Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
COMME UN BLUES d'Aníbal Malvar

Chronique Livre : COMME UN BLUES d'Aníbal Malvar sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Madrid, un soir d'hiver 1996. Un avocat demande à Carlos Ovelar de retrouver Ania, sa fille de dix-huit ans. Pourquoi faire appel à lui, simple photographe ? Parce que dans une ancienne vie, Carlos travaillait pour les services secrets espagnols. Il a connu les coulisses de la transition démocratique sous les ordres de son père, véritable barbouze de légende. De ces années-là, il a conservé une expérience et des contacts qui vont l'aider à se mettre sur la trace de la disparue.

L'enquête de Carlos le mène dans sa Galice natale, qu'il n'a pas vue depuis vingt ans. Sur place, il est comprend qu'Ania est mêlée au trafic de cocaïne local, et qu'elle est dans de très sales draps. Mais il va également devoir affronter les fantômes de son passé...


L'extrait

« À ce moment-là, je savais déjà que j’étais un fils de pute du côté de mon père. Ce que je n’aurais jamais imaginé, c’est qu’un jour je serais obligé de tuer le Vieux, que je le buterais comme il avait buté tant de gens, que j’abattrais et rendrais à la terre celui qui n’aurait jamais dû voir le ciel. Non. À ce moment-là, tout ce qui m’intéressait, c’était de m’allonger les doigts de pied en éventail et de buller. C’était un soir pluvieux d’hiver et je n’avais rien à faire. Ou alors un bilan peut-être, mais ça c’était facile. J’avais quarante-cinq ans, une bouteille de whisky, tout mon temps et rien d’autre. Le bourdonnement d’une circulation tardive accompagnait mes gorgées alanguies de paresse. Les gens rentraient chez eux après le boulot. Ou avoir cherché du boulot. Je ne savais pas ce qu’on leur mettrait à la télé. Ni ce qui les attendait dans le frigo pour dîner. Ni si leurs enfants ramèneraient de l’école une blague idiote à raconter. Madrid, 1996. Et j’ai déjà dit que c’était l’hiver. L’hiver, l’air de Madrid est fibreux et pas facile à mâcher. Il y a tout le temps des clochards qui meurent de froid et des accidents de voiture à cause du verglas, qui forme une pellicule sur l’asphalte et ne fondra pas avant le premier jour du printemps,lorsque l’oiseau le plus téméraire de mars osera déchirer l’hymen du smog. Dehors il pleuvait, donc peu probable qu’il neige pour le moment. Ce serait agréable de voir neiger d’ici, avec un whisky tiède à force de le tripoter et de le siroter. Il neigerait dans quelques jours et le whisky serait toujours là, et moi aussi, alors ça ne faisait rien. Une neige lente et blanche, comme dans un film scandinave, comme une ligne de coke, comme le pas d’une vénérable vieille, blanche et lente. Il neigerait surtout si ce putain de téléphone arrêtait de sonner une fois pour toutes. » (p.11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Comme un conte, comme un fable, triste et cruelle, comme toujours chez Malvar, ces personnages magnifiques qui trouvent au bout d'eux-même une rédemption qui ne pouvait pas ne pas y être mais qu'ils sont étonnés de découvrir là. Ils luttent, se défient d'aller y voir, laissant le lecteur décider si c'est du courage ou de la folie. Ils n'y peuvent en fait pas grand chose, le ver est déjà dans le fruit depuis des années, l'affaire à laquelle ils sont confrontés dans ce roman n'en sera que le révélateur ultime.

« Mais le destin, je te l'ai déjà dit, est une aberration. »

Carlos Ovelar, directeur d'une agence de photographes, mène une vie sans soucis matériels, toutefois subsiste en lui, l'observateur cynique qu'il a été du temps de sa collaboration avec son père au sein des services secrets espagnols. Son père, justement, le Vieux, dont personne ne savait trop de quel côté de la barrière il se situait, proche des antifascistes et protégeant la démocratie ou agent à la solde des généraux factieux qui préparaient en 1981, un retour à la dictature ? Tout son groupe a été exclu, nul n'a jamais réellement su le rôle qu'ils ont joué lors du coup d'état raté du 23 février. Carlos et son vieux ne se parlent plus, ne s'aiment pas, la rancoeur est vive pour le fils en qui persiste le sentiment d'avoir été manipulé.

