seigneur, Démon de la Guitare, elle posa la radio avec précaution sur la dalle en granit poli, et rangea le cordon d’alimentation dans sa cachette derrière la stèle. La tombe voisine avait une forme et une taille identiques. Elle appartenait à un autre Joe Sweet, plus jeune de quarante ans et mort lui aussi. Geneva ouvrit le sac à provisions et en sortit une assiette en carton recouverte de papier d’aluminium, une offrande pour son fils unique. Deux beignets garnis de sucre roux et de fruits, parfaites demi- lunes roulées à la main, luisantes de graisse – la spécialité́ de Geneva et le dessert préféré́ de Lil’ Joe. Elle sentait leur chaleur à travers le carton, le parfum du beurre atténuant l’odeur âpre du pin dans l’air. Elle posa l’assiette en équilibre sur la stèle, puis se courba pour enlever les aiguilles des tombes, se retenant de l’autre main à une dalle de granit afin de ménager ses genoux arthritiques. En contre- bas du cimetière, un semi-remorque passa en trombe sur la Route 59, projetant dans les arbres une rafale de gaz d’échappement. Il faisait chaud pour un mois d’octobre, mais c’était habituel à présent. Près de 26 °C aujourd’hui, et elle se dit qu’il était temps de sortir les décorations de Noël de la caravane derrière le café́. Ils appellent ça le changement climatique. Ça va continuer et je vivrai assez longtemps pour voir l’enfer sur terre, j’imagine. Elle raconta tout cela aux deux hommes de sa vie. Elle leur parla de la nouvelle mercerie à Timpton. De Faith qui la tannait pour qu’elle lui achète une voiture. De la vilaine nuance de jaune qu’avait choisie Wally pour peindre le bar. On dirait que quelqu’un a recraché un flot de morve répugnant et en a badigeonné les murs.
Mais pas un mot sur les meurtres ou les problèmes qui agitaient la ville.
Elle leur accorda ce petit moment de tranquillité́.
Elle baisa le bout de ses doigts, les posant sur la première stèle, ensuite sur la seconde. Sa main s’attarda sur la tombe de son fils, et elle poussa un soupir de lassitude. Telle une ombre sournoise dans son dos, aussi déterminée et fidèle qu’un chien courant, la mort semblait déterminée à la suivre dans cette vie. » (p. 13-14)


L’avis de Quatre Sans Quatre

« Dans le sillage d’Obama, l’Amérique s’était révélée sous son vrai visage. »

Darren Matthews est le premier Texas Ranger noir, voilà sa fierté, son identité, ce qui emplit une bonne partie de son existence. Bien trop si l’on en croit son épouse, Lisa, qui n’en peut plus de l’attendre et de craindre pour sa vie, pas assez prestigieux si l’on écoute sa famille qui aurait aimé le voir poursuivre son droit à l’université. Pour avoir voulu intervenir dans une altercation entre un de ses amis afro-américain et un gangster, membre de la Fraternité Aryenne du Texas (FAT), voyou retrouvé abattu par arme à feu peu après l’algarade, Darren se retrouve en mauvaise posture. Son intervention le place à l’heure du crime, non loin des lieux du meurtre.

Si le Grand Jury examine sans indulgence son cas, il a de fortes chances d’être suspendu, voire renvoyé de son corps d’élite. Pour l’heure, il erre entre les deux, plus tout à fait Ranger, pas encore tout à fait civil, expulsé de chez lui par sa femme qui exige qu’il reprenne ses études de droit pour changer de métier - ce qu’il est presque décidé à faire. Il noie toutes ses avanies sous des flots de bourbon, ce qui n’est pas le meilleur moyen de se sortir d’une mauvaise passe. Le salut viendra peut-être de Greg, un ami du FBI, qui lui demande de venir lui donner un coup de main sur une enquête qui s’annonce plus que délicate. Les supérieurs de Darren ne s’y oppose pas, il est un des grands spécialistes des affaires criminelles racistes.

Matthews se retrouve à Lark, Texas, comté de Shelby, village de deux cents âmes n’ayant pas toutes la même valeur selon les suprémacistes. La ségrégation y est demeurée intacte, celui d’avant les années soixante et l’obtention des droits civiques. Deux cadavres viennent d’y être trouvés à deux jours d’intervalle, et, selon Darren, pas dans le bon ordre chronologique. D’ordinaire, dans ces contrées, un corps de Blanc ou de Blanche est découvert, avant que celui d’un Afro-Américain suivent comme par magie... Le premier, Michael Wright, avocat noir de Chicago, repêché dans le bayou Attoyac, permet au shérif Van Horn de conclure à une noyade sans faire trop d’efforts pour enquêter. La victime a été tabassée ? Sans doute un vol qui a mal tourné. Son portefeuille est toujours en sa possession ? Le ou les voleurs auront été dérangés... On ne va pas dépenser l’argent des contribuables pour savoir comment est mort un « nègre ». Darren n’y croit pas, et puis cela n’explique pas la mort de Missy dont le cadavre gisait, deux jours plus tard, non loin de là où l’avocat avait été trouvé. Histoire de compliquer un peu tout cela, la femme de Wright débarque, elle est photographe de presse et possède des contacts chez les journalistes qui vont compliquer un enterrement en règle du dossier...

