Quatre Sans Quatre

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CEUX QUE NOUS AVONS ABANDONNÉS de Stuart Neville

Chronique Livre : CEUX QUE NOUS AVONS ABANDONNÉS de Stuart Neville sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

À la mort de leur mère, Ciaran Devine, douze ans, et son frère aîné Thomas avaient été placés dans la famille Rolston. Mais un jour, Mr Rolston est retrouvé chez lui, le crâne enfoncé ; les deux frères sont auprès du corps, ils sont couverts de sang. Ciaran avoue être l'auteur du crime.

Sept ans plus tard, Ciaran retrouve la liberté mais Paula Cunningham, son agente de probation, soupçonne qu'il n'a pas dit la vérité. Elle s'en ouvre à l'inspectrice Serena Flanagan qui avait recueilli la confession du jeune garçon. Les deux femmes vont faire remonter à la surface des drames et des blessures qui continuent de ruiner les vies présentes, y compris les leurs...


L'extrait

« Purdy entra le premier dans la chambre, s'arrêta, prit une inspiration, et poussa un long soupir. Flanagan imagina qu'il lâchait un peu de son âme, un morceau de lui-même perdu pour toujours.
Elle s'était préparée à l'odeur. Toujours la même. Mais jamais elle n'aurait pu contempler froidement la dévastation qui s'offrit à ses yeux lorsqu'elle regarda dans la pièce.
Un côté de la chambre semblait normal. Le conservatisme propret d'un couple de bourgeois typiques, un décor manifestement choisi par l'épouse. Un joli papier peint à fleurs. Là aussi, un mobilier de qualité. Une coiffeuse ancienne, sans doute reçue en héritage.
Mais de l'autre côté, sous la fenêtre et tout autour, des murs lacérés, maculés par la folie et la haine. Des arcs rouges zébrant le papier peint. Sur la vitre, des gouttes de sang trop fines pour être visibles de l'extérieur.
Dans le coin, où il s'était réfugié, ce qui restait de David Rolston. Un bras tordu au-dessus de la tête, telle une poupée de chiffons jetée dans un accès de rage enfantine. Des fragments de crâne. Des lambeaux de peau, des mèches de cheveux. Un œil manquant, l'autre ouvert et vide.
Sur la moquette souillée, entre ses jambes écartées, un serre-livres en fonte représentant un chat. L'autre était resté sur l'étagère, à côté du corps qui gisait au milieu des livres épars.
« C'est pas possible..., dit Purdy. Des enfants ont fait ça. Des enfants. »
Instinctivement, Flanagan porta la main à son ventre. Elle n'avait encore annoncé à personne qu'elle était enceinte, à part à son mari. Elle formula une prière muette pour que cette horreur ne s'insinue pas en elle, jusqu'à la vie qui grandissait dans sa chair. » (p. 27-28)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ciaran Devine a beau être un meurtrier, condamné pour un crime atroce alors qu'il n'avait que douze ans, il suscite immanquablement une forme de pitié, une sympathie, un désir de protection chez ceux qui l'approchent. Ainsi en va-t-il pour Paula Cunningham, la jeune femme chargée de l'aider à se réadapter à la vie quotidienne après les sept années qu'il vient de purger dans un centre de détention pour mineurs. Malgré ses aveux, spontanés à l'époque, il n'avait pas convaincu l'inspectrice Serena Flanagan qui l'avait interrogé, persuadée qu'elle était que c'était le frère de Ciaran, Thomas qui avait fait le coup. Assassiner le père de la famille d'accueil qui les abritait depuis quelques temps. Un massacre serait un terme plus approprié. Le crâne du pauvre homme explosé à coups d'un serre-livres en fonte avec lequel le gamin s'était acharné sur lui. Paula contacte Serena et lui fait part de ses doutes, incapable qu'elle est d'imaginer le doux, introverti et inoffensif garçon, de 18 ans désormais, en tueur sanguinaire.

Thomas et Ciaran ont vécu une enfance abominable, père violent, mère toxicomane, morte trop jeune, ils survécurent comme ils purent de foyers en familles d'accueil, inséparables, fusionnels, formant une bulle imperméable au monde qui les entourait. Tout semblait aller mieux depuis qu'ils étaient arrivés chez les Polson, de braves gens, capables de leur donner un cadre, ayant un fils du même âge que Thomas, Daniel. Tout semblait puisque le corps de monsieur Polson fut retrouvé baignant dans son sang. De chagrin, son épouse mourut peu de temps après. Les deux frères avaient rayé la famille Polson de la surface de la terre. Daniel lui-même étant persuadé que c'était Thomas qui avait agressé son père. L'inspecteur Purdy, actuel chef de Serena avait mené l'enquête et s'était contenté des aveux de Ciaran, ne voulant pas entendre les réticences de Serena, enceinte à l'époque, qui avait établi un contact privilégié avec le jeune adolescent et ne croyait pas un instant à ses aveux.

