Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CONVERTI À JAFFA de Marek Hłasko

Chronique Livre : CONVERTI À JAFFA de Marek Hłasko sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Dans l’Israël de la fin des années 1960, en pleine saison des pluies, deux escrocs désabusés survivent en échafaudant des arnaques au mariage : Robert invente des scénarios qui attendriront les femmes vieillissantes et les feront payer, Jacob jouera la comédie.

Leur prochaine cible est un couple de Canadiens : un pasteur protestant et sa femme. Le pasteur, venu en Israël pour convertir des juifs au christianisme, s’apprête à rentrer bredouille dans son pays. L’échec de la mission qu’il s’était fixée le pousse à boire.

Jacob prend le missionnaire en pitié et se fait passer pour un juif désirant recevoir le baptême…


L'extrait

« – C’est toi le type qui tue les chiens ?
– Je préfèrerais tuer des gens.
– Facile à dire.
– En tout cas, c’est ce que je pense. Ça a son importance. Tu n’as jamais eu envie de tuer
ceux qui te paient ?
– Je n’y ai jamais pensé.
– Alors reste comme tu es. Il vaut mieux que tu croies ne pas vouloir les tuer.
– Tu as tué combien de chiens ?
– Je tue toujours le même. À chaque fois, j’ai l’impression de tirer sur le même chien. Une
fois c’est un bouledogue, une autre fois, un chien de berger. Mais je me figure toujours que c’est le
même. C’est ça le pire.
Elle sort de son sac à main une bouteille de cognac Stock. Elle m’en verse dans un gobelet en
aluminium. Tout le monde claque des dents dans cet autocar, mais sa main ne tremble pas.
– Bois, dit-elle.
– Non, intervient Robert. Il n’a pas le droit de boire.
– Pourquoi ?
– L’alcool lui fait enfler la figure et lui donne une tête de brave gars. Il faut qu’il ait le visage
buriné. Pour l’amour du Ciel, ne le fais pas boire ! Tu ne veux quand même pas que notre affaire
tombe à l’eau ? C’est la souffrance qui a taillé ses traits. Étonnant que tu ne le comprennes pas. » (p. 16-17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Converti à Jaffa est-il une suite à La mort du deuxième chien ? Ou quasiment une répétition censée appuyer encore un peu plus le propos de l'auteur ? Cette perpétuelle quête de sa subsistance qui pousse l'être humain, dramatiquement isolé, quel que soit son statut et le nombre de personnes qui l'accompagne, ses récriminations, ses tromperies qui, chez Marek Hłasko, se transforment en une diatribes à l'encontre d'un dieu ou d'un destin toujours contraire malgré toutes les tentatives épuisantes afin de trouver une forme de bonheur.

Robert et Jacob traînent toujours à la recherche de proies, de riches touristes américaines auxquelles Jacob pourra jouer son numéro de séducteur et tentera d’extorquer de l’argent après un simulacre de suicide, selon des scénarios écrits de toutes pièces par Robert. Pas de changement jusque-là, si ce n’est que le docile Jacob va s’écarter peu à peu de son rôle et prendre des initiatives contraignant son complice à réécrire inlassablement le conducteur du piège à fric. Le rythme immuable de leurs arnaque est troublé, la docilité absolue de Jacob n'est plus ce qu’elle était.

Est-ce pour autant que leurs vies, leurs destins vont changer ? La mécanique bien huilée qu’ils mettent en scène depuis des années va-t-elle se gripper ? Pour Marek Hłasko, la réponse est clair : non. L’individu peut agir à la marge mais il lui est quasi impossible de dévier de la trajectoire qui lui est impartie.

Nous sommes en Israël, au début des années 60, la Shoah n’est pas si loin et le roman est émaillé de référence amères aux camps de la mort. De façon dérangeantes, sur un mode presque cocasse, comme si seul l’absurde pouvait dépasser l’horreur absolue. Les temps sont durs, pas seulement pour le duo de héros, chacun essaie de gratter ce qu’il peut pour manger, se loger, atteindre la prochaine journée, pour attendre. Attendre Godot, Dieu, qui ne se montre guère, une liasse ou même quelques pièces, un pigeon à essorer, ce qui se présentera...

