Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
BOMBES de Dominique Delahaye

Chronique Livre : BOMBES de Dominique Delahaye sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Greg, grapheur à Lyon, cible principalement les symboles catholiques intégristes. Salif, aide-soignant d'origine malienne, vit sur une péniche et héberge Emilie, une jeune zadiste.

Annabelle, une jeune femme de la bourgeoisie lyonnaise, passe quelques jours avec son amoureux. Elle croit aux valeurs de la famille et des traditions.

Un soir, Greg tague sous un pont avec Choukri, un vague pote. Annabelle et sa bande passent par hasard sur ce même pont, ils commencent à lancer des projectiles sur les deux grapheurs...


L'extrait

« Greg observe du coin de l'oeil. Comme à chaque fois, le rouge explose dans la nuit. Un rouge brillant, sombre et plein. Il aime les couleurs franches, qui claquent. Choukri avance vite. Vite et bien. Ils sont au boulot depuis à peine quelques minutes. Tout roule. Il bouche son marqueur, le range et attrape une des deux bombes.
C'est bon, je te suis. Je fais les contours. Tâche de ne rien oublier, parce qu'on y revient plus après.
La giclée de peinture se déploie avec précision. Elle file sur le ciment comme un gros lézard noir qui laisserait une trace indélébile dans son sillage. La qualité du graphisme éclabousse de sa classe les gribouillages qui l'entourent, les faisant paraître soudain plus ternes. À leur décharge, la patine du temps et les lessivages des averses les ont déjà bien érodés, plombant la comparaison.
De temps en temps, Greg fait une pose, se recule légèrement et agite sa bombe. La bille métallique qui se balade dans le cylindre d'acier, résonne comme des petites cymbales aigrelettes, scandant un rite secret. Il essuie le gicleur puis il reprend son travail tout en souplesse, concentré sur les courbes de son dessin. » (p. 14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

D'une actualité dramatique ce roman de Dominique Delahaye. Pour tout dire, c'est le monde à l'envers par rapport aux romans noirs classiques. On y assiste aux errements d'une petite bourgeoise coincée qui en arrive à tuer pour un simple graphe. Comment, au nom de la préservation de ses « valeurs », elle s'acoquine sans trop de remords avec un type représentant ce qu'il y a de plus dangereux dans sa mouvance catho-identitaire et comment elle sent monter en elle le goût de la chasse et du sang qui surpasse bientôt tous ses scrupules et le simple fait d'éliminer un témoin.

Le déchaînement irrationnel de la haine, c'est là le fond de l'affaire de Bombes et une vraie question de notre époque. Le chemin tortueux d'Annabelle, catho bon chic bon genre, qui va pousser sa bande d'abrutis de copains à caillasser deux jeunes, occupés à recouvrir d'un tag, les slogans haineux des opposants au mariage pour tous. Comme une meute à l'hallali, jusqu'à ce que mort s'en suive sans aucune culpabilité. Tout au plus la peur de se faire prendre freine-t-elle Jean-Do, le fiancé d'Annabelle, mais pas François, le moniteur de self défense facho. Il y a le hasard de la rencontre entre ces deux groupes ce soir-là, évidemment, le destin et la bêtise, pas de chance et absence de limite, la certitude que tout est permis aux défenseurs de la foi face aux impies qui l'ont bien cherché. Lapidation et peine de mort expéditive aux blasphémateurs, ça ne vous rappelle rien ?

En opposition à cette rage aveugle et moyenâgeuse, ailleurs, Salif amène son humanisme dans l'histoire, cet empathique Malien, fatigué de son travail épuisant à l'hôpital, n'hésite pourtant pas à accueillir ceux qui ont besoin d'aide sur la péniche qui lui a été prêtée. D'un côté la haine, l'adrénaline de la traque, l'obstinée et absolue certitude du prédateur qui a besoin de sa proie, de l'autre la simple main tendue à qui en a besoin, la haine et le rejet face au bonheur de la découverte d'autres humains ne partageant pas forcément la même culture et les mêmes centres d'intérêt, peu importe. Il va être le point central, l'axe autour duquel tourne toute l'histoire, témoin et acteur bienveillant.

Bombes, c'est de l'action, des poursuites, des bastons, des balles qui sifflent, du suspense et des coups fourrés, de la ruse et de la force brute qui explosent tout au long du bouquin, pas le temps de s'ennuyer. Ce roman n'est pas un essai philo ou un manifeste, les personnages vivent intensément, jouent de la musique, baisent, rassurent, pouponnent même. le lecteur vit intensément toutes les turpitudes subies par Salif, Greg et Émilie, le fond de l'affaire, cette intolérance grandissante, le rejet de l'altérité, les condamnations sans appel de celui qui n'est pas comme il faut dans la plus grande hypocrisie d'un discours de victimisation.

À l'heure où plus de dix millions d'électeurs ont porté leurs voix sur un parti d'exclusion et de xénophobie, où la seule alternative proposée était le néolibéralisme forcené du chacun pour soi d'un mouvement transpartisan, incarné par un seul individu, tout aussi inquiétant pour la démocratie, il faut lire des romans comme Bombes. Ce sont des bouffées d'oxygène, des bulles de tolérance salvatrice. Rien n'est plus en danger que la liberté de parole et de penser lorsque certains décident arbitrairement être dépositaires de la vérité absolue, voire divine, et désignent l'autre comme l'ennemi naturel à abattre.

Un très bon roman noir, agréable à lire, posant un vrai sujet sans pour autant devenir ennuyeux comme un essai. Raconter le personnage de Salif, c'est faire entrer un peu de bonheur dans l'univers moisi des recroquevillés du cerveau, c'est montrer la richesse des échanges et de la coopération entre les êtres. C'est le moment de découvrir Bombes. C'est toujours celui de réfléchir. Y a moyen de faire les deux !


Notice bio

Dominique Delahaye a enseigné en école élémentaire et a mené des activités syndicales et associatives. Il écrit depuis une quinzaine d'années des nouvelles et des romans noirs, des scénarios de BD, des chansons et des spectacles théâtraux. Il est un des fondateurs du festival Polar à la plage du Havre. Il est également musicien et animateur du collectif Polaroïds rock. Il vit et navigue à bord d'une péniche.


La musique du livre

Juste une précision, ce sont Annabelle et ses copains qui écoutent du David Guetta... les autres écoutent et jouent vraiment de la musique...

Art Blakey – Nica's tempo

Funkadelic – One Nation Under A Groove

David Guetta – Love Is Gone

Dizzy Gillespie – Groovin High


BOMBES – Dominique Delahaye – La Manufacture de Livres – 216 p. avril 2017

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