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Chronique Livre :
BRANCHES OBSCURES de Nikolaj Frobenius

Chronique Livre : BRANCHES OBSCURES de Nikolaj Frobenius sur Quatre Sans Quatre

photo : le vénéneux champignon d'une bombe à hydrogène (Pixabay)


Hvem er han? 

(Qui est-il ?)

Nikolaj Frobenius est né en 1965 à Oslo. Il a écrit aussi bien des romans que des pièces de théâtre et des scénarios dont celui d'Insomnia.
On peut lire de lui Le Valet de Sade (1998), Le Pornographe timide (2000), Je est ailleurs (2004) et Je vous apprendrai la peur (2011)


Skal det være et stykke? 

(Je vous en sers une tranche ?) 

« Je garai la voiture dans le garage et allai à la boîte aux lettres. J'entrai dans la maison et allumai la lumière de la cuisine tout en triant le courrier. Pas de colis de livre et aucun avis de passage de la poste, juste une poignée de factures, deux éditions du journal local et une lettre sans expéditeur. J'ouvris la missive sur la table, avec un couteau de cuisine. Mon nom et mon adresse étaient griffonnés en travers du recto en lettres manuscrites hésitantes, comme écrites de la mauvaise main :
Jo Uddermann, auteur.

L'enveloppe contenait une coupure de presse du Nordre Aker Budstikke. Au sommet de la page, le journal était daté du 23 octobre 1990. La coupure montrait une photo en noir et blanc de l'ancienne école de Grefsen, vue de Kapellveien. Le titre indiquait : « Ecole de Grefsen : extinction de l'incendie ».
Je retournai l'enveloppe et la secouai, il n'y avait pas de message.
Etait-ce quelqu'un de la maison d'édition qui m'avait envoyé cette lettre, pour rire ? J'appelai Iben.
- Pas de livre.
- Curieux.
- Mais j'ai reçu un courrier. Une vieille coupure de presse sur l'incendie de l'école.
- Ah ?
- Ce n'est pas quelqu'un de la maison d'édition qui me l'a envoyée ?
- Comment ? Non, je ne crois pas. Ce doit être quelqu'un qui a vu la bande-annonce.
La bande-annonce. Bien sûr.
- Tu recevras sûrement le livre demain, Jo.
Je raccrochai et jetai un nouveau coup d'oeil sur l'article.
Un dessin ornait le bas de la page de journal, une petite tête de mort.
Foutrement puéril, pensé-je en la repliant. Ensuite – quand je regardai les infos, allongé sur le canapé – je n'arrivai pas à me sortir le croquis de l'esprit. Qui donc dessine une tête de mort et la glisse dans une enveloppe pour l'envoyer à un écrivain ? »


Hva handler det om? 

(De quoi cela parle-t-il ?)

« Finir un livre, c'est comme emmener un enfant dans la cour et l'abattre » Truman Capote

Jo Uddermann attend la publication de son dernier roman, un roman autobiographique qui ravive un pan assez douloureux de son passé d'adolescent. A l'époque, en effet, il était ami avec un garçon étrange et inquiétant, Georg, qui mit le feu à un bâtiment de leur collège et est mort en prison en Irlande. Ce garçon, rejeté et antipathique à tous sauf à Jo, ce qu'il a du mal à s'expliquer et à admettre, l'auteur en fait le centre de son livre, à la fois une personne et un personnage entièrement voué au plaisir de faire le mal.

Petit à petit, insensiblement, l'univers de Jo se dérègle et devient menaçant. Ou du moins le perçoit-il ainsi. Les événements mystérieux se succèdent et l'environnent, de plus en plus effrayants, le visant de plus en plus nettement jusqu'à ce que son éditrice l'appelle pour lui dire qu'elle trouve son nouveau manuscrit bien étonnant et pas franchement à son goût. En effet, il s'y accuse du meurtre récemment commis sur sa maîtresse. Le problème, c'est que ce manuscrit, il ne l'a pas écrit, ce meurtre, il ne l'a pas commis et Georg, il n'est pas vraiment mort. Mais ça, il n'y a que Jo pour le croire.


Det jeg syns om saken er at : 

(J'en pense que :)

Tout commence bien pour Jo. Sans être extrêmement connu, c'est un écrivain reconnu et estimé qui a déjà publié trois romans et qui attend que le quatrième le soit. Il a une femme, Agnete, qu'il connaît depuis le collège, et une petite fille, Emma, de 6 ans qu'il regarde jouer sur la plage. Une après-midi idyllique, ensoleillée et paresseuse.