Jacob et Robert, à l’évidence, sont les deux faces d’une même médaille. Le premier est la facette “sociale”, le charmeur, celui qui peut attendrir, susciter la pitié et suffisamment d'amour pour obtenir l’argent qui permettra au duo de survivre. Robert est la face cachée de l’individu, celle qui calcule, qui piège, qui observe et guide le comportement idéal propre à apitoyer.

La rencontre d’un pasteur canadien et de son épouse dans un hôtel de Jaffa va, pour une fois, amener Jacob à modifier sensiblement les plans de son compère. Le gigolo va presque se découvrir de la compassion et de l’empathie, toute chose qui ne peut qu’amener à des déconvenues ou empirer la situation, puisque ce satané destin est immuable.

Dans cet hôtel également, une mystérieuse femme, Luisa, défigurée au-delà de l’imaginable par un accident, alcoolique, exhibant, les soirs d’ivresse, à qui veut la voir l’unique photo de son visage d’avant, lorsqu’elle était encore d’une beauté lumineuse, prenant bien soin de garder son aspect actuel dans l’obscurité. Là encore, dualité entre ce qui est donné à voir et vérité profonde. Allégorie de toutes les couleuvres que les politiciens et théologiens font avaler au bon peuple ou aux croyants. La cuisante horreur de la terrible réalité soigneusement tenue dans l’ombre, on affiche que le reflet de la beauté...

Le pasteur attend un bateau qui le ramènera dans son pays. Il a échoué lamentablement n’ayant pas réussi à convertir un seul Juif au catholicisme. Ce n’est pas faute de s’être donné du mal, d’avoir payé de sa personne, rien n’y a fait. Alors il boit, toute la nuit, assis à côté du portier de l’hôtel, il picole et rumine son échec. Jacob sent qu’il y a là matière à escroquerie, mais également qu’il peut se dissimuler à lui-même par un soupçon de bonne action : il va devenir le premier converti. Même s’il est déjà catholique, il joue au Juif désireux de changer de chapelle. Le pasteur sera content. Cela ne l’empêche nullement de prendre position auprès de l’épouse du missionnaire, Robert veille et on ne se refait pas, la pauvre en a assez de son loser de mari et l’argent de leur voyage tente bien les deux compères.

Marek Hłasko nous parle de nos hypocrisies, de nos propres mensonges, de nos petits arrangements avec la réalité et de notre propension à jouer sur tous les tableaux sans perdre de vue l’essentiel : l’argent et le pouvoir. Les dialogues sont drôles, surréalistes, de l’humour noir désespoir, noir déréliction, celui que peuvent produire les êtres lucides sur l'absurdité de l’existence qui conduit inlassablement à reproduire les mêmes schémas foireux et les mêmes erreurs.

Chez Hłasko, tout est en toc, mais tout est vrai, immédiatement identifiable dans chaque être humain rencontré. Il transcende ses personnages, les rend à la fois singuliers et archétypaux.

À lire, relire afin d’appréhender un peu plus l’humanité et l'absurdité de l’existence.

On peut citer Beckett, certes, Ionesco également, mais l’auteur qui me vient le plus à l’esprit, est Albert Camus, Jacob et Robert pourraient s’emparer de ces quelques répliques célèbres de son Caligula :

Caligula : C'est une vérité toute simple et toute claire, un peu bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.
Hélicon : Et qu'est-ce donc que cette vérité, Caïus ?
Caligula : Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.
Hélicon : Allons, Caïus, c'est une vérité dont on s'arrange très bien. Regarde autour de toi. Ce n'est pas cela qui les empêche de déjeuner.


Notice bio

Marek Hłasko (1934-1969), écrivain au destin brûlé passé à l'Ouest très jeune, opposant au régime communiste, est une légende vivante en Pologne. Au terme d'une vie entre Paris, Israël et Los Angeles, il s'est donné la mort à trente-cinq ans. Son œuvre de fiction est largement inédite en France. Pour le Ney York Times, il est « le porte-parole des laissés-pour-compte et des êtres en colère. ». Déjà paru chez Mirobole Éditions, La mort du deuxième chien (février 2017).


CONVERTI À JAFFA - Marek Hłasko – Mirobole Éditions – 188 p. février 2018
Traduit du polonais par Charles Zaremba

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