Sept ans plus tard, donc, Paula, ressentant un sentiment de malaise vis-à-vis de Ciaran, contacte donc Serena pour lui faire part de ses doutes. Surtout que maintenant qu'il est libre, Ciaran va retomber sous la coupe de son frère qui a purgé une peine inférieure à la sienne et qui est dehors depuis déjà un certain temps. De son côté, Daniel Polson n'a pas abandonné l'idée de connaître enfin la vérité sur la mort de son père, Thomas ayant accusé la victime de gestes déplacés à son encontre.

Flanagan voit, à l'occasion de cette remise en liberté, la possibilité de faire éclater la vérité, bien que Purdy apprécie peu qu'elle remette ainsi en doute la qualité de son travail d'enquête de l'époque. Est-ce parce qu'elle débutait sa grossesse à l'époque des faits ou parce qu'elle avait réussi, en piétinant un peu au passage la procédure, à entrer dans la bulle que Ciaran avait dressé autour de lui ? Elle ne saurait le dire, mais cette affaire ne l'a jamais quitté. Elle éprouve encore aujourd'hui des sentiments bien troubles à son égard. L'inspectrice va délaisser ses dossiers, sa famille, mettre en péril son couple, afin de tirer cette histoire au clair, convaincue d'être en train de secourir un innocent manipulé par son frère.

Sacré personnage que Serena Flanagan, en rémission d'un cancer du sein, mutilée par la chirurgie, elle remet souvent en doute les vérités paraissant évidentes. Comme ce double suicide, du moins est-ce ainsi qu'a conclu son rapport l'inspecteur-chef Brian Conn, celui d'un couple d'amis à Flanagan. L'inspectrice n'y croit pas, elle soupçonne un tout autre scénario, s'attirant les foudres de Conn en plus de celles de Purdy. Sans compter son mari qui perd patience devant ses absences répétées...

Les faits et les aveux d'un côté, l'intuition, le sixième sens de l'autre, un Ciaran doux comme un agneau, effrayé par son ombre, fragile, peinant à exprimer ses émotions, Thomas, sûr de lui, dominateur, agressif, on comprend très vite les doutes légitimes de Flanagan et Paula, surtout que dans le sillage des deux frères réunis, des faits graves laissent à penser que Thomas sévit de nouveau. Bagarres, agressions, nouveau meurtre, même Purdy se laisse peu à peu convaincre de lâcher un peu la bride sur le cou de Flanagan.

Cette affaire repose sur le doute, la culpabilité d'être passé à côté de quelque chose dans l'enquête initiale pour Serena, d'avoir à suivre un jeune homme injustement condamné pour Cunningham, des impressions, fugaces, des assurances acquises en-dehors des faits, et Stuart Neville excelle à entretenir l'incertitude, à jouer sur les zones troubles, le flou. Le lecteur n'en sait pas plus que Flanagan, il voit par ses yeux, constate avec elle les failles dans la condamnation de Ciaran. Loin d'être un roman psychologique, Ceux que nous avons abandonnés est dans l'action permanente, dans le coup de théâtre à répétition, le suspense maximum et les montagnes russes émotionnelles, espoir et abattement se succèdent tout au long du récit jusqu'à un dénouement tout à fait inattendu, un coup vicieux soigneusement dissimulé.

Encore un très bon polar irlandais, entre culpabilité et déni, illusions et réalités des faits, l'auteur creuse ses personnages à l'os et joue à merveille sur les zones d'ombre d'une intrigue retorse pour nous captiver jusqu'à la dernière ligne.


Notice bio

Stuart Neville est né en 1972 à Armagh, Irlande du Nord. Il débute avec le très remarqué Les Fantômes de Belfast, récompensé par le Prix Mystère de la critique et le Los Angeles Times Book Prize. Il est l'auteur de la série consacrée au policier Jack Lennon ainsi que de Ratlines, un thriller haletant sur les filières d'exfiltration des nazis en Irlande du Nord et Le silence pour toujours, paru en 2017 chez Rivages/Noir.


CEUX QUE NOUS AVONS ABANDONNÉS – Stuart Neville – Éditions Payot & Rivages – collection Rivages/Noir – 360 p avril 2019
Traduit de l'anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau

photo : Visual Hunt

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