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COMME LES LIONS de Brian Panowich

Chronique Livre : COMME LES LIONS de Brian Panowich sur Quatre Sans Quatre

Brian Panowich est pompier en Géorgie, à Augusta et écrivain. En 2015, il publie son premier roman, Bull Mountain paru en Babel, qui met en scène la famille Burroughs, dirigeant un empire criminel alimenté par la drogue depuis trois générations, dans le nord de la Géorgie. Avec ce roman, il est lauréat du ITW Award 2016 pour le meilleur premier roman et du Pat Conroy Award pour le meilleur roman policier.
En 2015, ITV studio a acheté les droits pour l'adaptation de Bull Mountain dans une série télévisée.


« La première explosion transforma la porte d’entrée en une gerbe de petit bois, mais dans la grange à flanc de montagne réhabilitée en salle de billard, aussi bondée que mal famée, la foule en sueur ne remarqua rien d’autre que la musique. C’est la seconde déflagration, celle des chevrotines qui criblèrent le plafond et firent voler en éclats la boule à facettes, qui capta son attention. La musique s’arrêta dans un scratch et une pluie de bris de miroirs, de panneaux acoustiques et de fibres roses d’isolant thermique s’abattit sur la piste de danse. La fumée des coups de feu et la poussière de plâtre emplirent le bar d’un épais brouillard bleu qui sentait la cordite. En quelques secondes, toutes les lumières s’allumèrent. Un homme en tenue de combat noire avec un morceau de collant tendu à l’extrême sur le visage actionna son fusil de chasse une troisième fois.
- Allez, bande de fils de putes, tout le monde à plat ventre, ou je vous garantis que je dézingue la première tête de nœud qui dépasse.
Les regards interdits se braquèrent sur lui, mais le type avait l’air à l’aise, content d’être enfin le centre de l’attention.
- Hé les mecs, je déconne pas, là. La dernière tapette qui restera debout va passer un sale quart d’heure. Me roulez pas vos yeux de merlan frit et face contre terre, j’ai dit.
D’un grand geste, il désigna la dalle en béton, canon de son Mossberg pointé vers le bas. Le sol glissait à cause de la Jägermeister renversée et puait la bière éventée, mais les clients du repaire secret commencèrent à comprendre ce qui se passait et à tomber à genoux un à un tandis que la fumée se dissipait. Le bar était un bâtiment délabré, qui avait auparavant servi de grange de séchage à cannabis. Construit sur une dalle de béton, simple ossature de bois avec plaques de plâtre, l’endroit avait bâti sa réputation dans les Blue Ridge Foothills sur son irrespect total de la morale. Dans cette partie de la Géorgie du Nord, il y en avait pas deux comme ça. Et tous les soirs, on y encaissait un paquet de fric. La clientèle du Trou de Tuten, ou le Trou tout court, comme l’appelaient les gens du coin, était un mélange de vagabonds, de pervers, d’étudiants curieux et de fétichistes d’autres coins de l’État. Des marginaux qui ne cadraient pas dans les bars plus traditionnels du comté de Helen ou Rabun. Le genre de personnes que la plupart des gens préféraient ne pas connaître. » (p. 23-24)


Bull Mountains, Géorgie. 

Le clan Burroughs a été tout puissant, régnant sur les trafics divers et variés et faisant respecter sa façon de voir les choses avec quelques balles de revolver.
Du clan il ne reste qu’un homme, Clayton, mais celui-là est shérif, et a tué, en luttant contre lui, son frère Halford. Les Atrides, en quelque sorte, du sang et encore du sang et une famille en lambeaux.

La mère ? Elle est partie, la mère, et depuis longtemps, tentant d’emmener Clayton encore bébé, lasse des coups et des humiliations. Elle n’a pas su se montrer assez maligne ou assez discrète, son mari l’a empêchée de prendre le petit et a incité le plus grand à l’insulter en guise d’au revoir. Une belle saloperie, son mari, qui avait planifié de la laisser s’éloigner certes, mais avait placé son homme de main sur le chemin de sa femme avec une consigne : la tuer.

Trois garçons, dressés à la dure à obéir à leur père pour mériter de prendre leur place dans tous les business du clan Burroughs. Mais Clayton a tout fichu en l’air en passant du bon côté de la loi, tout le monde est mort et on ne sait même pas ce qu’est devenu le gros paquet de fric accumulé par le clan.

Clayton en a gardé une jambe abîmée, une boiterie à vie et une grosse grosse dépression que rien ne soigne, ni l’alcool, ni les médicaments, ni sa femme Kate, ni l’arrivée de leur petit garçon, pourtant ardemment et longuement désiré.

