Quatre Sans Quatre

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CES MONTAGNES À JAMAIS de Joe Wilkins

Chronique Livre : CES MONTAGNES À JAMAIS de Joe Wilkins sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans… Quatrième de couv…

Depuis la disparition de son père en plein cœur des Bull Mountains, il y a plusieurs années, et le décès récent de sa mère, Wendell Newman vivote de son salaire d’employé de ranch sur les terres qui appartenaient autrefois à sa famille.

Comme un rayon de soleil débarque alors dans sa vie aride le petit Rowdy Burns, fils d’une cousine incarcérée, dont on lui confie la garde.

Un lien puissant et libérateur se noue entre Wendell et ce garçon de sept ans mutique et traumatisé. Mais tandis que s’organise la première chasse légale au loup dans le Montana depuis plus de trente ans, les milices séparatistes qui vénèrent le père de Wendell se tournent vers le jeune homme. Bien décidé à ne pas prendre parti, Wendell devra tout faire pour protéger Rowdy et conjurer la violence qui avait consumé la vie de son père.


L’extrait

« Wendell retourna dans le mobile-home et la porte-moustiquaire se referma derrière lui en claquant. Il considéra le garçon assis sur le sol du salon qui gribouillait dans un cahier à spirales, des traits au crayon si sombres et si déterminés qu’ils viraient à l’argenté. Le garçon ferma soudain le cahier, enfonça le crayon dans les torsades métalliques du dos. Il regarda Wendell, le noir de ses yeux, la partie la plus immense de son corps.
- Je parie que tu as faim, dit Wendell. On va se préparer un truc à manger.
Il n’avait pas souvent été chez lui, au cours des dernières semaines de moissons, et s’il préférait le ragoût de bœuf ou le chili, il ne trouva pourtant que des conserves de pâtes au poulet dans le placard. Wendell se rendit compte qu’il allait devoir faire les courses plus régulièrement, maintenant que le garçon était là.
- Bon, eh bien c’est poulet ou poulet, mon pote.
Wendell prit une conserve sur l’étagère et ouvrit le couvercle à l’aide de l’ouvre-boite, puis avec une cuillère, il en partagea le contenu visqueux et coagulé dans deux bols qu’il enfourna au micro-ondes avant d’appuyer sur les boutons. L’ampoule était cassée, mais il entendait bourdonner l’appareil et savait qu’il chauffait. Le garçon resta planté là à attendre, se grattant le côté du visage, puis il s’assit à la petite table ronde dans la cuisine du mobile-home, et balança ses jambes maigres. Sept ans, et à peine vingt kilos tout mouillé.
L’assistante sociale de Billings, une femme mal fagotée au visage flasque, l’avait amené́ la veille. Elle lui avait dit qu’ils l’avaient gardé à l’hôpital plusieurs jours, pour être sûrs, et qu’ils avaient envisagé́ de le placer dans un foyer mais ils avaient découvert qu’il avait un oncle au sud de Delphia. Il leur avait fallu un certain temps pour retrouver sa trace, mais bon, voilà̀, ils étaient là, avait-elle dit en faisant un pas de côté avec un geste de la main vers le garçon. Voilà̀, c’était son neveu, un môme rachitique avec ses vêtements dans un sac en plastique et son cahier à spirales. Wendell rentrait juste, après plusieurs heures passées sur la moissonneuse. Il avait levé́ les mains et expliqué qu’il n’était pas son oncle mais son cousin. Lacy, la mère du garçon, était venue vivre avec Wendell et sa maman, Maureen, car le père de Lacy était parti travailler sur un bateau de pêche en Alaska, et que sa mère, la sœur de Maureen, était morte dans un accident de voiture des années plus tôt. Quand les lettres de son père avaient cessé d’arriver par la poste, Lacy s’était contentée de suspendre un rideau à travers la chambre qu’elle partageait avec Wendell, et elle était restée avec eux pendant presque toutes les années de lycée. Oui, Lacy avait été comme une grande sœur pour lui – ils avaient un an de différence –, mais elle n’était en vérité́ que sa cousine. Il voulait être certain que ce soit bien clair. » (p. 14-15-16) 


L’avis de Quatre Sans Quatre

Wendell Newman est un garçon simple. Un brave type qui s’use à travailler dans un ranch sans trop faire parler de lui. Le nom qu’il porte n’est pas une sinécure : son père, Velt, est une figure pour tout ce que cette région reculée du Montana compte de séparatistes et survivalistes. Velt a tué pour préserver sa liberté contre le gouvernement fédéral et s’est enfui dans les montagnes, bien des années auparavant. Nul ne l’a revu depuis mais sa légende reste vivace, il est devenu un exemple pour une partie des habitants, pas pour son fils qui est d’un naturel plutôt paisible et introverti.

