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COMPLÉTER LES BLANCS de Keiichirô Hirano

Chronique Livre : COMPLÉTER LES BLANCS de Keiichirô Hirano sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


L'auteur

Keiichirô Hirano est né en 1975. Il a déjà écrit plusieurs romans et a reçu plusieurs prix dont le prix Akutagawa pour L'Éclipse. Il n'a pas publié que de la fiction, mais également des essais philosophiques et littéraires. Il a vécu un an en France, en 2005 et se consacre, depuis 2006, à l'écriture de romans qui dépeignent le Japon contemporain. Le questionnement sur la place du moi et de l'individu y tient une place essentielle.


De quoi ce roman parle-t-il ?

« Je suis bien moi, ajouta ce dernier. Tetsuo Tsuchiya. »

De ressuscités. Oui, voilà, de personnes qui meurent et ressuscitent, on ne sait pourquoi, et qui tentent de reprendre le cours de leur vie, tant bien que mal. Tetsuo est l'un d'entre eux, il revient après trois ans d'absence forcée et retrouve sa femme Chika, son petit garçon Riku maintenant âgé de quatre ans, sa mère, ses collègues de travail... mais surtout, il cherche à comprendre ce qui lui est arrivé, il veut « compléter les blancs », car il lui semble avoir été assassiné bien qu'on lui affirme qu'il s'est suicidé.

Tetsuo va tenter de remonter et de rattraper le temps perdu, de l'encapsuler, de le préserver et de le vivre aussi, enfin, et c'est un tour de force dans la société japonaise qui nie l'individu et ne lui reconnaît de légitimité que dans l'utilité que l'on a dans la société. Qu'est-ce qu'être soi ?


Un extrait :

« Le directeur de l'hôpital, seul dans le cabinet, scrutait Tetsuo de derrière la monture rectangulaire argentée de ses lunettes.
Tetsuo inclina la tête pour le saluer, et s'assit en face de lui. Le directeur se présenta alors le premier, chose peu courante en consultation médicale :
- Je m'appelle Terada.
Sans doute par réflexe professionnel, Tetsuo s'apprêtait à sortir une carte de visite pour la lui tendre puis, se ravisant, il se contenta de dire son nom à son tour.
Avec son teint blanc et l'arête luisante de son nez, le visage de Terada le faisait penser à un bocal de médicament transparent, une étiquette collée dessus. La chaise pivotante émit un grincement.
- Comme je vous l'ai dit au téléphone, j'ai effectivement autopsié il y a trois ans le cadavre d'un homme du nom de Tetsuo Tsuchiya. Il avait fait une chute du toit d'un immeuble.
- Tetsuo Tsuchiya, c'est moi, sans doute aucun, répliqua Tetsuo.
Le directeur de l'hôpital cligna nerveusement les paupières.
- Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer ?
- Pardon ?
- Vous pouvez le prouver ?
Face à cette façon tatillonne de poser la question, Tetsuo fronça les sourcils et répondit sèchement :
- Une preuve... ? Je suis moi, c'est tout. » (p. 17-18)


Ce que j'en ai pensé :

« Les êtres vivants, actifs jour après jour, se renouvellent sans cesse. Ils changent, s'enrichissent l'esprit , ressentent, pensent et font des choses différentes la veille du lendemain. C'est cela la vie, le quotidien des vivants.
Mais les morts, héros de quelques maigres anecdotes, répètent indéfiniment les mêmes gestes. »

Qui suis-je ? C'est la question essentielle du roman. Qu'est-ce que la notion d'individu ? Hirano explique que c'est une idée qui est venue au Japon de l'étranger, au XIXème siècle, et qu'elle n'existe pas dans le bouddhisme. Dès lors, se poser la question de l'identité et du moi dans la société nippone est une gageure, un défi douloureux parfois dont rien ne garantit qu'on en sorte gagnant. Dans une société rétive à ce concept dans lequelle le conflit est systématiquement évité - et où plus de trente mille personnes, en particulier des jeunes gens, se suicident chaque année - Hirano, par le récit du combat de Tetsuo, apporte une forme de réponse.

Le roman joue sur plusieurs tonalités : il y a ce point de départ à la fois burlesque et inquiétant, le retour à la vie de Tetsuo, qui s'aperçoit bientôt qu'ils sont plusieurs centaines à avoir fait cette expérience. Dès sa renaissance, Tetsuo est encore pris dans un groupe, rien d'unique dans son cas personnel qui ressemble à tous les autres.

Il est d'ailleurs très vite contacté par la société des Ressuscités qui s'occupe des problèmes matériels soulevés par ces réapparitions (il faut renouveler son permis de conduire, faire des démarches en tous genres pour être reconnu, prouver qu'on est bien soi-même, gérer les problèmes de réintégration dans son ancien emploi, rembourser aussi parfois les sommes reçues des assurances-vie, plus les difficultés psychologiques qu'on peut imaginer, les problèmes de couple, de parentalité...). Quand Tetsuo revient à la vie, il a précisément l'âge – 36 ans – auquel est mort son père quand lui-même avait seulement 18 mois. Ce fantôme paternel, cette figure à jamais figée sur quelques photos, qu'il se représente à travers les quelques souvenirs de sa mère – lui-même est trop jeune pour en avoir – est celle contre laquelle il s'est construit : ne jamais abandonner sa famille, vivre pour les protéger, les aimer, être un père qui connaît ses petits-enfants. Alors cette mort lui semble particulièrement insupportable puisqu'il a laissé sa femme et son fils, deux êtres qu'il aime intensément et qui le rendent profondément heureux.

