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Chronique Livre :
CALCAIRE de Caroline de Mulder

Chronique Livre : CALCAIRE de Caroline de Mulder sur Quatre Sans Quatre

photo : village des Flandres (Pixabay)


Caroline de Mulder est née en 1976 à Gand et est une auteure belge de langue française. Elle est professeur de lettres.
Elle a écrit plusieurs romans dont Bye Bye Elvis, publié chez Actes Sud en 2014, ainsi que des nouvelles et un essai , Libido sciendi : Le Savant, le Désir, la Femme en 2012.


En Flandres, près de Maastricht, des maisons s'écroulent sans prévenir. Dans l'une d'entre elle vivait, contre son gré, Lies, une jeune femme dont est amoureux Frank Doornen, un militaire qui a eu un AVC et qui n'a pas recouvré l'usage de son bras gauche. Son visage aussi est un peu bizarre, la partie gauche surtout. Alors il la cherche, et cette quête-là va le mener, comme Orphée, dans les entrailles de la terre, une terre toute bouffée, foutue, contaminée à mort par un entrepreneur pollueur et ripoux, Orlandini, qui se fiche du tiers comme du quart des conséquences de ses actes.

Seulement voilà, en face de lui, il y a les extrémistes nationalistes flamands écolos, dont a fait partie son propre fils...


14.
«  Y a de l'argent qui pue, et pour en profiter faut avoir le nez bien accroché. Orlandini est de ceux-là. » La première bouteille de genièvre est à moitié vide, Tchip à moitié plein. Il reprend sa respiration, il a si chaud que ses cheveux frisottés lui collent au crâne. Tout ensué il toussote, que ah, ça le gratte à la gorge. Frank Doornen aussi enfoncé que Tchip dans le fauteuil spongieux le ressert copieusement. « Merci, mijn luitenant, ça caresse le palais da streelt het gehemelte, comme vous avez l'air sévère. » Sévère non. Mais triste ce soir, oui. Triste, il le reconnaît. Et donc, les affaires de cet Orlandini ? « Bah, tout le monde connaît bien ses petits arrangements, suffit de deux clics pour avoir le détail, les journaux en ont parlé. Des procédures d'appel d'offres douteuses. Orlandini qui, pour remporter le contrat, « fluidifie » ses relations avec certains acteurs locaux. Et donc, comptabilité truquée destinée à décaisser des espèces toujours utiles. Offre de couverture, à savoir dossier bidon et concurrence faussée. Des arrangements pas nets avec des magistrats, des élus, des entrepreneurs, avec en arrière-plan les francs-macs, toujours de la partie. C'est un tout petit jardin secret qu'il arrose, Orlandini, en sponsorisant tel club de foot, parce que le sport ça permet d'être reçu, ou en faisant entrer dans le conseil d'administration tel politicard qui chercher à arrondir. Notez je dis ça et je dis rien, je blâme pas, la débrouillardise, je suis pas contre. Mais après, se donner des airs, faire l'écocitoyen en peau de lapin, se pavaner quand les officiels déroulent le tapis vert, c'est quand même gonflé. Et de sortir du Saint -Exupéry, comme quoi on emprunte la terre à ses enfants, tout ça de l'air cuit gebakken lucht. Et de proclamer des tas de valeurs, à grands coups de klaxons et de sonnettes met veel toeters en bellen, genre propreté, respect, organisation et sécurité, y a de l'abus. Mais tout finit par se savoir. Moi par exemple je peux dire que ce qu'il stocke là-dessous, c'est pas net, de l'information de première main mijn luitenant! Je dis « là-dessous », je parle des carrières de calcaire, bien sûr, y en a jusqu'à Maastricht et au-delà, vous savez ça, plus de quatre cents kilomètres de galeries ! Et c'est toujours pareil , on reprend à bon prix les déchets, et au lieu de les faire traiter, ce qui coûte cher, on s'en débarrasse comme on peut, de préférence en se faisant payer une deuxième fois. » (p. 47-48)


« Un monde minéral. Rien qui fleurit, rien qui moisit, rien qui pue coule pleure, juste le froid et la pierre. »

Quelle galerie de personnages ! Rien que pour ça, le plaisir est intense. On se croirait dans ces comédies italiennes des années 70, Affreux, sales et méchants par exemple, avec des trognes, des parlures, des gens quoi, de ceux qu'on n'oublie pas, qui composent la trame de nos dégoûts et de nos cauchemars tout en éveillant en nous une curiosité terrible. C'est la Flandre, une Flandre cassée, miséreuse, hantée par la pollution, la vie en marge, la vie en dessous, qui fait qu'on devient un peu fou. Les lieux sont magnifiquement impurs : squats bordéliques, bistrot repère de fachos nationalistes, bouge à putes, boutique de ferrailleur-poète détrousseur de disque dur, villas tape à l'oeil et puis en dessous, l'autre ville, les boyaux, les cellules, les restes de l'ancienne époque nazie, taillées dans le calcaire, le tout hautement toxique.

