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COMME DES RATS MORTS de Benedek Tótth

Chronique Livre : COMME DES RATS MORTS de Benedek Tótth sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Benedek Tótth est né en 1977 en Hongrie. Il vit actuellement à Budapest. Il a notamment traduit Bret Easton Ellis, Cormac McCarthy, Aldous Huxley, Hunter S. Thompson. Comme des rats morts est son premier roman. Difficile de ne pas discerner la parenté de son roman avec ceux de Bret Easton Ellis, notamment, pour la peinture sombre de la jeunesse et de sa violence oisive et shootée.


Sur le plot de départ...

De jeunes lycéens hongrois, membres d'un club de natation qui les entraîne pour les championnats régionaux. Et quel ennui, la vie ! Heureusement qu'on peut picoler, se droguer, baiser et regarder des pornos, heureusement aussi qu'on peut fracasser la gueule de plus jeunes, ou de concurrents. Les ados ne sont décidément plus ce qu'ils étaient...

Ces jeunes hongrois ne se contentent pas de claquer la porte au nez de leurs mères en disant qu'ils n'ont pas demandé à naître, d'ailleurs pas sûr que leurs mères aient les idées assez claires pour s'en rendre compte, s'ils le faisaient.


En maillot ! Sous la douche !

- J'ai un rhume, Dance, je passe mon tour.
- Peuh ! Petite nature !

«  D'abord je fais rien, je le regarde seulement, ensuite je le tourne sur le côté, il se met à gémir. La soixantaine, mal rasé. Ou bien la quarantaine. Il pue la vinasse. Il a une blessure profonde au front, le visage en sang. Il a un trou noir à la place du nez, le sang lui coule dans la bouche. Ses paupières tremblent, il essaie d'ouvrir les yeux mais ses cils sont collés par tout ce sang. Une bulle de salive se forme entre ses lèvres et éclate aussitôt. Il respire encore. J'ai jamais vu de mort, c'est pas l'idée d'en voir un bientôt qui m'effraye, et à vrai dire, tout ce sang dans cette lueur rouge, je trouve ça beau. J'entends un bruit derrière moi : Greg s'extirpe de la tire et claque la prtière. Il passe devant, s'accroupit, examine le pare-chocs le front plissé, puis touche la calandre. Il est pâle. Les phares illuminent ses cheveux bouclés, on dirait qu'il a une auréole. Il se relève et reste immobile, aveuglé par la lumière. Il se frotte les yeux et vient vers moi.
- Allez, on dégage !
- Faudrait appeler les pompiers.
- Pour quoi faire ? On peut continuer.
- Je parle pas de la bagnole, connard.
- Alors quoi, putain ?
- Il vit encore, je dis.
- Rien à foutre.
- On appelle les pompiers !
Greg fulmine :
- T'as pété les plombs, putain, ou quoi ?
- Non.
- Putain, tu veux appeler les pompiers pour un sanglier, ou quoi ?
- C'est pas un sanglier.
- Quoi alors ?
- Un vieux.
- Mes couilles !
- Puisque je te le dis.
Il insiste :
- C'était un sanglier, putain. Un sanglier, c'est sûr
- Mes couilles, je te dis !
Il s'approche du vieux, le regarde, le touche du pied. Le mec gémit de nouveau. Greg recule en poussant des cris hystériques. J'aurais jamais imaginé qu'il pouvait avoir la voix si aiguë.
- Pourquoi ce fils de pute de merde à la con s'est couché sur la route ? Connard d'enculé de fils de pute ! » (p. 19-20)


Partez !

- Tu sais faire la brasse coulée, toi, Dance ?
- Mêle-toi de tes affaires, impertinente.

Une bande de jeunes Hongrois dans une voiture empruntée et conduite sans permis – mais des heures d'entraînement sur les consoles, ça remplace : musique, drogue, une fille agenouillée passant de l'un à l'autre, l'autre se laissant tripoter par qui veut... une soirée normale, ordinaire, un moyen comme un autre de tuer le temps et de se procurer le plaisir de l'illicite. Greg, c'est le leader, le chef, parce qu'il a plus de pognon, parce qu'il a cet ascendant naturel qui fait que les autres obéissent, avec un goût pour la violence et la perversion qui implique qu'on réfléchisse à deux fois avant de lui dire non, parce qu'il est beau et charismatique.

Les autres, c'est La Bouée – copain super utile car il a un médecin dans sa famille, plus facile pour avoir accès à des ordonnances ! -, Dany, un peu fragile, un peu timide, le narrateur et des filles – à ce stade-là, on ne les distingue plus tellement les unes des autres. Les filles, c'est simple, faut en avoir avec soi presque tout le temps, comme un paquet de mouchoir, pour se soulager. Après, il n'y a pas que les filles, les mères, ça le fait bien aussi, surtout celles avec les nibards et les lèvres refaits.
De toute façon, il y a presque mieux encore que tout ça, ce sont les pornos, parce que, là, Greg en a des centaines, de toutes sortes, tous répertoriés et rangés par thème, de quoi passer des mois entiers très occupé. Et comme les adultes se foutent pas mal de savoir ce que leurs enfants font...

