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CEUX QUI PARTENT de Jeanne Benameur

Chronique Livre : CEUX QUI PARTENT de Jeanne Benameur sur Quatre Sans Quatre

Jeanne Benameur est une écrivaine française, romancière, poétesse et dramaturge.


« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.
Eux deux restent immobiles, face au photographe. Comme si rien de tout cela ne les concernait.
Lui est grand, on voit qu’il a dû être massif dans sa jeunesse. Il a encore une large carrure et l’attitude de ceux qui se savent assez forts pour protéger. Son bras est passé autour des épaules de la jeune fille comme pour la contenir, pouvoir la soustraire d’un geste à toute menace.
Elle, à sa façon de regarder loin devant, à l’élan du corps, buste tendu et pieds fermement posés sur le sol, on voit bien qu’elle n’a plus besoin de personne.
L’instant de cette photographie est suspendu. Dans quelques minutes ils vont rejoindre la foule des émigrants mais là, là, en cet instant précis, ils sont encore ceux qu’il étaient avant. Et c’est cela qu’essaie de capturer le jeune photographe. Toute leur vie, forte des habitudes et des certitudes menues qui font croire au mot toujours, les habite encore.
Est-ce pour bien s’imprégner, une dernière fois, de ce qu’ils ont été et ne seront plus, qu’ils ne cèdent pas à l’excitation de l’arrivée ?

Le jeune photographe a été attiré par leur même mouvement, une façon de lever la tête vers le ciel, et de perdre leur regard très haut, dans le vol des oiseaux. C’était tellement insolite à ce moment-là, alors que tous les regards s’empêtraient dans les pieds et les ballots.
Ils ont accepté de poser pour lui. Il ne sait rien d’eux. On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. Lui, ce jeune homme plutôt timide d’ordinaire, prend toute son assurance ici. Il se fie à son œil. Il le laisse capter les choses ténues, la façon dont une main en tient une autre, ou dont un fichu est noué autour des épaules, un regard qui s’échappe. Et là, ces deux visages levés en même temps. » (p. 11-12)


1910.

Il y a, sur ce bateau qui arrive à Ellis Island, tant d’espoirs de vie et de désirs multiples, de desseins, de renoncements et d’acceptation résignée d’un recommencement possible qu’ils bruissent en mille langues qui cascadent et ricochent sur le bastingage des différents ponts, depuis ceux des gueux partis pour ne pas mourir tout de suite jusqu’à ceux qui cherchent dans l’ailleurs un renouveau à leur destin.

La liberté se conquiert par l’exil, comme fut contraint de le faire Énée, portant son père vaincu sur les épaules, sa fuite de Troie incendiée lui ouvrant finalement le chemin vers un espace encore vierge qu’il façonnera librement à sa volonté.
La langue est le seul bagage qu’on conserve intact, qui ne sera ni fouillé par les gardes, ni volé en chemin, le lien avec l’hier et ceux qui vous ont vu naître.

Dans ce bateau, au terme de ce long voyage qui les déracine et les rend cependant plus libres, délivré du poids du passé, vivaces comme le bourgeon qui ne demande qu’à s’épanouir, se trouvent Donato et sa fille Emilia, mais aussi Esther, l’Arménienne qui a vu tous les siens mourir, et puis Gabor, le bohémien, le violoniste qui voyage avec son clan et qui regarde Emilia de loin, qui joue pour elle le langage universel de sa musique.

Devenu veuf, Donato, acteur de renom, s’est laissé persuader que l’Amérique serait l’occasion d’une nouvelle carrière, et sa fille, peintre, y a vu aussi l’occasion de trouver la liberté et le souffle dont elle manquait en Italie, plus conservatrice, pieuse et corsetée. Elle veut une carrière à elle, n’être plus fille de et pas femme de, être elle-même, de toute sa force.

Esther, elle, crée des vêtements. Elle a échappé à la mort par miracle et porte en elle le deuil de son peuple, de sa langue, de tout ce qui constituait l’Arménie qui n’est plus. Seule l’Amérique peut lui donner une nouvelle patrie où elle ne craigne pas de voir les corps sans vie s’amonceler dans des fosses hâtives.

