Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CONDOR de Caryl Férey

Chronique Livre : CONDOR de Caryl Férey sur Quatre Sans Quatre

photo : désert de l'Atacam - "Pénitents gelés par le clair de lune" (Wikipédia)


Le pitch

Santiago du Chili et ses dépotoirs à humains, des exclus dont plus personne ne veut entendre parler, des enfants qui ne comptent pas, les narines pleines de colle à rustine et les doigts noircis à fouiller les immondices. Des ados, justement, il en meurt un peu trop tout à coup, et ce n'est pas de la grippe. C'est le point de départ d'investigations risquées, menées par de citoyens en ayant assez de compter les corps et de l'inaction de la police.

Parmi ces citoyens, Gabriela, la Mapuche rebelle, sauvage, et Esteban, l'avocat des causes perdues et des clients sans le sou. Sur les décombres encore fumants de la terrible dictature de Pinochet, des exactions fascistes, ces deux-là vont bâtir ce qui ressemble à une histoire d'amour et d'urgence. La démocratie est revenue mais dans les conditions abominables de l'ultra libéralisme qui a vendu le pays au entreprises privées pillant le trésor des richesses nationales, jusque dans les zones les plus sensibles du désert de l'Atacama.

Esteban est le rejeton d'une famille qui peut rougir des origines de sa fortune, il tente de l'oublier dans les pisco sour et une vie tumultueuse. Gabriela filme tout, veut être témoin, réalisatrice de documentaires et travaillant pour la télé de quartier de son ami Stefano. Elle porte en elle les ferments du chamanisme qui régit la vie de son peuple et la farouche volonté de changer la société.


L'extrait

« L'ambiance était électrique Plaza Italia. Fumigènes, musique, chars bariolés, les hélicoptères de la police vrombissaient dans le ciel, surveillant d'un œil panoptique les vagues étudiantes qui affluaient sur l'artère centrale de Santiago.
Gabriela se fraya un chemin parmi la foule agglutinée le long des barrières de sécurité. Elle avait revêtu un jean noir, une cape de plastique transparent pour protéger sa caméra des canons à eau, de vieilles rangers trouvées aux puces, le tee-shirt noir où l'on pouvait lire : « Yo quiero estudiar para no ser fuerza especial* » : sa tenue de combat.
C'était la première manifestation postélectorale mais, sous ses airs de militante urbaine, Gabriela appréhendait moins de se frotter aux pacos – les flics – que de revoir Camilla.
Elles s'étaient rencontrées quelques années plus tôt sous l'ère Pinera, le président milliardaire, lors de la révolte de 2011 qui avait marqué les premières contestations massives depuis la fin de la dictature. Ici l'éducation était considérée comme un bien marchand. Chaque mensualité d'université équivalait au salaire d'un ouvrier, soixante-dix pour cent des étudiants étaient endettés, autant contraints d'abandonner en route sauf à taxer leurs parents, parfois à vie et sans garantie de résultats. À chaque esquisse de réforme, économistes et experts dissertaient sans convoquer aucun membre du corps enseignant, avant de laisser les banques gérer l'affaire – les fameux prêts étudiants, qui rapportaient gros. »
(*« Je veux étudier pour ne pas faire partie des Forces spéciales »)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'ombre de la dictature plane sur cette histoire comme le condor sur les Andes. Elle contemple les charognes laissées en place, la misère et les cicatrices douloureuses, le démantèlement de l'état au profit des entreprises privées, le pillage des richesses sans vergogne. En toile de fond, la complicité d'une démocratie moribonde servie par une police corrompue avec les fortunes surgies des profondeurs de la bête puante du fascisme en vue de piller les formidables ressources minières des zones protégées. Comme d'habitude, l'homme ne se refait pas, il se poursuit, s'adapte et profite des failles pour se goinfrer, laissant aux rats ce qui ne nourrit pas assez.

Au milieu des ordures, dans le dénuement, entre les vapeurs de colle, des ados clodos meurent. Des ces cadavres sans intérêt va sortir une histoire, une belle, une somptueuse histoire d'amour, entre celle qui sait les images et celui qui connaît les mots, entre celle qui voit et celui qui nomme. Le dépotoir sait créer des amitiés, des solidarités. Même troublés par l'irruption des flics, des truands, des chiens qui n'appartiennent pas à la meute,les gamins font face, seule la pureté les abat, un par un.

