Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CONTRE MOI de Lynn Steger Strong

Chronique Livre : CONTRE MOI de Lynn Steger Strong sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Faire souffrir malgré soi, quoi de pire ? Et quel meilleur terrain pour cela que la famille ? Si Ellie, vingt ans, est animée des meilleures intentions envers ses parents, professeurs à Columbia, elle ne peut empêcher son existence de déraper.

Mauvaises fréquentations, drogue, sa vie part peu à peu à vau-l’eau. Sa mère, Maya, décide de l’envoyer en Floride, afin de lui donner une chance de repartir à zéro. Si Ellie accepte bien volontiers cette seconde chance, elle va néanmoins commettre là-bas une erreur irréparable.

Et plus rien ne sera jamais comme avant.


L'extrait

« « Tu es là depuis combien de temps ? » demande son mari.
Des heures ? pense Maya. Des années ?
C’est là qu’elle dort presque toutes les nuits. Elle se couche dans le lit conjugal avec Stephen puis elle se réveille ici - souvent par-dessus les couvertures, souvent avec le grand plaid en laine que Stephen lui a offert il y a des années - et elle ne sait pas toujours quand et comment elle a changé de pièce.
Son fils évite son regard.
« On sort, Maya, dit Stephen. Et tu vas faire un vrai repas. »
Maya enroule la fine bretelle du débardeur de sa fille autour de son index et serre jusqu’à ce que le sang cesse de circuler.
« Va chercher ton manteau », dit Stephen s’adressant à Ben.
Leur fils les regarde tour à tour. Il a les yeux de son père, son nez et sa bouche sont un mélange d’eux deux. La manche de son sweat-shirt est tirée sur son pouce et le bout de ses doigts ; Maya garde les yeux fixés sur ses manches tandis qu’il sort de la pièce.
« Maya », répète Stephen une fois que Ben les a laissés. Rien qu’en prononçant son prénom, son mari sait exprimer un million de choses différentes. Aujourd’hui, avec son ton bas et ferme, ses gros yeux accusateurs, il voudrait dire que son comportement lui donne envie de hurler. Mais il ne hurlera pas, car il sait se contrôler. Il la blessera bien plus profondément, plus précisément, en restant raisonnable et ferme. « Il faut que tu arrêtes ça, Maya?
Que j’arrête quoi ? » » (p.12-13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Contre moi, le titre ne pouvait être mieux choisi, ambivalent à souhait. Il est à la fois symbole de l’amour d’une mère pour son enfant, le bébé qu’elle a serré contre elle après l’avoir eu en elle, et celui de l'antagonisme, de cette terrible lutte que Maya va mener contre les tendances autodestructrices d’Ellie. Son Ellie, qu’elle a sauvée de la noyade enfant, qu’elle s’est jurée de protéger toute sa vie, de ne plus jamais lâcher une seconde du regard, la voilà sur le chemin de la toxicomanie et de la déchéance, de l’échec et de la ruine de l’être.

Tout était bien engagé pourtant, cette seconde chance, offerte par une amie de Maya, en Floride, la volonté de s’en sortir d’Ellie qui, manifestement, y met du sien pour sortir de l’ornière, il faut du temps. Mais Maya ne supporte pas la séparation, elle qui s’était fixé pour but de ne pas quitter sa fille de l’oeil a dû se résoudre à la laisser partir - pour son bien - mais le sentiment de faillir ne la quitte pas et, avec lui, la dépression, l’impression terrible d’être inutile.

Inutile à tous qui plus est. Elle dort dans la chambre d’Ellie, ne fait plus que croiser son mari, Stephen qui continue à vivre et à travailler - elle lui en veut un peu -, et délaisse totalement Ben, son fils, qui lui-même, ne fait plus beaucoup d’effort pour suivre ses cours à la fac. C’est tout sa famille que le jeune fille entraîne, bien involontairement, avec elle dans la déréliction. Maya est un zombie, elle ne mange plus, n’enseigne plus, ne fais plus l’amour, néglige tout, loin d’Ellie, elle s’étiole, tourne et retourne l’éternelle question des parents qui ont échoué : Qu’ai-je fait ? Qu’est-ce que je n’ai pas vu ?

Elle en oublie qu’ils sont deux parents, décide sans y penser réellement d’évacuer Stephen de l’équation, il ne comprend pas, il n’a pas la même relation avec Ellie. Il n’a pas vécu l’acte fondateur du sauvetage, la peur de la perdre, la fusion qui s’est opérée à cet instant. Elle ne vit que par sa relation délétère avec Ellie et les livres qu’elle lit et relit sans cesse, ceux qui l’alourdissent et l’éclairent, addiction qu’elle a tenté de transmettre à sa toxicomane de fille, malheureusement, ce n’est pas celle-ci qu’elle a choisi d’adopter.

Contre moi est une vraie performance d’écriture. Un rythme lent et implacable dont on sait dès le début qu’il ne peut mener qu’à la catastrophe, mais c’est le chemin pour y parvenir et la douleur et les errements des acteurs qui comptent ici, bien plus que l’action et l’urgence. Le lecteur vit le drame dans l’intimité de Maya, dans celle d’Ellie, il saisit peu à peu ce qui se joue à distance entre ces deux femmes. Ellie va plonger, encore l’eau, le liquide qui baigne ce texte matriciel, définitif et de tragique. Un liquide presque toxique, s’insinuant partout, polluant toutes les relations de la mère et celles de la fille, l’une fait en fonction, l’autre, sans y prendre garde souvent, en opposition, l’une enchaîne par de bonnes intentions, l’autre dynamite ce qui est bâti pour la protéger et entraîne tout le monde encore un peu plus vers les abysses.

Les deux personnages féminins principaux sont disséqués au scalpel, rien n’échappe à Lynn Steger Strong, elle les modèle peu à peu, anecdote après anecdote, signe après signe, les laisse flotter longtemps dans le courant de leurs destins, bouchons ballotés par le courant et montre minutieusement comment elles ne peuvent que finalement couler. L’irréparable ne se répare pas, ne se modifie pas, il n’y a ni excuse ni expiation, les cicatrices ne s’effacent pas.

Encore une fois, c’est le parcours qui est passionnant, le cours du fleuve de la vie de ces femmes, le courant inexorable qui les porte vers une erreur terrible qui ne sera dévoilée qu’en toute fin d’ouvrage, comme si elle était le but du voyage, un terminus prévisible puisque tout a été démontré avant magistralement. Ce roman très noir n’est pas sans rappeler le magnifique Tout ce qu’on ne s’est jamais dit de Céleste Ng, paru également chez Sonatine en 2016. Une analyse subtile et belle des relations intrafamiliales, des milles riens qui font un grand tout dramatique, dramatiquement ordinaire et banal où chacun peut s’identifier.

Ajouter un talent rare d’écriture pour lier tous ces éléments, Contre moi est un grand roman. Un premier, empli de promesses pour le futur, Lynn Steger Strong devrait confirmer rapidement, une maîtrise comme celle démontrée ici ne se perd pas en route.


Notice bio

Lynn Steger Strong enseigne à l’université de Columbia et vit à New York. Contre moi est son premier roman.


La musique du livre

Jackson Browne – Somebody's Baby


CONTRE MOI – Lynn Steger Strong – Sonatines Éditions – 297 p. mai 2017
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié

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