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Chronique Livre :
CIRQUE MORT de Gilles Sebhan

Chronique Livre : CIRQUE MORT de Gilles Sebhan sur Quatre Sans Quatre

L’auteur :

Gilles Sebhan est un auteur et peintre français. Cirque mort est son premier roman noir.


Voilà, rapidement :

Un enfant a disparu. Son père, un policier, a presque abandonné l’idée de le retrouver et s’enfonce dans ce quotidien cotonneux et indistinct de l’après. Mais il reçoit une lettre anonyme qui l’envoie sur la piste du Dr Tristan qui accueille dans son établissement de jeunes psychotiques.

Le lieutenant Dapper va se lancer corps et âme dans la recherche de son fils.


Un extrait :

« Savez-vous pourquoi je me suis intéressé à la psychiatrie, monsieur Dapper ? dit le docteur Tristan. Je veux dire en définitive. Exactement pour les mêmes raisons qu’un prêtre se tourne vers Dieu. Il marqua un temps, sans doute pour ménager son effet. Parce que tous ces enfants qui sont ici ont beaucoup plus de réponses à notre quête de vérité que tous les plus grands spécialistes réunis dans des sommets sur le réchauffement climatique, les nouvelles formes de cancer ou l’économie participative. A la place où vous vous trouvez assis, je reçois très souvent des jeunes gens qui se trémoussent, se balancent sur leur chaise, se soulèvent pour lâcher un pet ou se mettent à hurler pendant plus de dix minutes, pris dans un délire où leurs parents deviennent des entités malveillantes, qu’il s’agit d’éliminer. Eh bien tous ces garçons m’enseignent la réalité du monde. Ce n’est pas moi qui leur porte secours, mais eux. Ils viennent délivrer leur parole prophétique dans ma pauvre vieille oreille de médecin. Bien sûr, il y a des imposteurs, il y a des impies. Mais depuis quarante ans que je fais ce métier, j’ai pu constater que parmi eux se cachait toujours un messie.

Dapper eut un rictus d’agacement. Il était resté silencieux parce qu’on disait à l’école de police que c’était le meilleur moyen d’obtenir des informations : la plupart des hommes ont horreur du vide. Il seraient prêts à avouer leur crime plutôt que de passer dix minutes dans le silence absolu. Mais il y a aussi des petits malins qui arrivent à parler sans rien livrer d’eux-mêmes. De faux souvenirs, la sensibilité entièrement artificielle, des proches qui n’existent pas. Dapper avait assez de métier pour repérer un tordu quand il en voyait un. Et le médecin lui semblait correspondre parfaitement. Le lieutenant déplia le papier et poussa la lettre sur le bureau. Un bureau étrange, en bois massif orné de têtes sculptées. Le corbeau ne s’était pas embêté à découper des lettres dans un magazine mais avait écrit dans un caractère insolite, chaque lettre s’inscrivant dans un carré. C’était visiblement tracé à la main mais imitait une espèce d’écriture numérique comme on trouvait parfois sur les réveils. Et cela disait : « L’insensé se croise les mains, et mange sa propre chair. » Suivait une sorte de rébus fait de dessins et de syllabes. Mais même un enfant aurait pu déchiffrer l’énigme derrière laquelle se cachait l’adresse de l’asile et le nom du médecin. Celui-ci sourit. C’est une phrase de l’Ecclésiaste que j’aime beaucoup et que je répète souvent à mes petits patients. Elle vous invite à ne pas renoncer. Vous pensez votre fils mort mais je crois que vous vous trompez. » (p.11-12)


Et puis mon sentiment :

Théo n’est pas rentré à la maison. Le monde se décompose lentement autour des Dapper, puisque l’un comme l’autre ont failli à leur mission première qui est d’assurer la sécurité de leur enfant.

Dapper est constamment hanté par des visions du passé concernant son fils, il se reproche son attitude envers lui, comme si cela pouvait expliquer qu’il ait disparu, pas assez compréhensive, pas assez douce, pas celle qu’il aurait fallu. Il trouvait Théo trop sensible, trop sérieux. Un garçon qui ne supportait pas la cantine, qui détestait le jeudi, excellent élève et grand lecteur.

Deux autres enfants ont disparu, avant Théo, deux garçons. Et, comme une prémonition, peu de temps avant que Théo disparaisse à son tour, a eu lieu un fait étrange et sanglant : tous les animaux du cirque venu passer Noël en ville ont été retrouvés la tête séparée du corps à la hache. Comme beaucoup d’autres enfants, Théo a vu cette scène incroyable dont la brutalité ne peut que receler un message, mais lequel ? Pour surmonter ce souvenir, il faudrait faire sens de ce carnage, comme un rituel primitif qui apporterait protection par la mort procurée.