Quant à Gabor, il n’a de patrie que celle de son clan et de leur musique, le mouvement est leur essence, le départ toujours renouvelé la seule existence qu’il connaisse. Par le monde ils vont, vifs et frémissants comme les oiseaux, jamais attachés à personne ni à rien, ambulation éternelle qui se suffisait à elle-même.

Sur le quai, un jeune homme, Andrew Jonson, prend des photographies. La beauté d’Emilia et le couple à la fois distingué et émouvant qu’elle forme avec son père attire son attention. Pour lui, l’immigration n’est pas si lointaine – une immigration de famine et de misère venue d’Islande du côté de son père, conquérante et sûre d’elle du côté de sa mère dont l’ancêtre était passagère sur le Mayflower -, il vit aujourd’hui dans le luxe et la sécurité avec ses parents mais sa grand-mère islandaise, dont la fille est morte là-bas, sur sa terre glacée, se souvient et parle encore à son petit-fils la langue qu’on ne parle pas chez eux.

À ceux qui arrivent, Ellis Island est une épreuve. Comme si partir de chez soi, accepter de tout laisser de ce qu’on connaît et qui est une partie de vous-même n’était pas une preuve de bonne volonté suffisante, il faut subir les humiliantes heures d’attente et les vérifications minutieuses de l’état de santé. Ce pays pour lequel on a renoncé à tout ne vous ouvre pas les bras comme ça, non, il vous trie et vous choisit, sans accorder d’emblée sa confiance à qui a pourtant fait déjà tant d’efforts et pris tant de risques.

Andrew se lie à Donato et Emilia, il promet de les aider le lendemain, quand ils débarqueront à New-York. Pour lui, un autre destin est tracé, et sa mère ne comprend pas le besoin qu’il a de se lier avec ces migrants dont elle ne soupçonnent pas qu’ils puissent être assez bons pour fréquenter son fils, surtout qu’il est en âge de fonder une famille et qu’elle a trouvé, pense-t-elle, la fille de bonne et puissante famille qui sera à même d’être l’épouse idéale.

Leurs origines, personne n’en parle, comme s’ils avaient de tout temps fait partie de la classe aisée de ce pays dont seuls les autochtones sont écartés. On peut très bien vivre avec un pareil déni, on peut même vivre très confortablement, sans une once d’empathie pour la foule à la fois excitée et pleine d’angoisse qui dort à Ellis Island.
Lorsque Sigmundur, le père d’Andrew, regarde la photo de Donato et d’Emilia prise par son fils, il se remémore son « enfance exilée de l’Islande », et s’étonne qu’on puisse partir sans nécessité absolue :
« Ainsi donc on peut venir en Amérique juste par choix. On peut choisir de quitter sa terre, sa langue et tout ce qu’on connaît. Il pense C’est plus grave et il ne sait pas pourquoi. »

Comme une chance pleine de vigueur et de renouveau, comme une possibilité de s’affranchir des codes anciens et de sculpter dans la matière encore vierge de cette vie nouvelle quelque chose de jeune et d’éclatant, Donato, Emilia et Esther, au terme de cette ultime nuit d’attente, s’élancent vers l’inconnu qu’il ne leur reste plus qu’à dessiner à leurs exactes mesures.

« Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout.
Ils dérangeront le monde où ils posent le pied par cette quête même.
Oui, ils dérangeront le monde comme le font les poètes quand leur vie même devient poème.
Ils dérangeront le monde parce qu’ils rappelleront à chacune et à chacun, par leur arrachement consenti et leur quête, que chaque vie est un poème après tout et qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste.
Ce sera leur épreuve de toute une vie car lorsqu’on dérange le monde, il est difficile d’y trouver une place.
Mais leur vaillance est grande. »

Une langue magnifique qui scrute dans la nuit les contours souples et mouvants de l’âme, des désirs et des craintes, des souvenirs et des audaces nouvelles, un beau regard porté sur l’autre dont la différence ajoutée à la mienne forme l’humanité.


La musique du livre

musique traditionnelle tsigane et arménienne...

Opa Tsupa - Les deux Guitares 


CEUX QUI PARTENT - Jeanne Benameur - Éditions Actes Sud - 336 p. août 2019 

photo : migrants débarquant à Ellis Island au début du XXe siècle - Wikipédia

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