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Chronique Livre :
BON À TUER de Paola Barbato

Chronique Livre : BON À TUER de Paola Barbato sur Quatre Sans Quatre

L’auteure

Paola Barbato est italienne, scénariste pour la télévision, auteure de bande dessinées et de romans. Elle a publié À mains nues en 2014 récompensé par le prestigieux Prix Scerbanenco 2008 au Noir in Festival de Courmayeur et le Prix Découverte Polars Pourpres 2015 et Le Fil rouge en 2015, tous les deux chez Denoël.


L’histoire vite fait

Pour faire s’enflammer les réseaux sociaux et s’offrir le maximum de publicité et de visibilité, puisqu’il semble que ce soit ainsi que les hommes vivent désormais, et la littérature avec, deux maisons d’édition décident de créer une rivalité entre deux écrivains en faisant paraître le même jour leur nouveau roman respectif. Un prix reviendra à celui qui aura, bien sûr, vendu le plus de livres. On ne peut rêver d’écrivains plus antagonistes bien entendu : Corrado de Angelis, ancien neurochirurgien, tout en finesse et classe, qui redore le blason du roman policier et Roberto Palmieri, un comique habitué des plateaux télé, shooté et alcoolisé, ce qui fait que chacune de ses apparitions publiques est attendue avec impatience et jubilation autant par les spectateurs que par les producteurs des émissions qui sont sûrs de faire une audience record grâce à ses débordements.

Le défi doit être signé en public à la télévision lors de l’émission « Le Duel », célèbre pour ses crêpages de chignon et autres tapages.

Mais ce soir-là, tout va de travers : Palmieri agresse physiquement De Angeli qui s’en va sans avoir signé le pacte, et même disparaît tout à fait.

Bien sûr tout le monde soupçonne Palmieri d’avoir éliminé son rival, dans une crise de folie furieuse, mais la solution du mystère est bien plus complexe et féroce…


Ne volete una parte ?

« Pour cette « émission merdique du 1er octobre », comme la production avait baptisé la quatrième transmission du « Duel « , la crème du trash littéraire italien avait été mobilisée. Dans le camp de la littérature noble, incarnée par Carrido De Angelis, il y avait Guido Mambelli, essayiste et critique facétieux, l’homme le plus pédant, ennuyeux et orgueilleux de toute l’intelligentsia nationale. A ses côtés, Tatiana De Salvo, exemplaire modèle d’écrivaine en pleine ascension. Elle avait maintes fois et par tous les moyens tenté de coucher avec De Angelis. Bien que flatté, il avait toujours décliné la proposition, trouvant la jeune femme quelconque. Comme son écriture, du reste. Pourtant, elle avait gagné deux prix importants et l’avait cité à l’occasion comme son « maître spirituel », aussi avait-il trouvé justifié de l’inviter à certains événements mondains.
La littérature de gare de Roberto Palmieri était représentée par Marat Doro, blogueuse, et Marzius, comique à la renommée récente. Marat Doro, toujours excessive dans ses tenues vestimentaires et dans sa langue acerbe, avait en revanche un réel talent littéraire, délibérément ignoré par les esprits hermétiques de la critique. Marzius était fait d’un autre bois : il avait publié un livre à quatre sous où il revisitait façon rap les principaux chefs-d’oeuvre de la littérature italienne. Derrière les fauteuils des partisans des deux camps s’étendaient les deux ailes de l’arène où était assis le public, trié sur le volet. La plupart était arrivés en car après des réunions exténuantes organisées par les différents fan-clubs. Beaucoup passaient pour la première fois à la télévision. Pour être certains d’allumer au moins une mèche, on avait également invité, et placé au premier rang, Germana Nerolatte, surnommée, allez savoir pourquoi, « Vol d’Ange », une très jeune écrivaine érotique, inconditionnelle de Palmieri, qui avait promis d’essayer de séduire son idole en direct. A quelques jours de l’émission, le présentateur Lollo Marchionni, vaincu d’avance par l’inexorable chute de l’audimat, avait ajouté son grain de sel.
- Trouvez-moi un beau notaire sexy, pas un vieux croulant ! Et un homme, pas une MILF comme celle des procès, sinon Roberto s’en donnera à coeur joie et De Angelis ne répondra pas, il est trop grand seigneur. Un homme, bel aspect, sérieux et bien habillé. Et jeune, moins de quarante ans, sinon je ne viens pas. » (p.19-20)


Alors, on s’attarde un peu ?