Pour aider les enfants spectateurs involontaires du « cirque mort », ainsi que s’y réfère Théo, la maîtresse leur fait faire des dessins, et une illustratrice apporte sa contribution aux enfants, permettant ainsi de dépasser le traumatisme collectif.

« Venu lui-même chercher Théo le jour de l’accrochage, Dapper avait pâli en voyant l’alignement des visions. Vous êtes sûr qu’il ne vaudrait pas mieux oublier, avait dit Dapper et elle avait pensé : encore un type qui mourra sans s’être approché de lui-même. »

«  Le grand remplacement, avait-il coutume de lancer, je vous le prédis, et ce ne seront ni les migrants du Sud ni ceux de l’Est, qui viendront remplacer un à un nos bonnes cervelles nationales, mais tous mes petits insensés. Un jour vous vous réveillerez, et les petits insensés auront pris les commandes. Ce triomphe de la folie, il l’appelait de ses voeux, y voyant la chose la plus souhaitable pour la survie de l’espèce. »

Dapper reçoit une lettre anonyme contenant un rébus, encore un dessin, envoyée par un des enfants du centre dirigé par le Dr Tristan. Un homme curieux ce docteur, qui a écrit des livres expliquant ses théories originales sur la maladie mentale. Pour lui, l’insensé est celui qui voit le monde tel qu’il peut être, c’est lui qui apporte aux autres la libération de la norme asséchante, et le soignant doit s’immerger dans son monde, tenter de le comprendre en partageant son point de vue, en s’inspirant de lui. Ceux que nous prenons pour des malades mentaux sont, au contraire, ceux qui portent le futur de l’homme et Tristan appelle de ses vœux le remplacement de nos tristes et aveugles consciences par celles, brillantes, clairvoyantes, libérées de toute scorie, de ses petits protégés. Violents, assassins parfois, psychotiques et dangereux mais seuls capables de renouveler notre civilisation.

Et tout spécialement Ilyas, un adolescent avec qui il a une affinité particulière. Et c’est justement cet enfant-là qui a envoyé la lettre anonyme.

Dapper entre dans un monde qui a perdu les règles cardinales auxquelles il se plie habituellement : comme dans un conte, ou dans un rêve, tout est interchangeable, tout peut se recomposer et se décomposer à l’infini. Ilyas connaît Théo, mais pas le Théo de son père, un autre Théo que Dapper intègre soudain à sa propre vision de son fils et qui lui apparaît avec une netteté et une logique qui le foudroie. Il serait donc passé complètement à côté de son enfant, n’aurait rien compris à ce petit garçon…

Les corps des deux autres enfants disparus sont retrouvés, avec le dégel et on ne s’est pas contenté de les tuer, on a aussi tenté d’étranges greffes animales sur leur crâne, comme une parure totémique tirée d’un conte cruel. Deux ados qu’Ilyas connaissait bien, également. Tout tourne auteur de cet étrange garçon qui a des visions et qui dit être capable d’entrer en connexion avec Théo.

Dapper oublie, face à Ilyas, toutes ses bonnes manières de policier, toute sa rationalité, il veut le croire, il abroge d’un coup 15 ans raisonnables pour entrer dans le monde de la déraison, le seul fil qui permet de résoudre le mystère de la disparition de Théo : c’est le père qui parle, le père qui tire son pistolet, qui fait fi des lois et des règles, qui retrouve la violence de son enfance. Tout explose dans le monde bien ordonné de Dapper, depuis qu’il connaît Ilyas. Mais Ilyas, lui, le connaît depuis longtemps. Il a passé et repassé dans sa tête des centaines de fois l’image apaisante de Dapper le prenant dans ses bras, le serrant contre lui, comme il l’a vu faire pour Théo. Devenir Théo, avoir Dapper pour père, être un fils.

Monde du double, monde inversé, miroir déformant, peut-être celui dans lequel on se retrouve ou bien celui dans lequel on se noie, aucune identité n’est fixe, aucune certitude ne peut être maintenue bien longtemps, rien n’est définitif dans le monde mouvant de ce roman tout en sentiers tortueux qui dessinent une image qu’on ne veut pas voir, qu’on ne peut pas voir, traumatique, insoutenable, folle.

Polar cauchemardesque et étouffant, images de mort comme des tableaux cruels, monde qui renverse nos confortables certitudes et les échange pour un vacillement inquiétant, Cirque mort dérange durablement. Grande littérature, donc.


CIRQUE MORT - Gilles Sebhan – Éditions Le Rouergue - collection  le Rouergue Noir – 160 p.  janvier 2018

photo : Pixabay

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