Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
CHAT SAUVAGE EN CHUTE LIBRE de Mudrooroo

Chronique Livre : CHAT SAUVAGE EN CHUTE LIBRE de Mudrooroo sur Quatre Sans Quatre

photo : art aborigène (Pixabay)


Le pitch

Australie, dans les années 1960. Le narrateur, jeune métis aborigène, sort d'un court séjour en prison suite à un cambriolage. Livré à lui-même, il erre entre les bars jazz, où il risque de retrouver ses mauvaises fréquentations, et les plages où flâne la jeunesse dorée locale. Il se heurte de nouveau aux multiples barrières entre lui et les blancs, lui et les Aborigènes, lui et une société dans laquelle il ne trouve pas ses repères. Dans une librairie, il tombe sur un exemplaire d'En attendant Godot de Samuel Beckett, qui lui fera l'effet d'un électrochoc...

Parcours initiatique entre spleen urbain et retour à la brutalité du bush, Chat sauvage en chute libre est un roman politique, mais aussi l'histoire d'une rédemption.


L'extrait

« Dans la rue de nouveau. Je traîne devant un disquaire d'où jailli un air que je connais bien... Trouble in mind, I'm blue … Un batteur solitaire frappe le rythme lent de la mort derrière les paroles. Un saxo désespéré laisse échapper des plaintes qui n'en finissent pas. Notes bleues issues du chagrin du peuple noir, accablé de problèmes. La voix d'une noire entre deux âges modulant dans mon cœur... Trouble in mind...
Toujours eu des problèmes. « Ne crée pas de problèmes, mon garçon », avait répondu ma mère lorsque je lui avais parlé de ces enfants blancs qui se moquaient de moi et donnaient des coups de pied dans mon cartable. Elle avait espéré que j'arriverais à me faire quelques amis parmi eux, mais ça ne s'était jamais produit. À l'école, ils jouaient avec moi quand ils étaient obligés de le faire, mais après la classe, ils s'en prenaient toujours à moi. Au début, j'avais gardé ça pour moi puis un jour, elle avait hurlé en voyant l'état de mon cartable et mes chemises déchirées. Une fois, je l'avais trouvée en train de les recoudre, les larmes aux yeux. Alors, je lui avais dit que cela ne m'atteignait pas, que je m'en fichais. « Ils sont jaloux parce que j'ai de bonnes notes, c'est tout, lui avais-je dit. Et, quand je serai grand, je serai très riche et je t'achèterai de jolies robes comme en porte les mamans des enfants blancs. » Elle s'était mise à rire et avait passé la main dans mes cheveux, en me conseillant de grandir vite pour qu'elle soit encore assez jolie pour les porter. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Comment vivre quand on a pas d'identité reconnue ? Père blanc, mère aborigène, le narrateur oscille entre les deux communautés, n'appartient ni à l'une ni à l'autre, il erre dans l'intermonde, rejeté par tous, étiqueté « délinquant » pour tout bagage. Taulard, mauvais garçon, de culture et de couleur indéterminée, pas la bonne, jamais la bonne, quel que soit son interlocuteur. Sa seule attache ? Sa mère, l'unique personne sur Terre à lui donner un sentiment d'appartenance, mais sa présence bienveillante s'efface au fil de sa déshérence. Il est son fils, c'est un début de reconnaissance. Il veut lui offrir les plus belles choses, il ne souhaite qu'être un bon « objet », un garçon aimant, qui rend fière celle qui valide son existence. L'auteur, Mudrooroo, ne lui donne pas de nom, jamais, il est, c'est tout. Qui ? C'est une autre histoire. La réponse communément admise est que c'est un délinquant, forcément, il n'est pas comme les autres, il n'est comme personne...

La loi étant un ensemble de règle établit par une communauté pour régir son fonctionnement, comment un jeune garçon rejeté par toutes les communautés pourrait être tenu de s'y plier ? Certes, les lois s'appliquent sur les territoires des-dites communautés, mais lui n'a aucun ailleurs, aucun lieu où il existerait simplement en tant qu'être humain ayant le pouvoir d'influer sur son propre destin. Et à quelles lois doit-il se conformer, ce gamin ? Celles des Blancs ? Des Aborigènes ? Par qui va-t-il être défini ? Par les autres, forcément, par défaut, par habitude, pas par ses capacités ou son intelligence.

Les Aborigènes sont sales, ils n'apportent que des ennuis, ils boivent, se droguent, volent, terrible description. C'est ce que sa mère lui a appris, reniant son origine, mariée à un blanc, veuve, remise en ménage avec un autre blanc puisqu'il lui aurait été impossible de rester dans sa maison sans cette caution, elle se serait vue contrainte de retourner dans la réserve, vivre avec ceux que les dominants lui ont appris à mépriser. Ce qui n'empêche pas les enfants blancs de le persécuter à l'école, dans la rue, les flics de se méfier de lui... Où qu'il aille, il est en territoire ennemi, il est l'intrus, le malvenu. Même en taule, il est victime d'un régime spécial, comme si sa naissance même était une trahison contre l'humanité toute entière. Dans le bush, ce ne sont pas les aborigènes qui le rejettent mais la terre elle-même, il n'est pas à sa place, n'est pas en harmonie.

