Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CAVALE de Virginie Jouannet

Chronique Livre : CAVALE de Virginie Jouannet sur Quatre Sans Quatre

photo : Pays basque (Pixabay)


Le pitch

Jeanne a oublié deux heures de sa vie.
Deux heures pendant lesquelles son compagnon a été poignardé.

À l’arrivée de la police, elle se souvient seulement s’être réveillée à ses côtés, dans une mare de sang.

Avant cela, rien.
Jeanne doit retrouver la mémoire.
Vite.

Quand commencent les appels anonymes, elle n’a plus le choix. Elle s’enfuit.
Au cours de sa folle cavale, il lui faudra dénouer les fils de son passé et faire face à une culpabilité d’enfance qui ne cesse de la ronger.


L'extrait

« Le café a refroidi. Elle n'y a pas touché. Bouraoui n'a pas l'air de réaliser qu'il pourrait aussi bien interroger une machine à délivrer des prévisions astrologiques. Plus il insiste, plus ses souvenirs deviennent fragmentés, détachés des faits réels,. Elle ne parvient même plus à se rappeler ses explications quand ils ont débarqué. Elle pense il s'agit d'un accident, d'un accident criminel ! mais les mots sonnent incroyablement faux, mieux vaut les ravaler puisqu'elle n'en possède pas de meilleurs. À la rigueur, elle pourrait lui fournir les raisons de sa confusion – la nausée, l'odeur de musc, les flashs du gyrophare, ses ongles dégueulasses et son trou de mémoire – mais ça ne suffira jamais. Comme il s'acharne à répéter les mêmes questions, elle se frotte les paupières, étonnée de les sentir brûlantes, puis regrette d'avoir bougé car il vient de s'interrompre, persuadé qu'elle va répondre. Chaque geste l'oblige à calculer le suivant. Elle songe aux animaux pris dans les phares d'une voiture, figés dans l'attente de la mort, à Lila qui adore discourir sur la théorie du battement d'ailes des papillons et des effets désastreux. Jeanne n'a rien à offrir, aucune explication. Le silence se prolongeant, elle se demande si sa sauvagerie d'enfant ne l'a pas prédisposée à vivre ce moment, comme si c'était déjà marqué à l'avance, le sang, la mort et cette nausée. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Presque mariée. Presque. Presque elle. Mais pas tout à fait. Elle ne sait pas. Jeanne n'en voulait pas de ces noces. Elle aimait le sexe avec lui, pas lui. Ne sait plus. Jeanne, est multiple et angoissée, seule et hantée de silhouettes fantomatiques qui ne vont jamais au bout du souvenir, qui s'arrêtent en route, laissant le champ libre aux doutes et aux supputations. Jeanne est amnésique. Pas de beaucoup, deux heures, cela n'est rien, mais quand un corps, lardé de coups de couteau, repose dans le salon, ça pose quelques questions délicates. Les flics aussi d'ailleurs en posent. Et comment y répondre ? Avec la meilleure volonté du monde, on semble forcément suspecte. Même à ses propres yeux. Surtout à ses propres yeux.

Cette scène dramatique, cette mort mystérieuse déclenche un processus régressif qui va entraîner Jeanne sur des chemins qu'elle a toujours voulu oublier, l'amnésie, paradoxalement, va raviver sa mémoire, la réactiver. Une sorte de jeu de cache-cache se déroule alors entre Jeanne et son double. Elle joue de sa gemellité, s'y perd, s'y retrouve peu à peu. Un parcours tragique où elle peut enfin remettre ses pas dans la Jeanne adolescente. Comme Alice, elle va changer de monde pour savoir enfin qui elle est.

Alors elle organise sa fuite, se volatilise. Pas que pour la police, qui n'a pas plus d'éléments à charge qu'à décharge, elle était là, certes, mais pas toute la soirée, pas qu'elle sache du moins, elle est sortie, c'est sûr. Puis elle est rentrée, et là, c'est le néant. Son compagnon trempait dans de louches affaires, stupéfiantes si l'on peut dire, et Jeanne craint pour sa sécurité autant que pour sa liberté. Il n'y aura pas que l'inspecteur Bouraoui à sa recherche, des ombres louches rôdent et son téléphone résonne sans cesse d'appels anonymes muets.

