Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CORPS ACCORDS d'Anne-Marie Gaignard

Chronique Livre : CORPS ACCORDS d'Anne-Marie Gaignard sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Saint-Julien, 2018. Mademoiselle Geneviève, ancienne institutrice de 83 ans, est retrouvée morte dans sa chambre de l’EHPAD. Son décès n’est pas accidentel. Un morceau de tissu l’a empêché de crier et l’on découvre dans la paume de sa main une lettre peinte en rouge, soulignée et suivie de trois points de suspension…

Mais qui a pu s’en prendre à une femme déjà condamnée par la maladie ?

Les blessures du passé laissent souvent une trace indélébile… Le capitaine Javel et le major Perreux l’apprendront à leurs dépens.


L'extrait

« J’ai dix ans, je m’appelle Lucien, et ma vie est une mauvaise blague. Une farce dont je suis le dindon.
Je ne veux pas d’amis. Rien de mieux que l’isolement.
Cela me laisse le temps des récréations pour observer, analyser, trier, choisir. Les garçons de ma classe ne m’intéressent pas. Mais les filles, en revanche, me passionnent.
Je les observe comme j’observe souvent ma mère.
Elles me font peur, comme me fait peur ma mère.
Mais je les guette comme je guette ma mère…
Je pourrais rester ainsi pendant des heures à essayer de comprendre leur façon de se déplacer, de jacasser toutes en même temps, de ricaner pour un oui ou pour un non.
Entendre des rires… Mais aussi des pleurs… Parfois, la solitude a du bon.
Celle qui a la faculté d’attirer mon regard, c’est Suzanne. je suis certain que ma mère devait lui ressembler quand elle était petite. Brune, toujours bien habillée et première de la classe. Ma mère en miniature. je lui réserve une belle place dans mon coeur. Pourtant, côté chouchoute de la maîtresse, il y a longtemps que je lui ai attribué le premier prix. Mademoiselle Geneviève l’adore et moi, ça me rend fou, fou de jalousie.
Fou d’amour, peut-être…
Ce soir, allongé dans mon lit, je suis mort de peur, mort dans ma tête et dans mon coeur. je ne vis plus, je subis. Je n’ai plus goût à rien. Je ne ris plus, je ne dors plus. je hais le monde, je voudrais mourir.
Mais… j’ai trente-neuf ans, et je suis toujours là. » (p. 12-13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Drame à l’EHPAD de Saint-Julien. Pas la mort en elle-même d’une de ses patientes, Geneviève Derrien, mais le fait qu’elle ait été assassinée, cela ne fait aucun doute. Un morceau de tissu lui a été enfoncé dans la gorge et, dans sa main, le criminel écrit un “é” suivi de trois petits points. La victime est atteinte de la maladie d’Alzheimer à un stade très avancé et son espérance de vie était des plus réduites, pourquoi donc prendre le risque de venir l’occire au sein de l’établissement ? Ancienne institutrice, mademoiselle Geneviève était réputée pour sa dureté, ses punitions humiliantes et son intransigeance. Elle a traumatisé durablement une bonne partie des élèves qui lui ont été confiés, la vengeance peut être un mobile tout à fait acceptable, reste à savoir pourquoi l’assassin a attendu aussi longtemps, pratiquement jusqu’au décès naturel de celle qu’il ou elle considérait comme sa tortionnaire.

La gendarmerie prend l’affaire en main, le capitaine Javel et le major Perreux mènent les investigations tant sur les dernières heures de la victime que sur son passé. Celle-ci a reçu un visite peu de temps avant de succomber, ce qui lui arrivait très rarement, une de ses anciennes élèves justement : Giulia Belardini. Les enquêteurs aimeraient bien l’entendre mais la jeune femme est responsable des achats dans une grande société et s’est envolé sitôt sa visite achevée vers le Santiago du Chili et ne peut répondre immédiatement à leur convocation.

