Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
BUVARD de Julia Kerninon

Chronique Livre : BUVARD de Julia Kerninon sur Quatre Sans Quatre

Photo : Pixabay


Quand deux écorchés se rencontrent

C’est l’histoire d’une fascination, à la Salinger. Celle de Lou qui se meurt d’envie de rencontrer sa fétiche écrivaine, la-dite vivant recluse au tréfonds de la campagne anglaise. C’est l’histoire de l’effet buvard, celui qui s’imprègne et finit par dégorger. Le trop-plein devient roman entre les mains de l’isolée, l’admiration devient amour dans le cœur du jeune Lou. C’est l’histoire d’une relation qui va virer au soliloque, d’une perdue qui ne demande qu’à retracer son chemin pour — qui sait — s’égarer encore plus. C’est surtout un premier roman impressionnant, par sa dextérité et sa maturité. Un premier roman qui évoque peut-être — comme pour de faux — les mémoires de Joyce Maynard, mais qui donne surtout envie d’attendre avec impatience le second.


Pour donner envie...

« Chez nous, si un enfant demandait un animal domestique, on lui filait un kiwi — il y avait un père qui avait eu cette idée un jour et ça avait fait marrer tout le monde dans la prairie, alors chaque saison nous étions systématiquement une poignée à nous balader avec notre kiwi dans la poche, terrifiés quand il devenait mou et collant et commençait à sentir la mort, parce qu’on savait comment les parents, pour entretenir la blague, se faisaient un devoir de coller une beigne au premier gamin qui aurait laissé mourir son kiwi. On avait bien tenté de se renseigner après les premiers décès, et on avait dépêché l’un des petits pour demander à l’institutrice si les kiwis étaient bien des animaux, mais ça n’avait pas aidé du tout puisqu’elle nous avait dit que oui et que c’étaient des oiseaux. Tout ce qu’on avait gagné à poser des questions ça avait été de croire pendant encore longtemps que nos kiwis étaient des genres d’œufs, et qu’on devait vraiment rater quelque chose puisqu’en dépit des toutes petites caresses de nos doigts sur leur surface velue, les secrets qu’on leur confiait, les jolis noms qu’on leur donnait, ils n’écloraient jamais. Ces foutus kiwis qui étaient simplement des fruits. »


Et la musique, cher Quatre Sans quatre ?

La musique, je ne sais pas, j’entends juste le tac-tac-tac des doigts qui tapotent sur la caisse enregistreuse, et qui bientôt taperont sur un clavier. Qui bientôt ne se contenteront plus de scander la musique, la poésie, du pygmalion mais qui sauront prendre leur envol pour écrire leur propre histoire. Car avant de devenir l’auteure recluse fascinante, CNS fut d’abord l’élève attentive, qui n’avait comme seule souci à anticiper que celui de dépasser bientôt son maitre — la naïve. A elle désormais, comme une revanche pour celle qui pensait avoir saisi sa chance, la petite musique de la vie gâchée, sublimée par le pouvoir de la résilience. Buvard est un roman sur l’inspiration créatrice, qui jaillit et rejaillit, sur le verbe qui se veut fluide et qui passe entre nous, sur nous, comme un souffle d’espoir ou de désespoir.


Pas de musique ? Un autre extrait !

« Je la voyais faire des choses, jour après jour, sans bien réussir à en tirer un sens. Quand, vers midi, elle descendait de son bureau pour aller enchaîner des roues dans le jardin, je restais assis sous la galerie, et je notais ce que je voyais sur un petit carnet en me sentant parfaitement stupide et déplacé. Elle n’arrêtait pas de m’échapper. Plus tard, quand elle tomberait sur mes notes — 11h34 : CNS mange des marrons glacés — 15h42 : CNS lave les feuilles de sa plante carnivore — 16h11 : CNS prépare une carafe d’ice tea — 16h15 : [erratum] : une carafe de bourbon — elle me dirait, en souriant vaguement : T’es drôle. Tu comprends rien. Tu crois que je suis excentrique alors que je suis simplement concentrée. Je ne suis pas un camp d’été, mon lapin. Je suis un écrivain. Tu ne me vois pas quand je suis dans mon bureau. Tu te dis seulement, elle travaille, et c’est vrai, mais tu ne sais pas exactement ce que c’est que ce travail que je fais. Tu es en visite — je vis là. Elle vivait là, en effet — dans le tumulte de sa tête, dans les livres, dans cette maison perdue au milieu de nulle part où je n’étais qu’un visiteur. »


Une auteure recluse et son jeune fan

Comme son nom l’indique, Julia Kerninon vient de l’Ouest. Et c’est bien une ambiance de l’Ouest (américain) qu’elle a su recréer. L’univers du sordide où les enfants ne valent pas plus cher qu’un nouveau pneu pour la bagnole, où les petits poussent seuls, comme des fleurs sauvages, au milieu des caravanes, où les couples se font et se défont à l’arrière des camionnettes, où tout se veut possible mais se révèle impossible. Cette fausse biographie d’une fausse écrivaine — Caroline N. Spacek — n’est qu’un prétexte pour faire éclore devant nos yeux les images d’une vie électrique. Servie par son écriture, qui ne laisse aucune place au doute, l’auteure assure et le fond et la forme. Captivant de bout en bout, Buvard saura vous absorber totalement.


Notice bio

Née en 1987, Julia Kerninon a publié deux romans aux Éditions du Rouergue : Buvard (2014), distingué notamment par le Prix Françoise-Sagan et le Prix René-Fallet et Le Dernier Amour d'Attila Kiss (2016), bourse de la fondation Lagardère.


BUVARD – Julia Kerninon – Babel – 214 p. janvier 2016

 

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