Pour dire vrai, Clayton n’est plus bon à grand-chose, son boulot en pâtit, sa vie privée aussi, et Kate, qui a tout accepté et bataillé à ses côtés depuis toujours, se surprend à se demander si elle va pouvoir continuer à vivre encore longtemps comme ça. Elle a le sentiment de ne plus vivre avec lui puisqu’il est toujours fourré ailleurs, sans leur accorder, au bébé et elle, plus qu’une vague présence alcoolisée, dans le meilleur des cas. Elle voit tout ce qu’ils ont construit à deux s’effilocher, se dissoudre et rien ne semble pouvoir ramener l’harmonie de naguère.

C’est difficile d’être shérif quand il faut lutter contre son propre clan, et c’est difficile d’avoir encore un peu d’humanité à ses propres yeux quand on a dû tuer un des siens.
Clayton traîne la patte et sa grosse déprime de remords en sentiments d’échec, avec, sous-jacente, la tentation de reprendre le rôle de chef du clan Burroughs qui lui reviendrait désormais, l’envie de solder les comptes et de ne pas se laisser faire par les Viner et leur bande alliée de bikers. Quand on viendra lui proposer une alliance, il la refusera, par défiance, par respect pour son clan défunt et aussi parce que, malgré tout, il incarne, tant bien que mal, la loi.

La nature a horreur du vide, dit-on, et il en va de même pour le business. Une fois le clan Burroughs hors de combat, c’est le clan Viner qui cherche à prendre la main. Ça fait longtemps qu’ils cherchaient à être les maîtres, voilà que le vent tourne enfin en leur faveur.

Alors les voilà qui passent à l’attaque avec, en premier lieu visé, une taverne borgne, « Le Trou », dans laquelle on ne fait pas que boire, et qui appartient à un drôle de paroissien travesti, une armoire à glace ceci dit, dont le meilleur ami est un type surnommé Nails, à la main difforme, capable de vous assommer un bœuf d’un seul coup de paluche.

Ça tourne mal, très mal : le hold-up était si peu préparé et par des jeunes si novices que le résultat est la mort d’un ado, Jojo, fils de Coot et neveu de Vanessa, du clan Viner. Et dès lors, il n’y a pas que l’argent planqué des Burroughs et l’exclusivité du trafic de drogue en jeu, il y a bien plus : l’honneur du clan que seule une vengeance sanglante sera à même de laver.

La cible : Kate et le bébé, évidemment.

Un roman formidable, une histoire de vengeance, de famille, de béances intimes appelant fidélité ou trahison. D’abord les personnages, ce Clayton qui traîne sa patte sans vouloir accepter de canne, une douleur permanente comme le supplice qu’il pense mériter pour avoir obéi à la loi des hommes et pas à la loi clanique. Il est engoncé dans son propre malheur, incapable de rien voir, seul parce qu’il refuse de se donner à voir et d’être consolé. Cet enfant qu’ils désiraient tant Kate et lui, cet enfant est un rappel permanent qu’il a trahi sa propre famille et tué son frère. Mais comment fonder une famille en ayant si peu aimé la sienne ? En ayant tout fait pour la combattre et s’en éloigner ? La ville qu’il administre est si petite et repliée sur elle-même que tout le monde se connaît et les destins semblent scellés depuis la naissance. Autour de lui, des personnages mémorables, si bien campés, si vivants qu’ils traversent le récit et prennent vie en quelques lignes. Complexes et toujours intéressants, depuis la petite serveuse d’un resto miteux aux principaux protagonistes, chacun dit quelque chose d’une société fracturée et chaotique.

Les femmes, en particulier, sortent de l’ordinaire dans lequel on cantonne parfois les personnages féminins de romans noirs : surprenantes et fortes, elles sont, à l’égal des hommes, capables de violence physique et existent pour elles-mêmes, pas comme simples faire-valoir ou victimes.

Deux clans, deux familles, deux rivales pour un seul business. Il faut être prêt à tout pour survivre, même et surtout à tuer. Parfois la victime n’est qu’un pauvre ado braillard et insolent qui paye de sa vie son nom de famille, parfois c’est un ami qui se sacrifie, parfois c’est juste pas de bol, un aléa, un dommage collatéral. La vie n’a pas beaucoup de prix, finalement, le sang est une monnaie qui fait toujours l’appoint.


Musique

Waylon Jennings - Never Could Toe the Mark

Taylor Swift - Blank Space


COMME LES LIONS - Brian Panowich – Éditions Actes Sud – collection Actes noirs – 304 p. mars 2019
Traduit de l’anglais (E.U.) par Laure Manceau

photo : Pixabay

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