Dans ce décor laissé en marge de tout, comme en autarcie, comme coupé du monde, Frank Doornen promène sa silhouette improbable de chevalier, mais de chevalier à la triste figure puisqu'un AVC l'a laissé groggy du côté gauche. Mais a épargné le cœur. Lui, il bat et fort pour Lies, une jeune femme prostituée et maîtresse forcée du seigneur du village, Francis Orlandini soi-même, maître pollueur portant beau avec ses bagnoles hors de prix, ses villas démonstratives et ses femmes. Tout le monde sait tout sur ses turpitudes dans le village, mais personne ne s'oppose à lui : fatalisme et résignation.

La villa des Roses d'Orlandini s'est effondrée et Lies a disparu sous les décombres alors que Franck venait la chercher. Dès lors il n'aura de cesse de la retrouver.

Frank, le prince cabossé, rencontre Tchip - oui comme le petit pépiement de l'oiseau - le ferrailleur. Il a la langue bien pendue et l'oeil bien observateur, il connaît tout le petit monde du village et d'autant mieux qu'il a une marotte : il lit dans les disques durs des ordinateurs bons pour la casse dont il récupère les matériaux précieux. Alors les mails, les déclarations enflammées, les ratiocinations tristes et les désirs jamais comblés, il les connaît, ça l'occupe et ça le distrait, un genre de roman numérique, comme qui dirait. Partant, il en sait des choses, parce que chez lui c'est un squat et que deux garçons en particulier le fréquentent : Helder, un des fils d'Orlandini qui s'oppose à son père, fait des études en sciences naturelles et vit une vie d'ascèse après avoir été un très mauvais sujet, proche des nationalistes du parti NSA ultra nationaliste ( c'est un Wolfsangel, leur emblème, un S crochu et une barre au milieu, un genre de piège à loup stylisé et leur slogan : Flandre nette ! est original et bien dans le ton) récemment rejoints par les membres du Groehn-Rechts, un genre de parti écolo radical.  On voit ce qui les motive ; la déréliction de la région, le dénuement, la pauvreté, l'impression d'être des parias, mais aussi la pollution sans entrave organisée par Orlandini qui rend terres et rivières totalement létales. L'écologie radicale et l'extrême nationalisme : une jolie alliance n'est-ce pas !

Tchip accueille aussi, de temps à autre, Manke, un jeune garçon quasi mutique, boiteux, qui va et vient sans qu'on sache trop de quoi il vit. Il est accompagné d'un énorme perroquet, le plus souvent, et, quand il ne se tape pas la tête contre les murs ou ne casse pas son plâtre tout neuf à coups de cailloux, il déclame des passages de la Bible annonçant notre fin prochaine, le Déluge et tout le tralala, avec extinction de toute vie sur la terre.

Le Prince Carabossé, le ferrailleur-rimailleur, le fils déchu et l'enfant biblique, jolie petite équipe, non ? Tout s'effondre dans ce roman, tout est sapé par en-dessous, les eaux ruissellent et creusent, minent, rongent et les déchets toxiques d'en finissent pas de rendre la vie mortelle. On ne peut y opposer que sa folie.

Et puis, tout à trac, la dernière femme en date d'Orlandini, Louise, si seule, si laide, si riche, est retrouvée égorgée...
Pour trouver Lies-Eurydice, Frank-Orphée devra aller sous la terre, aux Enfers et peut-être revenir victorieux, si l'on croit encore aux contes qui finissent bien, à nos âges.

J'aime l'écriture, dont je n'ai rien dit encore, cette capacité complètement incroyable qu'a Caroline de Mulder à triturer la langue, à lui faire dire ce qu'elle n'a encore jamais dit à coup de ruptures, de jeu sur les sons et les images, d'alliances de mots inédites. Elle décrit magnifiquement, les gens, les lieux, les petits détails qui rendent des scènes inoubliables là, derrière la rétine, incrustées pour longtemps. Parsemée d'expressions étonnantes tirées du flamand (et aussi en VO, c'est beau et surprenant, c'est de la langue qui roule sous la dent ), le texte oblige le lecteur à considérer sa propre langue d'un œil neuf, elle le surprend par un petit décalage de la pensée à la fois drôle et profond.

Un roman noir, très noir, et toutes nos plus sombres peurs actuelles s'y terrent comme de la vermine au fond d'un labyrinthe de galeries souterraines...


CALCAIRE - Caroline de Mulder - Actes sud – collection Actes Noirs - 212 p. février 2017

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