Condor survole le Chili contemporain et passé. Magnifique, il dessine du ciel la vérité des immenses paysages et des obscurs décharges où s'amoncellent les rebuts, la rapacité des hommes, leur violence mais aussi les rédemptions possibles pour qui s'en donne la peine. L'amour, bien sûr, avoué, à moitié pardonné, celui de la terre et de l'autre, des puissances anciennes et des réalités quotidiennes, de l'entraide et du savoir des rêves chamaniques.

Caryl Férey convoque hier pour décrire aujourd'hui, sinon rien n'a de sens. Les mains brisées du guitaristes Victor Jara sont celles qui jouent encore dans le cœur des pauvres, celles qui chargent de poésie l'âme d'Esteban, le poussent à tout risquer en échange d'une poignée de vent du désert le plus sec du monde. Ce roman remue, fait tanguer, bouscule, il prend littéralement aux tripes. Comme à son habitude, Férey va jusqu'au bout, à l'ultime limite, là où se niche les vérités brutes, les frontières de l'humain.

Tout est là, Condor, à travers une intrigue tortueuse, habile, passionnante livre les injures faites à la nature, à la terre, aux peuples qui vivent avec elle, à ceux qui surnagent, pas longtemps, dans l'océan d'ordures et de déchets secrété par la société de consommation, en remplissant encore un peu plus les poches des responsables, peu ou prou, de leurs malheurs.

Un curé, un ancien gauchiste proche d'Allende, une vidéaste, un avocat hors système et une chamane, rien, trois fois rien pour s'opposer à la machine à fric aidée de la puissance d'un état à sa solde. Mais ils vont lutter, aller au bout d'eux-même, en mémoire des martyrs de la dictature de Pinochet, des jeunes volatilisés aux yeux des flics et des autorités. Il faut le talent de Caryl Férey pour en faire cette saga héroïque éblouissante et terrifiante en même temps. Poétique, libre, puissant, envoûtant, ce thriller respire le pays qui l'abrite, se pare de ses couleurs, vibre au vent des espaces immenses et vierges menacés de mise à sac.

Entre amour et mort, rêve et réalité, vapeurs toxiques et des songes chamaniques, corruptions et courage, Condor est un fabuleux roman, un western moderne, où les 4X4 remplacent les mustangs, mais où les indiens, les outlaws, les vrais salauds, le desperado et la belle squaw sont bien là pour une tragédie annoncée.


Notice bio

Caryl Férey est né à Caen en 1967 mais a grandi en Bretagne. Grand voyageur, il a parcouru l'Europe à moto, collaborant même au fameux Guide du Routard. Il s'est aventuré en Nouvelle-Zélande avec sa « saga maorie » (Haka et Hutu), en Afrique du Sud avec Zulu (récompensé entre autres par le Grand Prix de littérature policière en 2008 et adapté au cinéma en 2013), puis en Argentine avec le sublime Mapuche. Il poursuit son voyage au Chili aujourd'hui dans Condor.


La musique du livre

Camila, jeune députée chilienne, amie/ex amante de Gabriela montre son poignet où un vers de Thom Tork, « We are accidents waiting to happen » est tatoué, tiré de la chanson de Radiohead, There There.
Esteban est insomniaque parfois, quand il écrit, ou il écrit quand il est insomniaque, il écoute les Drones, Ghinzu ou Deity Guns, des titres comme TV Black Screen.
Obsèques, moment de deuil intense, de douleur, de rage aussi, et Violeta Parra qui chante Gracias a la vida depuis le transistor du kiosque voisin.
Victor Jara, la figure de la résistance, le martyr des militaires fascistes, guitariste aux mains brisées, tué d'autant de balles qu'il avait vécu d'années par des tortionnaires stupides dans un stade où l'on enfermait la démocratie, El Cigarrito.
Dernier extrait, il y a d'autres titres dans le roman, Estaban songe à la place de Gabriela dans sa vie, ce sont les Drones qui l'accompagnent, Sitting on the Edge of the Bed Cryin'.

CONDOR – Caryl Férey – Série Noire/Gallimard – 411 p. février 2106

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