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CÉLINE de Peter Heller

Chronique Livre : CÉLINE de Peter Heller sur Quatre Sans Quatre

Peter Heller a touché à toutes sortes de professions avant de se mettre à écrire. Grand reporter nature et aventures à sensations fortes, articles pour lesquels il a obtenu des récompenses, le voici qui s’est mis à la fiction avec un roman post-apocalyptique La Constellation du chien (Actes Sud, 2013), puis Peindre, pêcher et laisser mourir (Actes Sud, 2015).


« Céline Watkins était détective privée. C’était une vocation étrange pour une femme répertoriée dans le bottin mondain qui avait grandi à Paris, puis à New York. Elle était sans doute la seule détective sur terre dont le père avait été partenaire de la banque Morgan en France durant la guerre. La seule détective en activité qui soit arrivée à New York à l’âge de sept ans et ait fréquenté l’école de filles Brearley, dans l’Upper East Side, puis l’université Sarah Lawrence, où elle avait étudié l’art. Et qui, à vingt et un ans, était retournée vivre une année à Paris où elle avait été l’apprentie d’un artiste expressionniste et où un duc l’avait demandé en mariage.

Elle possédait également ce que Mimi appelait une Passion pour les Perdants. Céline prenait toujours le parti des faibles, des dépossédés, des enfants, de ceux qui n’avait aucune ressource ni aucun pouvoir : les vagabonds et les sans-abri, les malchanceux et les toxicos, les abandonnés, ceux rongés par le remords, les brisés. Impossible de compter le nombre de chiens décharnés et tremblants que son fils avait fini par aimer, ni les familles chaotiques qui avaient séjourné chez eux plusieurs jours. Elle n’était donc pas une détective privée comme les autres. La plupart des gens se les imaginent comme des espèces de tueurs à gages – blasés, mercenaires, durs à cuire. Céline était une dure à cuire. Mais elle ne travaillait pas pour les nantis, elle n’espionnait pas les époux volages, ne surveillait pas de garçonnière et ne retrouvait pas les bijoux de famille. Elle-même en possédait de véritables qu’elle portait non sans un léger embarras quand les circonstances l’exigeaient - diamants Cartier et montres Breguet. Elle possédait également de l’argenterie ciselée du XVIIIe siècle. Elle comprenait le vernis de prestige de l’aristocratie, aussi bien que la responsabilité qui en découlait. Céline avait reçu en héritage le manteau des armoiries familiales, de cette famille qui était arrivée sur le vaisseau des premiers colons, avait travaillé dur et prospéré, mais souvent, ce manteau la démangeait et rien ne la rendait plus heureuse que de s’en débarrasser en l’accrochant à une patère à côté de son béret.
Elle n’acceptait d’enquêter que sur les Causes Perdues, celles qui n’auraient jamais pu s’offrir les services d’un détective privé. Il n’était jamais question d’influence, de rétribution ou même de justice et, souvent, ces enquêtes étaient menées gracieusement. Généralement, il s’agissait de réunir le membres d’une famille biologique. Céline mettait la main sur les disparus, les introuvables - rendait un fils perdu à sa mère, un père à sa fille – et son fascinant taux de réussite atteignait les quatre-vingt-seize pour cent, loin devant le FBI, pour ne prendre qu’un exemple. D’ailleurs, elle avait aussi travaillé pour eux – une fois, et elle ne recommencerait pas. » (p.15 et 16)


Céline est une femme de 68 ans, un joli Glock fermement accroché sous l’aisselle, ancienne grosse fumeuse, ancienne alcoolique, née une cuillère d’argent dans la bouche, parlant un français impeccable et maniant les derniers joujoux hi-tech avec grâce et efficacité.
Profession : détective. Loisir : artiste.

Elle vit avec Peter, un homme laconique que la vie avec Céline amuse et réjouit, en particulier parce qu’elle l’associe à ses enquêtes dont le taux de réussite dépasse largement celui du F.B.I.

Rien ne destinait cette enfant d’un milieu très privilégié à cette carrière mais Céline est une femme à la fois forte et téméraire - le danger comme l’effort physique ne l’effraient pas, elle aborde les situations les plus dangereuses avec un calme et une intuition empathique qui la sauvent de tout – très perspicace et hyper sensible à la détresse d’autrui. Sa spécialité est de réunir les gens qui se sont perdus de vue, ceux qui ont disparu ou se sont enfuis.

Une femme incroyablement douce cependant – très amoureuse malgré son âge - qui savoure le calme et la beauté d’un paysage, la chaleur du lit, l’odeur exquise du bon café, la bonté et l’intelligence de son compagnon. Une femme dont l’espace intérieur est immense, rempli des souvenirs encore ardents de ses jeunes années et des tragédies qui les ont peuplées.

Elle vient de perdre ses deux sœurs, il ne reste plus qu’elle pour porter les images de leur mère, revenue aux États-Unis pendant la guerre et que leur père n’a jamais rejointe, que la bonne société dont elle est issue finit par dédaigner légèrement quand elle a l’audace de tomber amoureuse d’un militaire divorcé. On ne plaisante pas avec l’étiquette, n’est-ce pas.