« Et en plus (ça aussi je l'ai dit), c'est un enfoiré. »

L'affaire qui les occupe n'est plus politique. Il s'agit de retrouver Ania, la fille de l'ex épouse de Carlos, Susana, dépressive et fragile. C'est son nouveau mari, un avocat potentiellement lié au grand banditisme qui lui demande, il sait les réseaux dont bénéficie encore l'ancien agent secret. Entre Carlos et Susana, il y a déjà une disparition qu'ils n'ont jamais purgé, jamais discuté, leur propre enfant, le Monstre, qui les a séparé bien plus que les aléas de la vie ou le désamour. Une fugue ? La belle Ania mène une vie assez dissolue pour penser qu'elle est partie en goguette avec quelques amis, la seule photo que découvre Carlos prouve qu'elle n'a pas froid aux yeux. Sauf que les cadavres des jeunes gens posant nus sur l'image avec la jeune fille commencent à arriver un par un sur la table du légiste et qu'ils sont dans un sale état. Ça sent la coke a plein nez et, comme un des gros clients de l'avocat est un caïd, les liens sont vite établis pour Carlos.

Délaissant son agence de photos, il active ses anciens réseaux, Gualtrapa en particulier, le flic toujours mourant, fidèle ami de son père, et Carlos se trouve bien vite plongé en plein embrouillamini lorsque son Vieux débarque dans le paysage. En quelques chapitres, Aníbal Malvar a réactivé tous les cauchemars de son personnage principal, toutes les contradictions de sa vie. Cette affaire, qu'il a rechigné à prendre, va se révéler être le catalyseur qui lui permettra d'aller au bout de toutes les contradictions qui le traversent.

Lui, le Janus aux deux visages, citoyen ordinaire, petit patron et ancien espion, va devoir les unifier pour apporter une réponse unique au cas qui lui est proposé. Il sera obliger de choisir et d'accepter les conséquences de ses choix, aussi douloureux fussent-ils. Ce sont toutes les étapes d'une existence d'homme, fils, père, amant, mari, qui bouillonnent en même temps en Carlos, et c'est là, le véritable sujet de ce polar hallucinant : comment cet homme perpétuellement habité par plusieurs personnalités qu'il maîtrise peu parviendra-t-il enfin à se réconcilier avec son véritable moi. Bien évidemment, l'économie de la douleur n'est pas de mise et Carlos, baladé par des manipulateurs professionnels, devra surmonter bien des épreuves pour enfin trouver la paix.

Vous ai-je dit que la plume de l'auteur est en tout point magique ? Non ? C'est une erreur alors, parce que Comme un blues respire l'humanité en détresse et le déréliction de ceux qui ne croient plus en rien, sans toutefois manquer de cette étincelle d'espérance sans qui rien n'aurait plus de sens. Les enfants disparaissent souvent des ses livres, déjà dans La ballade des misérables, il en avait fait son sujet, ça et le cynisme de ceux qui pense détenir le pouvoir, même si dans ce récit, l'affaire est plus complexe et qu'Ania est loin d'être une fillette. Il faut entrer dans l'histoire, suivre les méandres des raisonnements de Carlos, constater de près le monde de mensonges et de semi-vérité qu'il côtoie et dans lequel il se débat, pour sentir toute sa détresse et son mal-être. Il s'accable, souvent, mais, finalement, n'est-il pas qu'une victime broyée par un système qui ne s'encombre pas de sentiment pour garantir son efficacité et son pouvoir ? N'est-il pas le seul dans cette histoire à mettre ses tripes sur la table pour voir ? Banco ! Sa vie en une carte, sur une affaire qu'il ne maîtrise pas ? Suivez, ça vaut le coup !

Ce polar est une merveille, Malvar frappe encore une fois juste et sait raconter ! Tous les affres de la misérable nature humaine dans un roman palpitant, aux intrigues intenses et passionnantes, un conte hypnotique, fourmillant de symboles et d'allégories puissantes. Tout est flou et tout est lumineux, les personnages sont multiples et riches, autant prisonniers de leurs destins qu'acteurs de leur malheurs. Un grand livre, tout simplement.


Notice bio

Aníbal Malvar est né en 1964 en Galice. Journaliste de profession, il traite dans ses articles de l'ETA, d'immigration et de trafic de drogue. Il est aussi romancier et écrit en galicien et en castillan. Dans La Ballade des misérables, il allie son talent de conteur à sa légitimité de journaliste.

Aníbal Malvar a également traduit l'oeuvre de Georges Brassens en galicien.


La musique du livre

Joan Manuel Serrat – Algo Personal

Victor Jara – Las Casitas Del Barrio Alto

Bola de nieve - Vito Manué tu no sabe inglé

Silvio Rodriguez - Cancion del elegido

Ketama - Me Llama

Nacha Pop - Alta Tensión


COMME UN BLUES - Aníbal Malvar - ASPHALTE Éditions – 279 p. mars 2017
Traduit de l'espagnol par Hélène Serrano

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