La vie du village tourne autour de deux lieux symboliques, deux dîners : le Geneva Sweet’s Sweet, tenue par Geneva Sweet, veuve d’un musicien de blues, et le Jeff’s Juice House, appartenant à Keith Dale, un des leaders de la FAT locale. L’intrigue, elle, s’enracine dans le passé, le hasard et les sinuosités de la bêtise humaine. Une aussi petite communauté ne peut que receler un lot considérable de secrets de famille, de ceux qui, sous la plume d’Attica Locke, font les grands textes.

Toute la région appartient à Wallace Jefferson III, excepté l’établissement de Geneva dont le notable lui a fait don pour des raisons inconnues. Tout cela baigne dans le non-dit, le secret enfoui et la haine gluante, s’accrochant à la moindre parcelle de la vie quotidienne. Une atmosphère irrespirable qu’Attica Locke restitue dans toute son ignominieuse banalité. On avance dans son roman comme dans les sables mouvants, s’enfonçant à chaque pas un peu plus, coincé, dans l’impossibilité de faire marche arrière sans avoir effectué la traversée de cette formidable intrigue en compagnie de ses personnages, au son des grands noms du blues, avec lesquels aurait joué Joe « Petey Pie » Sweet, l’époux décédé, de façon fort douteuse, de Geneva.

Tout avocat qu’il était, Michael Wright n’aurait jamais dû aller rôder au Jeff’s Juice, ni surtout y boire un verre, encore moins adresser la parole à Missy. En arrivant dans ce coin du Texas, il avait changé de monde, les règles n’étaient plus les mêmes. Nul ne pénètre impunément dans une histoire aussi chargée de haine rance. Et puis le temps du Ku Klux Klan, des notables encagoulés manipulant une bande d’imbéciles, est plus ou moins révolu, la FAT est née en prison, association de voleurs, violeurs, dealers, fabricants de meth, tuant comme ils respirent, n’ayant aucune envie de voir des fouineurs patauger dans leur marigot. Des gens d’autant plus dangereux qu’ils n’ont rien à craindre d’un shérif qui ne porte pas les Noirs dans son cœur.

Darren, souvent ivre, se fond peu à peu dans les ténèbres locales, flottant entre divers statuts, Ranger quasi suspendu, marié presque séparé, policier sans autorité, il a perdu ce qui faisait ses piliers et c’est peut-être toutes ces incertitudes le concernant qui vont lui permettre d’avoir l’esprit assez ouvert pour commencer à comprendre les fonctionnements occultes de Lark. Et en font un personnage magnifique, un équilibriste dansant au-dessus d’un gouffre qui pourrait bien sonner la fin de sa carrière, de son mariage, de sa vie, même.

Le grand art d’Attica Locke est d’analyser avec minutie chaque aspect d’une situation, loin des clichés et d’un manichéisme simpliste et sans grand intérêt. Certes, elle décrit sans fard la condition des populations afro-américaines, mais elle n’oublie pas qu’elles ne sont pas un bloc monolithique, que des courants les traversent, que les individus ne sont pas tous les mêmes et que certains nuisent au combat pour l’égalité, ce qu’elle ne manque pas de faire également avec les Blancs. Et puis, surtout, elle n’oublie pas que si la haine rend la vie infernale, l’amour ne simplifie pas toujours les choses... Aucun communautarisme chez cette autrice de très grande classe, une lucidité féroce, une finesse d’analyse rare et un art de l’intrigue exceptionnel. Après avoir lu Attica Locke, on sent que l’on a compris quelque chose d’important, quelque chose qui nous manquait pour appréhender cette société du Sud.

Puissant roman noir, vrai, juste, un Ranger noir enquête sur deux meurtres peut-être racistes dans un bayou du Texas, une ambiance épaisse, irrespirable et une intrigue d’exception.


Notice bio

Née à Houston en 1974, Attica Locke vit désormais à Los Angeles. Scénariste et productrice pour le cinéma et la télévision, elle est l’auteure de romans publiés à la Série Noire : Marée noire, Dernière Récolte et Pleasantville. Avec Bluebird, bluebird (Liana Levi, 2021), lauréat de l’Edgar Award et de l’Anthony Award 2018 du meilleur roman, elle confirme qu’elle est l’une des grandes voix du roman policier américain.


La musique du livre

Du blues, du blues, du blues...

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Charley Pride, Johnnie Taylor, Vince Gill, Kenny Chesney, Johnny Cash, Hank Williams, Jay-Z, Sean Combs, Clarence « Gatemouth » Brown, Freddie King, Luke Bryan, Lady Antebellum, Albert Collins, Bobby « Blue » Bland, Waylon Jennings, Buddy Guy, Little Walter, Koko Taylor, Etta James, Nelson Pickett, O.V. Wright, Otis Redding, Lightnin Hopkins (Have you ever loved a woman - Sail On, Little Girl, Sail On)...

Lightnin’ Hopkins - Tom Moore Blues

Muddy Waters - Lonesome Road Blues

Mahalia Jackson - Silent Night

George Straits - Easy come, girl, easy go

John Lee Hooker - Bluebird, Bluebird

Sam Cooke - A Change is Gonna Come


BLUEBIRD, BLUEBIRD - Attica Locke - Éditions Liana Levi - 317 p. janvier 2021
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch

photo : rauschenberger pour Pixabay

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