Elle a cessé de boire – elle est un très bon tuteur pour d’anciens alcooliques comme elle – et de fumer, il faut bien à cause de l’emphysème qui l’oblige à avoir recours parfois à une bouteille d’oxygène, et elle supporte avec la même grâce et la même élégance ses poumons défaillants et ses chagrins anciens dont celui d’avoir été contrainte, à 15 ans, d’abandonner un bébé, une petite fille, dont elle n’a jamais plus entendu parler. L’étiquette, toujours. Alors, rechercher les gens disparus, c’est presque une thérapie.

Une jeune femme vient sonner à sa porte, Gabriela, qui a perdu sa mère, noyée dans un accident dont son père l’a sauvée in extremis. Bien sûr, rien n’a plus jamais été comme avant, et ce père photographe, qui fait des reportages prisés et publiés, sombre dans l’alcool avant de se mettre en ménage avec une femme qui le sépare de sa fille, qui, alors qu’elle n’a que 8 ans, est priée de vivre à l’étage en dessous, de manière à ne pas rappeler à la mégère la femme morte de Paul Lamont, d’une beauté exceptionnelle.

Comment Paul en est-il venu à se mettre sous la coupe de cette femme ? Comment se fait-il qu’il ait laissé sa fille chérie vivre cet enfer ? Le roman de Peter Heller ne répond pas aux questions qu’il pose. Pourquoi les pères abandonnent-ils les enfants qu’ils aiment et comment vit-on avec des blessures pareilles ?

Le naufrage est toujours sous-jacent, on sent la tentation permanente du grand saut, du rideau enfin tiré sur les souffrances, du risque joué à quitte ou double qui, paradoxalement, irrigue de douceur et de tendresse les paroles et le comportement de Céline.

Gabriela intéresse immédiatement Céline, et pas seulement parce qu’elle a elle aussi perdu son père, mais également parce qu’elle est belle, forte, solaire.

Mais Paul est un jour parti en reportage dans le parc de Yellowstone sans en revenir, il y a 20 ans, tué par un ours sans doute. Gabriela doute de cette version et veut connaître la vérité.

Avec Peter – mari et femme forment un couple de détectives surprenant, de peu de mots et traversé d’étonnantes intuitions, capable de mettre une puce sur la voiture d’un suspect et d’éplucher des archives, le meilleur de la technique moderne et la crème de l’enquête à l’ancienne -, voilà Céline partie sur les traces des ours mangeurs d’homme, ou bien d’autres prédateurs guère plus recommandables, mais qui n’ont même pas la décence d’hiberner, ceux-là.

Empruntant le pick-up camping-car de son fils Hank, Céline et Peter s’en vont dans le Montana, le Colorado et le Wyoming, sur les traces de Paul, dont on se doute qu’il y a plus qu’un ours repu à rechercher puisqu’il apparaît bien vite qu’ils sont suivis par un jeune homme du genre FBI bien entraîné aux techniques de survie. Au lieu de s’en effrayer – pas trop le genre de Céline, il faut voir comment elle s’en sort face à une meute de bikers au couteau facile – elle lui parle et s’inquiète de sa santé et de son confort, allant jusqu’à lui donner de quoi se faire du bon café, sans oublier bien sûr de coller une puce GPS sur l’appareil en question.

Dans une nature à couper le souffle, littéralement ici puisque Céline doit respirer de plus en plus souvent son oxygène en bouteille, paisible et pure, tellement vaste et tellement sauvage, se trouve le secret de Paul, vieux de vingt ans.

Au-delà de l’histoire de Paul Lamont et de ce qui a bien pu lui arriver, ce sont les liens familiaux qui sont explorés dans ce roman. Céline et ses sœurs, toutes les trois solidaires et fortes de ce qu’elles tissent ensemble, une armure contre les coups du sort, tendre et indéfectible, mais aussi une forme de respect et de curiosité pour l’autre, dans toute son altérité, ce sont les liens les plus fructueux, ceux qui protègent et réparent. L’amour entre elles est évident, simple, facile. Céline va veiller sur ses sœurs malades et les accompagner jusqu’au bout sans peur ni angoisse. Personne d’autre n’était destiné à le faire. C’était la moindre des choses.

Entre parents et enfants, rien n’est si simple. Les parents font défaut, soit contre leur gré comme pour l’enfant dont on a privé Céline, soit par accident comme pour la mère de Gabriela, soit encore parce qu’on a une personnalité autodestructrice, un talent pour faire souffrir ceux qu’on aime, pour se punir soi-même.


Musique

Mavis Staples - I Have Learned To Do Without You

Dixie Chicks - Travelin’ soldiers

Randy Travis - I Told You So


CÉLINE - Peter Heller - Éditions Actes Sud - 336 p. février 2019
Traduit de l’anglais (E.U.) par Céline Leroy

photo : Ours du parc de Yellowstone - Pixabay

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