Ça commence comme une comédie de moeurs grinçante, avec ce pacte surmédiatisé, cette façon imbécile mais sûrement payante de considérer l’édition comme une simple marchandise. On croirait un combat dans l’arène, les milliers de spectateurs sont derrière leurs écrans, prêts à dégainer leurs commentaires sur tous les réseaux sociaux habituels. Ce que l’un et l’autre écrit ? Est-ce vraiment important ? Non, ce qui compte c’est le buzz médiatique qu’on peut tirer d’un affrontement entre deux auteurs aussi antithétiques, comme quand un type très respectable est invité par Ardisson, on se demande ce qu’il fiche là et puis bien sûr on sait qu’il va être obligé de se colleter à la vulgarité et à la provocation, frisson garanti et éclats de rire aussi. De plus, quand il y a en face un mec genre Michael Youn, évidemment, là, on atteint des sommets d’incongruité et de décalage qui ne peuvent que mettre les annonceurs d’accord : cette émission fera du bruit.

Il faut dire que les deux écrivains sont on ne peut plus dissemblables, et qu’ils représentent chacun un aspect de la production romanesque très différent, un segment différent, devrais-je dire, en ces temps de stratégies marketing et de placements de produit. Autant Corrado de Angelis est tout ce qu’il y a de plus classe – traduisez riche, cultivé et arrogant , autant Palmieri est vulgaire, sans aucun bagage littéraire et absolument dénué de tout talent littéraire. Cependant, la réussite ne se compte pas au nombre de livres lus ni aux diplômes acquis, et les deux hommes connaissent une fortune littéraire immense, chacun dans son genre et la rivalité mise en scène est purement commerciale, puisque les lecteurs de l’un ne rencontrent habituellement pas les lecteurs de l’autre. Mais c’est ainsi, la littérature a besoin d’un petit coup d’éclat, aussi artificiel soit-il, pour espérer faire une bonne saison.

« En réalité, sous ses airs d’émission de deuxième partie de soirée, Le Duel n’offrait que du vide. Sa seule ambition était de faire couler du sang, métaphoriquement parlant, et de dépasser à coups de hurlements les décibels de la publicité pour gagner des points d’audimat. »

Ainsi donc, Corrado et Roberto doivent signer ce pacte, devant les caméras, devant tout un panel depuis la blogueuse trash jusqu’à la jeune romancière à succès, mais le plan s’enraye. Roberto est dans un état pas possible, - mais non, pas seulement dû aux produits qu’il affectionne – il a une peur bleue et, contre tout attente, malgré son côté imprévisible, il se jette sur son pseudo-rival et tente de l’étrangler en l’accusant de vouloir le tuer.

Bien entendu, la scène est encore plus savoureuse mais Corrado De Angelis ne se sent pas porté à plaisanter et refuse de signer ce pacte ridicule, jusqu’à ce que son éditeur lui fasse comprendre qu’il n’est plus maître de son destin… il signe donc et s’en va, en colère et offensé pendant que Roberto continue son délire paranoïaque. C’est qu’il est persécuté, Roberto. Pour de vrai. Des mois que ça dure. Une femme est là partout où il va et lui téléphone en numéro masqué, prononce seulement son prénom, lui envoie des copies de son roman… Elle le rend dingue, littéralement, il crève de trouille et ses habitudes de vie un peu trash font le reste. Son agent Cesare passe son temps à éponger les catastrophes derrière lui, mais cette soirée-là dépasse largement ce qu’il est prêt à accepter surtout que, le lendemain, Corrado De Angelis a disparu, que Roberto est couvert de sang et ne se souvient de rien, rien du tout.

Difficile d’en dire plus sans trop en révéler… mais quand même il y a des enlèvements et des petites corrections chirurgicales sur les séquestrés qui les font terriblement ressembler aux personnages des romans de Corrado.

L’intrigue est rocambolesque à souhait, divertissante et horrifique comme on aime (âmes sensibles attention) qui donne la part belle à des personnages peu communs. Le roman est plus profond qu’on ne pense à première vue, une vraie réflexion sur le personnage et sur l’acte d’écrire, sur le lien entre le réel et la fiction, sur le statut du lecteur, aussi. Et le danger qu’il peut y avoir à faire semblant d’être ce qu’on n’est pas car alors il se trouve toujours quelqu’un pour vous contraindre à abattre vos cartes. Quelquefois il est même très très persuasif.

Je vois votre mine déçue, alors je fais un geste : un sourd-muet, une chienne blanche, un assistant à la morgue, de délicieux chaussons à la courge et un critique littéraire infect… (Ça existe pas, en vrai.)


Musica !

Domenico Modugno - Piange il telefono

Gino Paoli - Albergo a ore

Amy Winehouse - Wake Up Alone

Backstreet Boys - Incomplete

Adele - Someone Like You


BON À TUER - Paola Barbato – Éditions Denoël – collection Sueurs Froides - 416 p. avril 2018
Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

photo : Pixabay

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