Le malaise est ensuite distillé très lentement. De petites choses qui sont bizarres ou dysfonctionnent sans crier gare. Son téléphone ne marche plus, l'enveloppe matelassée qui contient son roman a été déchirée, il croit voir une entaille sur le bras de sa fille mais ce n'est qu'une algue, le cou d'une des Barbies d'Emma a été sectionné, sa femme a reçu un appel anonyme le concernant, le toit de sa maison s'affaisse dangereusement.

Et puis ce roman qui diffère des autres puisqu'il est autobiographique. Au lieu de chercher à créer des êtres de papier qui passeraient pour des êtres de chair, Jo a puisé dans sa propre histoire, quitte à rouvrir des plaies encore douloureuses, quitte à aller glaner la vérité le long de chemins sombres que seule la souffrance éclaire. Pas de distance cette fois-ci, les personnages sont la matière même de sa vie, pétris de sa chair et de son sang, pas de fiction. Ce n'est pas à proprement parler un roman, donc, et en parler revient à s'exposer dangereusement et douloureusement au regard du public. En même temps, le poison est là, il faut qu'il sorte, il doit être exprimé. N'est-ce pas la fonction de l'écriture que de délivrer ?

Car la vie de Jo, en apparence si simple et limpide, recèle une part d'ombre : sa relation d'amitié au collège - mais était-ce de l'amitié ? - avec Georg, un garçon au comportement fascinant et effrayant. Jo a centré son récit sur cette période de son passé mais il ne se contente pas de raconter, il fouille, dissèque, ausculte, cherche à aller au plus près de la psyché de son camarade mort en prison en Irlande. Pour le comprendre, pour le donner à comprendre, il traverse le miroir et devient lui.

Mais vivre dans la tête d'un psychopathe n'est pas sans danger. Jo a non seulement rouvert les plaies mais est aussi volontairement devenu, le temps de l'écriture, un autre, dangereux, angoissant, et, au-delà, de tout, heureux de faire le mal.
Georg, et c'est ce qui est si difficile à comprendre, jouit de faire le mal. Il aime les images violentes qu'il dessine, il a au-dessus de son lit l'image du champignon nucléaire dont il se délecte.

Et Jo ? Mais Jo n'est pas celui qu'il dit être. Il trompe sa femme avec Katinka, ancienne amie de sa femme lorsqu'ils étaient tous, avec Georg et Agnete, dans la même classe. C'est une femme qui l'humilie mais dont il ne peut se passer, un amour toxique et vénéneux dont la persistance le surprend lui-même.

Jo est de plus en plus mal à l'aise, sa vie se désorganise sans qu'il comprenne pourquoi ni comment.
Et puis Georg, brutalement, revient.

Comme si la littérature avait ce pouvoir à la fois merveilleux et maléfique de faire revenir les morts à la vie, Georg revient hanter Jo. Jamais là où on l'attend, ombre et courant d'air, il est celui qui devine Jo, qui le précède, qui lui tend des pièges et l'habite entièrement, intimement. Fantôme du passé, goule affamée, Georg avale la vie de Jo et la recrache en menus morceaux.
Katinka est retrouvée morte, une page du dernier roman de Jo dans la bouche, Agnete décide de le quitter quand elle comprend qu'il avait une liaison avec elle, quelqu'un l'épie et entre chez lui, fait peur à sa femme et à sa fille.

Georg prend possession de celui qui lui a fait mal, il y a plus de vingt ans, celui qui fut son camarade mais l'a trahi, le renvoyant à sa monstruosité dérangeante. Non content de détruire sa vie, il la lui vole en se faisant passer pour lui au moyen d'un manuscrit dans lequel il avoue le meurtre de Katinka mais qu'il signe Jo Uddermann.

Roman vertigineux sur le double, le miroir, la fascination pour un autre dans lequel on reconnaît la part cachée de soi-même et sur le pouvoir de résurrection que possède l'écriture qui fait surgir les fantômes de notre vie passée, quitte à ce qu'ils nous détruisent, car le mal ne meurt jamais tout à fait.


Ikke noe musikk, dessverre 

(Hélas, pas de musique...)

Ce n'est pas grave, cela me laisse de la place pour remercier tout spécialement Céline Romand-Monnier qui m'a permis de  truffer cet article de petits éclats de norvégien très jolis.


Nikolaj Frobenius - Branches obscures - Actes Sud 280 pages février 2016
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

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