L'avantage de la disparition est que l'on devient une autre, libre, paranoïaque, effrayée sans cesse de croiser un tueur à ses trousses dans le petit hôtel du Pays basque où elle a trouvé refuge ou sa photo dans le journal, rubrique des personnes recherchées par la police, mais Jeanne perd son « je » et devient Anne, sa sœur jumelle dont elle a « emprunté » les papiers. À trop se fuir, on se retrouve obligatoirement en face de soi, la terre est ronde, il n'y a pas de miracle. Jeanne rencontre Emil, un sympathique routard norvégien, veilleur de nuit de l'établissement, qui la rassure, l'aide à se reconstruire petit à petit, à coups de rein et de tendresse. Il est un peu comme elle, il maîtrise mal la langue et a des difficultés à s'expliquer, n'a pas de plans d'avenir et ne s'attarde pas sur ses souvenirs. Il suit le vent et ses envies, elle se planque et tente d'envisager sa vie.

Cavale est un thriller, il contient tous les ingrédients du genre : les menaces, les frissons, les soupçons, le suspense prégnant et les phobies de Jeanne/Anne ne sont pas que chimères. Le téléphone sonne bien sans aucun interlocuteur, il y a de l'argent en jeu, il y a la police et le meurtre initial, la peur et l'amnésie, mais bien plus encore, il y a Jeanne et son passé morbide, celui de bien avant la mort de son compagnon. Virginie Jouannet calcule superbement son affaire, dissimule des secrets au milieu d'autres secrets, une mort dramatique peut en cacher une autre. Sa plume suit parfaitement les errements de son héroïne, bute avec elle sur des énigmes dont elle n'a pas la clé, s'exalte parfois pour mieux retomber dans le doute et l'angoisse. Elle trace un superbe personnage tourmenté, balloté entre ses identités et ses doutes, ses trahisons et ses mensonges, se raccrochant à une bouée mouvante, un homme sans cesse en mouvement, alors qu'elle se noie dans le doute et le noir qui règne dans sa mémoire. Peu de sang, peu d'action, une atmosphère lourde et étouffante de petits indices, de subtiles menaces qui enveloppe tout comme un brouillard mortel. L'auteur sait ménager l'incertitude, ne livrer son intrigue que bribe par bribe semblant se surprendre autant qu'elle surprend son lecteur, le tout dans un style ramassé et efficace.

Jeanne n'est pas seule à animer ce récit, Emil y prend toute sa place, Anne, les ombres de ceux qu'elle ne peut ou ne veut plus voir, les traumatismes lointains mais fondateurs, tout cela fait de Cavale un roman riche aux personnages puissants et complexes, une errance affolée dans un labyrinthe mémoriel dont l'issue est, à chaque page, incertaine.

Un excellent moment de lecture. Une seule hâte, connaître le dénouement tout à fait surprenant !


Notice bio

Depuis des années, Virginie Jouannet se consacre à l’écriture. Elle est l’auteure de pièces de théâtre, de poésies, de nouvelles. Elle vit actuellement à Bayonne. Cavale est son deuxième roman.


La musique du livre

Le traumatisme qui renvoie au monde de l'enfance et aux musiques rassurantes de cette période peuplée de super héros et de comptines dont

Capitaine Flamme et Sur le pont du nord, qui viennent à l'esprit de Jeanne.

La chambre de Joseph, son premier petit copain, posters de groupes comme Led Zeppelin, The Who, U2 et de Frank Zappa and The Mothers of Invention, ici : Dirty Love.

Enfin, Glenn Gould jouant une cantate de Bach utilisé pour une sonnerie de téléphone...


CAVALE – Virginie Jouannet – XO Éditions – 411 p. janvier 2017

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