Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CARNAVAL de Ray Celestin

Chronique Livre : CARNAVAL de Ray Celestin sur Quatre Sans Quatre

Photo : fanfare lors d'un enterrement à La Nouvelle-Orléans (Wikipédia).


L'extrait

« Ida et Lewis avaient passé la matinée assis au comptoir vermoulu d'un honky tonk de Back o'Town, où ils attendaient un ami de Lewis. C'était le genre d'endroit où on se bat à coups de bouteilles brisées, un rade miteux avec de la sciure par terre et une liste de boisson se réduisant au tord-boyaux fait maison et à de la bière trop forte. Ça sentait la levure fermentée, la marijuana, la sueur et la pisse. Il n'y avait personne à part le barman. Lewis et Ida et les trois Noirs sue leur trente et un assis à une table où trônait trois verres vides. Ils avaient dû boire toute la nuit et bien après l'aube car ils étaient là avant l'arrivée de Lewis et Ida et ils dormaient tous les trois à poings fermés. Le barman avait mis Jazz Baby de Marion Harris sur le Victrola posé sur le comptoir. Ida regardait les dormeurs dont la tête se balançait : on aurait dit trois danseurs plongés en transe par la musique. »


Le pitch

1919, La Nouvelle-Orléans. La première guerre mondiale vient de s'achever, les années folles commencent, fanfares de jazz et blues band inondent les rues pour accompagner les fêtards. Malheureusement ils ne sont pas les seuls, un serial killer tranche dans le vif, massacre des familles entières et laisse des cartes de tarot derrière lui. Ajoutez à l'ambiance fétide des marais et au vaudou qui pointe son nez, la mafia, une tempête mémorable en préparation, le racisme érigé en système et une corruption de compétition, vous obtiendrez une poudrière. Même si la pluie est omniprésente, le feu couve et risque à tout moment d'embraser la ville.

Cette cité mythique des musiciens aux cultures intimement mêlées, mais où les habitants vivent soigneusement séparés les uns des autres, est entourée d'un bayou propice à tous les fantasmes.

C'est dans ce contexte que le jeune flic Michael Talbot aidé par les tuyaux du journaliste local John Railey commence son enquête avec les moyens forcément limités de l'époque. Parallèlement, Ida, secrétaire de l'agence de détectives privés Pinkerton rêve de faire du terrain et entraîne son ami Louis Armstrong sur les traces du tueur, tandis que Luca D'Andrea, ex inspecteur ripou tout juste sorti de la prison où l'avait envoyé Talbot se lance également sur la piste. L'embouteillage n'est pas loin...sans compter sur les pressions occultes et les petits et grands secrets, d'hier et d'aujourd'hui, d'une cité extraordinaire où chaque rumeur est exacerbée par l'atmosphère électrique.

Des quartiers réservés au Carré Français, les ruelles boueuses et honky tonk, les personnages vont se croiser dans un scénario dantesque énervé par les caisses claires, les trombones et pianos fous de ragtime. Le tueur brouille les pistes et semble se jouer de ses poursuivants en s'appuyant sur les méandres de la société locale...La cuvette naturelle où se loge La Nouvelle-Orléans s'est transformée en chaudron et le bouillon qui y mijote pourrait bien être encore plus empoisonné qu'habituellement.


L'avis de Quatre Sans Quatre

Difficile d'imaginer plus dépaysant que ce beau polar passionnant d'un bout à l'autre. Tout y concourt, le lieu, l'époque, la diversité des protagonistes impeccablement décrits et animés et le climat d'apocalypse. Évidemment, vu la date des événements, on pense à L'Alièniste (Presse de la Cité) de Caleb Carr, mais aussi à L'Interprétation des Meurtres (Panama) ou L'Origine du Silence (Fleuve Noir) de Jed Rubenfeld. Comparaisons tout à fait justifiées, le texte de Ray Celestin n'a rien à envier à ses prédécesseurs. La Nouvelle-Orléans est la ville de tous les paradoxes, profondément raciste, elle intègre allègrement l'ensemble des cultures, joyeuse et fêtarde, elle cache une sauvagerie féroce et un goût prononcé pour le macabre et l'irrationnel, l'auteur peut s'en donner à cœur joie et laisser filer son imagination, rien n'est trop irrationnel dans cette atmosphère oppressante et légère.

Michael, Luca, Ida, chacun cherche dans son coin, suivant ses propres indicateurs, et, trois enquêtes parallèles ne sont pas de trop pour avoir une vue d'ensemble de la ville à cette époque. On joue les communautés les unes contre les autres, la corruption est institutionnelle et la confiance se doit d'être une denrée rare. La mafia joue ses pions, les politiques aussi, les journaux mettent un jerrican d'essence sur le feu régulièrement, une ambiance de catastrophe hante les quartiers. Ray Celestin a donc imprimé un staccato de rebondissements et d'actions impressionnant sans pour autant délaisser les personnalités de ses héros, leurs ressorts profonds et des descriptions détaillées des différents décors, c'set tout juste si l'on entend pas les brass bands, les invitations des putes de Storyville ou le choc des chopes sur les bars des honky tonk en suivant les arcanes de l'affaire.

Cette enquête est une longue transe, un voyage initiatique pour les quatre détectives amateurs ou professionnels, ils s'y découvriront en cherchant l'âme noire du tueur, changeront profondément, de la vraie littérature en somme, de celle qui transcende le sujet sans l'abandonner, qui donne à voir plus loin sans oublier de divertir.

Carnaval est un superbe thriller, exotique, remarquablement écrit, cultivé, un excellent moment de lecture estivale. La bonne nouvelle, c'est qu'apparemment nous retrouverons ces personnages dans de nouvelles aventures et d'autres cieux;-)


Notice bio

Ray Celestin vit à Londres. Il est linguiste et scénariste. CARNAVAL est son premier roman, il a été élu meilleur premier roman de l'année par l'Association des écrivains anglais de polars.


La musique du livre

La Nouvelle-Orléans en 1919, vous devez bien vous doutez que la musique est partout, dans les moindres recoins de la plus obscure ruelle. Des enterrements aux folles nuits débordant des bars et cabarets, du jazz, de l'opéra, du blues, comme dans Treme, la superbe série HBO où la ville se remet de Katarina. Dans CARNAVAL, elle attend le déluge et la prochaine tuerie d'Axman mais le remède est le même : jouer, partout, tout le temps...

Lewis « Louis » Armstrong, étant lui-même un protagoniste de l'enquête, ouvre le bal avec High Society qu'il joue lors d'un enterrement dans une fanfare.

Kid Ory, qui embauchera Lewis, Basin Street Blues, Jelly Roll Morton, Hesitation Blues

The Mysterious Axman's Jazz par Tom Brier et, pour finir, Original Dixieland Jazz Band, Livery Stable Blues.

CARNAVAL -Ray Celestin – Le Cherche Midi – 493 p. avril 2015
Traduit de l'anglais par Jean Szlamowicz

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