Arrivée en Amérique du Sud, Giulia consulte sa boîte mail et y découvre un étrange message anonyme la mettant fort mal à l’aise. Elle se remémore les derniers mots de son ancienne maîtresse d’école démente qui lui a raconté ses amours malheureuses, un fiancé qui n’est pas revenu de la guerre, et son entrée dans les ordres par dépit. Peu à peu son passé refait surface, il n’est jamais très loin, elle a eu tant de difficulté à le surmonter, à venir à bout de son complexe d’infériorité hérité de madame Derrien…

À force de travail et de résilience les petits souffre-douleurs de la maîtresse acariâtre sont parvenus à s’accomplir, comme Lucien, le fils de celle qui boit, qui est devenu un riche architecte, les nombres et les dessins lui convenaient mieux que les accords de participes passés ou Giulia qui excelle dans son domaine. Ils n’ont pas de raisons apparentes pour étrangler la vieille femme. L’énigme à laquelle s’attaque les gendarmes est complexe, personne ne sait rien, et les mobiles sont manifestement à chercher dans un passé lointain.

Anne-Marie Gaignard, ancienne dysorthographique elle-même, connaît bien son sujet. Elle use à merveille de ses connaissances pour bâtir un thriller redoutable - les morts et tentatives d’assassinat vont se multiplier - dans lequel elle parvient à faire passer son message sur la possibilité de réussite personnelle des personnes atteintes de certains troubles du langage ou de l’orthographe mais, aussi, des dégâts provoqués par des enseignants et éducateurs humiliants et sans empathie. Pour cela elle développe toute une galerie de personnages lui permettant de mettre en place subtilement la mécanique implacable de ce roman. Ce livre n’est pas un essai sur la dyslexie ou la dysorthographie, c’est un thriller et le suspense grimpe comme il se doit jusqu’à la scène finale et les ultimes révélations. Fausses pistes et rebondissements se succèdent sans cesse tout au long des pages, le fond du propos demeure mais en filigrane.

Le lecteur oscille constamment entre le passé douloureux des élèves et le présent angoissant de l’affaire criminelle, il suit les affres des enfants pendant leur scolarité, la honte de Lucien quand sa mère ivre vient le chercher, les craintes de Giulia les veilles de dictées, les sévices et humiliations qui deviennent le terreau parfois de haines irrépressibles. Plus que l’identité du coupable, c’est ici son ingéniosité à mettre en place sa vengeance qui est est décrite, les sentiments de tous les acteurs et les retentissements de très anciennes vexations et sévices. Reste à espérer que les professeurs des écoles d’aujourd’hui soient mieux formés et moins toxiques que cette chère mademoiselle Derrien… Le dénouement est à la hauteur du roman, intense, puissant, presque wagnérien, même s'il est mis en musique par Rachmaninov.

Un très bon thriller, intelligent, captivant, séquelles et conséquences des traumatismes scolaires, une vengeance machiavélique...


Notice bio

Ex-cancre devenue pédagogue et formatrice, Anne-Marie Gaignard mène un combat sans relâche contre le décrochage scolaire. Elle a créé le centre de formation Défi 9 pour venir en aide à tous ceux qui ont des problèmes avec l’orthographe et conçu une méthode révolutionnaire pour se souvenir des règles d’orthographe, de conjugaison et de grammaire. En 2003, elle la publie cette aux Éditions Le Robert : Hugo et les rois Être et Avoir. Cette méthode est aujourd’hui adoptée par des milliers de personnes, enfants, parents et enseignants et s’est vendue à plus de 300 000 exemplaires depuis parution. Elle est également l’auteur de la Revanche des nuls en orthographe (Éditions Calmann-Lévy). Son dernier livre, Rien n’est foutu (Éditions Le Robert) raconte les témoignages de ces « naufragés du français » incapables d'écrire sans fautes et leur réconciliation avec les mots. Corps accords est son premier thriller.


La musique du livre

Patrick Hernandez – Born to Be Alive

Georges Bizet – Carmen – Près des remparts de Séville

Sergueï Rachmaninov – Concerto pour piano N°2 - Khatia Buniatishvili

Sergueï Rachmaninov – Opus 29 – L'île des Morts


CORPS ACCORDS – Anne-Marie Gaignard – Éditions Le Robert – 374 p. juin 2018

photo : Pixabay

Chronique Livre : LES RETOURNANTS de Michel Moatti Radio : DES POLARS ET DES NOTES #50 Quatre Sans Quatre : Actu #9 septembre/octobre 2018