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CHAQUE HOMME, UNE MENACE de Patrick Hoffman

Chronique Livre : CHAQUE HOMME, UNE MENACE de Patrick Hoffman sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

San Francisco. Cinquante tonnes de MDMA sont sur le point d’être réceptionnées. Raymond Gaspar, discret délinquant tout juste sorti de prison, est chargé par son nouveau patron de contrôler l’acheminement de la cargaison. Il doit surveiller le responsable de la distribution, ainsi que l’intermédiaire nécessaire au bon déroulement de l’opération : une femme qui a ses propres projets concernant la drogue.

Miami. Un gérant de discothèque, par ailleurs garant du transport maritime de la marchandise, s’apprête à commettre une grossière erreur pour les beaux yeux d’une femme qu’il vient de rencontrer.

Bangkok. En amont de la chaîne d’approvisionnement, un homme, Moisey Segal, se prépare à passer le coup de fil qui mettra toute la filière en danger.

Si bien organisé soit-il, le trafic de drogue est une machine aussi terrible que fragile dont les défaillances sont, bien souvent, humaines.


L'extrait

« Sortir de prison, c’est comme se faire enlever une dent malade : on est content d’en être débarrassé, mais on ne peut s’empêcher de passer la langue à l’endroit où elle se trouvait. Cette fois-ci, Raymond Gaspar avait tiré quatre ans. On l’avait bouclé dans un établissement de Tracy du nom de maison d’arrêt Deuel, ou MAD. Le seul horizon qu’il se vit offrir en termes de réinsertion sociale consistait à entretenir le circuit de distribution de la came. À la fin de sa peine, il était devenu une espèce d’entraîneur de football. Il indiquait aux joueurs où se placer, quoi faire. Il n’était pas entraîneur principal. Celui-là, c’était plutôt son chef : un type qui répondait au nom d’Arthur.
Raymond s’était acoquiné avec Arthur parce que l’un de ses oncles avait bossé avec lui. Dès que Raymond avait été transféré de San Quentin à la MAD, son oncle lui avait dit d’aller trouver le dénommé Arthur. « Ne t’inquiète pas, l’avait-il rassuré, il n’y aura qu’un Arthur dans la cour de promenade. » Une affirmation on ne peut plus exacte. Arthur avait affiché un grand sourire quand il avait appris qui était Raymond.
Il s’avéra que l’homme était un contact précieux au sein de la MAD. Il pesait lourd, et pas uniquement dans l’établissement, où il faisait profil bas. Son influence s’étendait bien au-delà des murs de la prison. Il appartenait au camp des Blancs, mais collaborait également avec les Noirs et les Latinos. Pour autant que Raymond sache, Arthur était le seul type dans tout le système carcéral californien à pouvoir contacter aussi bien la Fraternité aryenne que les Black Panthers,e t à obtenir qu’ils bougent. Son patron était de cette trempe-là. » (p. 11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Arthur est un dur, un vrai, un caïd qui dirige ses affaires depuis la prison où il est enfermé, la MAD. Il bénéficie bien évidemment d’un téléphone portable et tous les moyens de communiquer avec ses associés, surtout qu’il a l’oeil à tout grâce à ses nombreux contacts dans tous les milieux. Il touche une bonne part sur un trafic de méthamphétamine en provenance de Birmanie, une affaire internationale ayant des ramifications en Thaïlande, en Israël, à Miami et San Francisco. Pas de la bricole, quoi.

Mais Gloria, la cinquantaine, originaire des Philippines, chargée de la distribution, lui a mis la puce à l’oreille en se plaignant de son contact, Shadrack, un métis amérindien, totalement déjanté selon elle. Gloria assure à Arthur qu’elle gère sans problème les bizarreries de son acolyte, pourtant celui-ci n’est pas d’un naturel confiant et envoie un demi-sel qui va être libéré flairer le terrain et lui rendre compte, Raymond Gaspar. Pauvre homme.

À peine entré en contact avec les deux énervés que son Gloria et Shadrack, Ray va vivre l’enfer entre une Philippines paranoïaque et un Amérindien perché très haut, il ne va plus dormir, plus avoir une minute afin de réfléchir. Ivre ou défoncé du matin au soir, pressé par l’un ou par l’autre, il sera bien incapable de remplir sa mission. Ray est un pion dans une partie qui le dépasse, une partie qui prend sa source chez le fabricant de MDMA souhaitant que son client augmente le volume de ses achats.

Arthur n’est que le responsable de la partie terminale du réseau, celui-ci a été monté de toute pièce par deux Israéliens résidant à Miami. des types retors, mais prudents, qui savent que plus les quantités sont importantes plus les risques sont grands. Ils ont construit avec rigueur toute une chaîne, de l’Asie à l’Amérique, un édifice solide tant que rien ne vient le troubler. Hors augmenter les flux est une grande perturbation qui ne va pas sans entraîner des réticences chez un certains nombres de participants. Il y aura certes plus d’argent, des montagnes de fric à la clé, mais bien plus de dangers de faire capoter tout le système.

Le sujet du roman est la réorganisation stratégique d’une filière de came. Du producteur jusqu’au dealer, vue à travers le prisme de plusieurs personnages-clés et au cours duquel il apparaît que le terme homme du titre doit être pris au sens d’humain, tous sexes confondus, tant il s’avère que les femmes ne sont pas les moins dangereuses de tous les protagonistes. Une machination à tiroirs multiples dans laquelle Patrick Hoffman entraîne son lecteur avec un grand talent, du billard à douze bandes dans lequel on ne sait jamais quelle est la boule visée en définitive ou comment elle sera éliminée. Impossible de définir également qui est complice de qui et dans quel but, un bal des faux-culs géant ponctué de mises en scène et coups fourrés de génie quand les Chinois entrent dans la danse.

En quatre parties, chacune donnant un point de vue de la même histoire tout en la faisant progresser, l'auteur dissèque à petites touches les ressorts des diverses machinations en cours. Il y a ce qui est prévu, réglé, millimétré, puis l'improbable, le chien dans le jeu de quille, une jeune fille intrépide et sans scrupule, habituée à survivre au milieu des pires traquenards qui va considérablement bousculer l'organisation. Vanya, dans un premier temps, ses identités s'accumulent, elle change de nom, d'apparences, de langage en fonction des interlocuteurs, de ses proies. Un personnage ébouriffant auquel le récit doit beaucoup, il est un des grands intérêts du roman.

Un premier polar très réussi, drôle, survitaminé, pas une seconde pour s’ennuyer, juste l’envie de tourner la page afin de voir ce qui se mijote depuis le début du chapitre, et de tomber sur une nouvelle embrouille impossible à anticiper. On y meurt, on y ressuscite parfois, pas toujours, rarement même, et le dénouement est à la hauteur des attentes, tordu à souhait.


Notice bio

Patrick Hoffman a grandi à San Francisco, où il a travaillé pendant dix ans pour le bureau d'aide juridictionnelle. Il exerce désormais la profession d'enquêteur privé à Brooklyn. Chaque homme, une menace est son premier roman publié à la Série Noire.


La musique du livre

Dr. Dre - Still D.R.E. ft. Snoop Dogg

Stephanie Mills - Something in the Way

Coolio - Gangsta's Paradise feat. L.V.


CHAQUE HOMME, UNE MENACE – Patrick Hoffman – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 303 p. février 2019
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Antoine Chainas

photo : Pixabay

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