« Si ce Dieu se suicidait, tout serait réduit à néant. »

Tetsuo doit faire face à un autre problème, cependant, qui le différencie des autres : il s'est suicidé. Il s'est jeté du toit de son entreprise sans que rien de particulier n'ait pu permettre de prévenir ce geste. Enfin, rien qui sorte de l'ordinaire. Tetsuo est épuisé, il travaille seize heures par jour pour une direction tatillonne et difficile à satisfaire. Il est sanctionné dans son travail sans que rien ne le justifie, c'est l'oeuvre d'un collègue jaloux qui fait courir des rumeurs calomnieuses sur lui. Dans son entreprise, il met au point un opercule révolutionnaire pour les canettes de bière qui permet de faire de la mousse, mais il est à peine récompensé. Son temps est entièrement dévoré par son entreprise sans qu'il en ressente de satisfaction profonde, et il est contraint de négliger ceux qu'il aime et pour lesquels, paradoxe qui rend sa vie si désespérante, il travaille tant. De plus, il s'y est fait un ennemi, un homme très inquiétant, violent et malfaisant, qui lui veut du mal et convoite sa femme.

« Avant de m'en rendre compte, j'étais arrivé à la dernière gare. Et je crois que je suis descendu sans réaliser que c'était le terminus. »

Bien évidemment, dans une société qui bannit l'expression du moi, le suicide est une source de honte et d'opprobre pour la famille du suicidé et surtout pour sa femme, Chika, qu'on désigne comme responsable. Elle est sa femme, s'il s'est suicidé c'est qu'elle n'a pas su le rendre heureux. Chika se sent à la fois victime et bourreau, responsable de la mort tragique de son mari qu'elle n'a absolument pas anticipée.

Et justement, Tetsuo s'est-il suicidé ou a-t-il été assassiné ? Il refuse l'hypothèse du suicide car il ne comprend pas ce qui aurait pu l'amener à renoncer à sa famille qu'il aime tant. Il enquête donc sur sa propre mort pour essayer de trouver le meurtrier : ce serait tellement plus facile à vivre d'avoir été tué ! Ce serait une manière de ne plus rien avoir à se reprocher et d'être libéré de cette culpabilité écrasante qui gangrène son couple puisque Chika se demande sans cesse ce que son mari lui cache et qui a bien pu l'amener à désirer la mort, ou ce qu'il lui incombe comme responsabilité dans cette violence ultime sur soi-même.

Cette investigation sur sa vie passée l'amène à se confronter avec lui-même et à comprendre ses failles et ses difficultés qu'il avait mis un point d'honneur à dissimuler. La société japonaise n'encourage pas ses membres à s'exprimer librement, il faut tenir compte sans cesse de l'autre et de la collectivité que ce soit le voisinage, la famille, les amis, les collègues. Il faut constamment offrir un visage neutre ou du moins acceptable à l'autre et retrancher au plus profond de soi les pensées intimes. La faille ne doit pas être vue, l'inconfort et l'angoisse doivent rester muets sous peine d'ostraciser l'imprudent qui s'en ouvre à autrui.

« Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue !
Et la victime et le bourreau » (Charles Beaudelaire, Les Fleurs du Mal.)

Tetsuo, à la faveur de rencontres déterminantes, un psychiatre, d'autres ressuscités comme lui, des amis et bien sûr sa femme Chika, va faire le chemin qui mène à lui-même. À travers le concept de « dividu », c'est-à-dire chacune des facettes de nous-mêmes que nous offrons aux autres, Tetsuo va pouvoir avancer vers lui-même, réconcilier sans les confondre ses dividus et s'approprier enfin tous ses visages, afin de faire maintenant face non plus au passé mais à l'avenir. Les dividus doivent s'entendre en quelque sorte, les bons protégeant et secourant les moins bons, permettant ainsi à la personne de vivre et de dépasser les moments difficiles et pénibles de l'existence. Il n'y a pas un seul « moi » mais des « mois » qui offrent chacun une perpective différente de l'être, suivant la situation, les interlocuteurs, les affects engagés. Aucun n'est mensonger, chacun est une possibilité de nous-même.

En même temps que Tetsuo parvient à comprendre pourquoi il s'est suicidé et que cette compréhension lui ouvre les portes de sa conscience et lui permet de vivre enfin au présent, l'avenir s'impose avec force et urgence car les Resssuscités, très étrangement, disparaissent les uns après les autres sans laisser de trace. Dès lors, Tetsuo n'a de cesse de trouver comment laisser derrière lui une trace de chacun de ses dividus, afin que tous ceux qu'il aime puissent trouver une consolation, une forme de lien avec lui, au-delà de la mort.

À la lumière de son suicide et puisque son temps est compté, Tetsuo trouve la force de s'ouvrir, de communiquer, de partager et d'être lui-même, faisant enfin face à toute sa complexité.
Une plongée dans la société japonaise d'aujourd'hui comme une longue apnée et un retour enfin vers la lumière et la vie.

J'invite ceux qui sont intéressés par l'oeuvre de Hirano, à écouter l'émission de France Culture du 21 janvier 2016 dans laquelle il était l'invité de Laure Adler : Hors-champs


Musique :

L'intégrale de Queen parce que Tetsuo adore ce groupe
et plus particulièrement Save me pour son jeu sur le double sens du verbe : sauver et conserver. Genre dans une boîte de conserve...


COMPLÉTER LES BLANCS - Keiichirô Hirano - Actes Sud - 447 p. mai 2017
Traduit du japonais par Corinne Atlan

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