La cousine de Wendell, Lacy, éternelle rebelle, est en prison pour une sale histoire de drogue, et son fils, Rowdy, présentant de forts symptômes d’autisme lui est confié. C’est ça ou l’anonymat d’un foyer d’accueil sordide. Difficile rencontre entre Wendell et ce gamin de sept ans totalement mutique, pourtant, très vite, des liens solides vont se nouer entre ces deux êtres abandonnés de tous.

La contrée est impitoyable. Étouffante et sèche l’été, glaciale l’hiver, les humains qui y vivent sont prématurément usés, physiquement et psychologiquement, par les conditions de vie, même si les paysages y sont à couper le souffle. Alors que Rowdy et Wendell s’apprivoisent mutuellement peu à peu, la population locale s’enflamme : le loup est de retour, il menace le gibier et les troupeaux. La faute aux écologistes et à leurs décrets stupides, la faute aux élites qui ne savent pas ce que c’est de vivre dans les bois…

Réflexe atavique, la première idée est de constituer des battues et d’éradiquer le prédateur, mais le gouvernement fédéral et les lois de protection de la faune interdisent le carnage. On évoque Velt, on s’arme plus encore, les langues vont vite, les milices s’organisent pour contrevenir aux diktats fédéraux, les jeunes sont enrôlés. On évoque la Constitution, les différents amendements qu’on estime bafoués par ces lois qui ne respectent pas les traditions, on revendique le droit de gérer sa vie comme on l’estime nécessaire.

Gillian, professeure, se bat afin que les enfants achèvent leur scolarité, elle lutte contre des parents qui ne croient pas en l’éducation. Pour eux, la seule école qui vaille est celle de la vie et des courses à travers les bois pour poser des pièges, chasser ou garder le bétail et défendre leurs droits menacés. Gillian croit en sa mission, se heurte sans faiblir à l’incompréhension générale. Veuve, son mari, garde forestier, a été assassiné quelques années auparavant, elle surprotège sa fille Maddy qui vit avec elle, et a tendance à faire de même avec les enfants dont elle doit assurer la scolarité. Ses démarches alimentent l’hostilité des plus intransigeants, de quoi se mêle-t-elle ? De quoi se mêlent-ils tous ?

On pourrait croire à une jolie histoire, tendance La petite maison dans la prairie, mais la comparaison ne tient pas longtemps. Peu à peu le récit s’enfonce dans le noir profond. Joe Wilkins décrit à merveille la nature, les prairies, les forêts, la chasse, et surtout les étoiles illuminant un ciel sans lumière parasite, mais il n’oublie pas de pointer les contradictions patentes des séparatistes, vivant pour la plupart sur des terres prêtées par l’État, ou survivant grâce à des allocations, ce qui ne les empêche en rien de se sentir oppressés par un gouvernement, coupable de tous les maux. Entre « Hussein » Obama, les lois pro-écologiques – pourtant bien faibles aux USA – et les délires martiaux d’habitants surarmés, la belle histoire de Rowdy et Wendell se déroule dans un climat étouffant et délétère. La force de ce texte est de ne rien négliger et d’intriquer contextes socio-économique, analyse politique et richesse des personnages.

La formidable relation entre le petit Rowdy et Wendell se construit page après page, à mesure que monte le suspense et l’agitation des milices, de même que l’histoire de Velt nous est livrée à travers des extraits du journal qu’il a tenu durant sa fuite. L’écriture est belle et juste, évitant l’emphase, elle permet au lecteur de s’imprégner de l’atmosphère si particulière de cette région tout en suivant pas à pas la progression des personnages principaux vers leurs moments de vérité, vers des destins tragiques. Vraie lueur du roman, l’amour qui naît à son rythme entre l’enfant traumatisé et Wendell, fait de petits riens, de confiance chèrement acquise, de patience et d’empathie.

Un premier roman noir remarquable, au souffle magistral, mêlant drames humains, obscurantisme et préservation d’une nature cruelle et pourtant splendide. Un récit puissant et lucide.


Notice bio

Joe Wilkins est né et a grandi au nord des Bull Mountains, dans l’est du Montana. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie et d’un récit sur son enfance et son adolescence, The Mountain and the Fathers. Ces Montagnes à jamais est son premier roman. Il vit maintenant avec sa famille dans l’ouest de l’Oregon, où il enseigne à Linfield College.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Gordon Lightfoot - Clouds of Loneliness et Tenessee Ernie Ford – Sixteen Tons

George Strait - I Cross My Heart

Bob Dylan - Tomorrow Is a Long Time

Charley Pride - Standing in My Way

Joni Mitchell - Carey


CES MONTAGNES À JAMAIS – Joe Wilkins – Éditions Gallmeister – collection Americana – 306 p. mars 2020
Traduit de l’américain par Laura Derajinski

photo : Pixabay

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