Il s'invente un look, il sera de la bande des « bodgies », des dingues de la sape, des apparences donc, traînera au milk-bar, il faut bien être quelque chose d'autre qu'une anomalie, une sorte d'accident génétique comme une insulte à tous les clans qui peuplent sa région. Là, il découvre le rock, le blues, la souffrance des Noirs bien loin de son pays, les filles qu'il associe à la mère, qu'il répugnent à baiser, sans trop savoir pourquoi, fasciné par leurs seins, sans se l'expliquer. Le milk-bar, c'est le point d'eau, l'endroit des rencontres, bonnes ou mauvais, mauvaises surtout en ce qui concerne le héros qui n'a pas le choix, le meilleur est rarement pour lui. Insolent, timide, fier-à-bras, manquant de confiance en lui, il navigue à vue, sans plan, sans repère, ne pense pas aux écueils, navire sans pilote sur une mer agitée, il est balloté de tous côtés, condamné dès l'origine par son métissage.

La rédemption, il y songe, il liste ses bonnes intentions, se répète ses propres mises en garde, le chemin sera, il le sait, long et périlleux. Aborigène dans une Australie ségrégationniste, il ne peut prétendre aux mêmes droits que les blancs, il n'est pas l'un d'entre eux non plus. Ancien prisonnier, c'est ce qui fera office de pédigrée pour lui dès le début du roman, il ne prend la lumière que dans l'univers clinquant du bar, une atmosphère de juke-box hurlant du rock des années cinquante et soixante ou susurrant du blues, de filles blanches et riches, faciles à épater, emplies de bons sentiments, passionnées par l'étude in vivo d'un spécimen unique, ramené au rang d'individu exotique, de monstre de foire...

Ce jeune homme est poignant, il crie la douleur de ceux qui ne sont rien, à qui on ne laisse aucun choix, des innommés de la Terre, pire que les damnés de même origine, ils n'ont pas l'espérance du groupe ou la chaleur de la solidarité pour respirer un peu. Ce texte à plus de cinquante ans, il est d'une actualité féroce, d'une puissance brutale qui vous dévore, d'une beauté sauvage nourrie des déferlantes électriques des guitares et des claquements des serrures qui se referment dans les geôles exiguës où la société range soigneusement ceux qu'elle ne veut pas voir.

Chat sauvage en chute libre est considéré comme un roman fondateur de la littérature aborigène, j'aurais tendance à penser qu'il déborde largement ce cadre et qu'il interpelle l'humanité toute entière par sa force et son implacable démonstration de ce que l'on peut appeler le destin de ceux qui n'ont pas eu la chance de naître au bon endroit de la bonne couleur. Un réquisitoire contre ce qui pourrait être conçu comme un déterminisme, la délinquance dans la population aborigène, et qui n'est que le résultat d'un racisme impitoyable.

Le récit est enrichi d'une belle préface de Tom Thomson, d'une post-face et d'un manifeste, Je suis moi et personne d'autre, de Mudrooroo lui-même, posant un éclairage passionnant sur sa démarche et sa vie.


Notice bio

Mudrooroo est né en 1938 en Australie- Occidentale. Son enfance tumultueuse le mène très tôt en maison de correction. Il publie en 1965 son premier roman, Chat sauvage en chute libre. Suivront des années de voyage, d'écriture et d'engagement pour les droits des Aborigènes.
À la fin des années 1990, il est mis à l'écart du monde des lettres australien suite à une controverse sur ses origines aborigènes. C'est alors qu'il part s'installer au Népal pour travailler à son autobiographie.


La musique du livre

« La musique cafardeuse ravive la douleur de ma solitude. »

Une playlist de 14 titres, donnée par l'auteur lui-même, est présente comme sur tous les ouvrages d'Asphalte Éditions, du rock, du blues, du rythm'n blues dont voici un échantillon :

Chuck Berry - You Can't Catch Me

Nina Simone - Trouble In Mind

The Coasters - Young Blood

Little Richard - Rip It Up

Johnny O'Keefe - So Tough

Frankie Lymon and the Teenagers - I`m not a juvenile delinquent


CHAT SAUVAGE EN CHUTE LIBRE – Mudrooroo – Asphalte Éditions – 193 p. janvier 2017
Traduit de l'anglais (Australie) par Christian Séruzier

Chronique Livre : LA FILLE-HÉRISSON de Jonas T. Bengtsson Chronique Livre : LE DIABLE DANS LA PEAU de Paul Howarth Radio : DES POLARS ET DES NOTES #50