Les pères ? Ils ne sont guère présents, évidemment, mais à la place il y a des substituts : l'entraîneur de l'équipe de natation, violent , agressif et incapable de faire autre chose que de hurler sur ses nageurs ou le prof de maths, un sale type qui fait redoubler les élèves à plaisir, un vrai sadique : « Il a plus de poils dans les oreilles que de cheveux sur la tête, il transpire tout le temps comme s'il était au sauna et ses poils de nez pourraient lui servir de moustache. Comme un tueur en série pédophile, sauf qu'il est meilleur en maths. »

La voiture fonce à tout berzingue sur la route, les passagers sont tous défoncés, Greg conduit comme à son habitude beaucoup trop vite, histoire d'épater les autres, de leur foutre la trouille et de se fabriquer des sensations fortes.

Mais cette fois-là, il y a un problème : ils renversent un vieux à vélo. Ils ont du mal à comprendre que ce n'est pas un sanglier mais que c'est un vieux. Seul le narrateur veut appeler les secours, mais Greg l'en dissuade, ça va leur amener trop d'emmerdes, ça ne vaut pas le coup, ce n'est jamais qu'un vieux, un paquet de linge pas très propre et on s'en fout !

Comme d'habitude, on ne s'oppose pas longtemps à Greg qui distille un sentiment proche de la peur, on sent qu'il n'hésiterait pas à se montrer très vite très violent, et jusqu'où il serait capable, on ne sait pas, on préfère ne pas y penser. Et puis la dope, c'est surtout lui qui la distribue. Ca mérite bien qu'on satisfasse ses caprices, non ?

Alors, à peine sonnés, sans aucune mauvaise conscience, encore envappés et embrumés, les copains repartent chez eux, demain matin, il y a entraînement à la piscine et puis le lycée.

La mauvaise conscience ? Mais à propos de quoi ? Leur existence même ne s'embarrasse de rien de moral, jamais. La violence gratuite, le sexe, la dope, les jeux vidéos et les pornos, c'est la base de leurs journées. Dès qu'il manque un de ces dérivatifs, l'angoisse refait surface, le vide pointe le bout de son nez, les heures sont interminablement dépourvues de sens. Rien ne permet de voir plus loin, ailleurs, autrement. Il n'y a rien en dehors de l'ici et maintenant, et qu'on en perçoive le moins possible, parce que la réalité est encore plus glauque et merdique que le reste. Jamais l'un de ces ados ne parle d'un futur possible, il n'y en a pas sans doute. Les adultes ne sont d'aucun secours et le seul qui soit inoffensif, Otto, parle de partir en Colombie pour se faire un max de thune avec de la blanche. Seule la natation offre une possibilité de dépassement de soi, de conquête, de progrès.
Le narrateur, voguant au gré de ses pulsions sexuelles, de sa soumission au chef, de ses envies de se défoncer, ne réagit à aucune des saloperies que le groupe commet, comme les humiliations et les coups donnés à des petits par exemple. S'il n'y participe pas toujours, il ne lui vient pas à l'esprit de s'en désolidariser ou de les dénoncer, rien n'est vraiment assez important pour ça, jusqu'à ce que les choses tournent mal pour lui. A partir de là, les événements se précipitent...

Cynisme, haine, violence, goût pour l'humiliation, mais surtout dérive totale d'une jeunesse incapable d'être en prise avec une réalité consternante et dont rien d'autre que la recherche de l'extrême limite ne peut consoler.

Scènes très crues, racontées avec une telle distance planante que c'en est drôle parfois, Comme des rats morts est le bilan cruel de la jeunesse – pas seulement hongroise - accro à tout ce qui, chimiquement ou pas, met la réalité à distance. Entourés d'adultes incapables de jouer leur rôle, démissionnaires ou violents, Greg, Dany, La Bouée et les autres se consument dans l'ennui mortel d'une vie sans espoir.


De la musique ! Bien sûr !

En plus de la sélection ci-dessous, vous pourrez y trouver : Abba - Dancing Queen, Boney M, George Michael

Rihanna - Russian Roulette

Nirvana - Smells Like a Teen Spirit

Slipknot - Wail and Bleed (meilleure musique pour tuer )

Slipknot - Before I forget

Bee Gees - Stayin' Alive

Kispál és a borz - Ha az életben


COMME DES RATS MORTS – Benedek Tótth – Éditions Actes Sud – Collection Actes Noirs - 255 p. octobre 2017
Traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba

photo : Pixabay

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