Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CORPS ROUGE DANS LE VERCORS de Jérôme Sublon

Chronique Livre : CORPS ROUGE DANS LE VERCORS de Jérôme Sublon sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Le corps de Delmare est retrouvé sans vie dans sa propre scierie. La commissaire Aglaëe Boulu est dépêchée dans un village perdu dans les forêts du Vercors…

Les habitants se révoltent : la rumeur désigne un coupable, il ne reste plus qu’à l’enfermer…

Les villageois aspirent à conclure rapidement cette enquête… Pour autant, ils ne coopèrent guère…

Ont-ils peur qu’une vérité enfouie n’éclate au grand jour ?


L'extrait

« Lorsque Delmare s'éveilla, des lancements insupportables lui traversaient le crâne. Il ouvrit les yeux qu'il referma aussitôt, la lumière était comme une coulée de lave qui s'infiltrait. Il recommença, ne laissant qu'une infime fente entre les paupières. Il lui fallut un moment qui lui sembla infini pour se rappeler qu'il était dans son atelier. Il reconnut les poutres du plafond, sept mètres au-dessus de lui. Il voulut se redresser mais ne parvint pas à bouger les bras. Il regarda autour de lui et ce qu'il découvrit le sidéra : il était ligoté, bras et jambes entravés. On l'avait attaché sur l'établi ! Devant lui se dressait la scie circulaire, sa lame de 120 cm et ses 108 dents. Cette machine qu'il avait récupérée pour une bouchée de pain et ramenée d'Allemagne. Une antiquité fabriquée en Ukraine, increvable, jamais en panne. Une acquisition dont il était fier car elle remplaçait des machin,es qui valaient plus d'une centaine de milliers d'euros, l'automatisme en moins.
- Qu'est-ce qui se passe ?
La situation lui échappait. Il se déhanchait pour voir autour de lui. Était-il possible que celui avec qui il avait eu rendez-vous soit à l'origine de cette farce grotesque ? Le coup qu'il avait reçu allait bien au-delà des blagues parfois lourdes qu'ils se faisaient.
- Qui est là ? Détachez-moi ! Hé !
Sa voix s'était affermie. Il cria. Fort. Son appel fut suivi d'un aboiement lointain. Choupa qui devait courir dans les taillis, l'avait entendu. Il serait là rapidement. » (p. 10-11)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une chose est sûre, après avoir lu ce roman : si je dois mourir de mort violente à la campagne, j'aime autant que ce ne soit pas Jérôme Sublon qui soit chargé d'imaginer les modalités de mon trépas. Vous comprendrez mes raisons après avoir lu Corps rouge dans le Vercors, bien qu'il ne me déplairait pas, si malgré tout cela devait arriver, qu'Aglaëe Boulu, sa commissaire préférée, - déjà présente dans Nozze Nere - soit chargée de l'enquête. Personnage sympathique, fana de randonnée pédestre, entêtée certes, mais c'est une qualité dans son métier, elle fait montre d'une grande sagacité, d'une intelligence vive et ne s'arrête pas aux évidences. J'en serais plutôt rassuré, pouvant ainsi me reposer enfin en sachant que mon assassin finira derrière les barreaux, puisqu'elle ne rechignera pas, si nécessaire, à aller fouiner jusqu'à soixante-dix ans en arrière pour le débusquer.

L'affaire se passe à Sainte-Moucherolle-sur-Bourne, un village de montagne isolé, non loin de Villard de Lans. Un crime particulièrement atroce vient d'être commis dans une scierie et Aglaëe Boulu est chargée de l'enquête par son patron de Grenoble. Celui-ci est bien content de se débarrasser d'elle quelques temps, il vise une promotion que les talents de sa subordonnée risque bien de lui faire passer sous le nez. L'intriguant personnage, flemmard et manoeuvrier, doute de plus en plus de ne pouvoir compter que sur sa flagornerie afin d'obtenir le poste visé si Aglaëe persiste à résoudre les dossiers qui lui sont confiés et à obtenir la confiance de ses collègues, choses que lui n'a jamais pu réaliser.

Anselme Delmare, la victime, patron de l'entreprise où il a trouvé la mort, est un notable local, grand chasseur, buveur, mangeur, grande gueule aussi, mais nul ne voit vraiment qui pouvait lui en vouloir à ce point. Il a été assassiné un dimanche matin alors qu'il avait un rendez-vous à la scierie avec un de ses fournisseurs, un ami, Simon Campan, forestier colérique, prompt à prendre la mouche. Celui-ci nie avoir vu Delmare ce jour-là, leur rencontre ayant été annulée au dernier moment pour il ne sait quel motif.

Secondée par le capitaine Beaucourt, chef de la gendarmerie locale qui n'a jamais eu à s'occuper de crimes aussi atroces, Aglaëe va jouer le rôle du chien dans un jeu de quille lancé à pleine vitesse au cœur d'un village de taiseux, hostile a priori à tout ce qui est étranger, et peu enclin à collaborer avec les flics. La situation se complique lorsque débarque Francesco Falcone, policier corse avec lequel Boulu a noué de tendres sentiments lors d'une précédente enquête mais qui ne lui avait plus donné signe de vie depuis des mois. La commissaire va devoir lutter sur deux fronts : ses sentiments et l'affaire dans laquelle elle patauge.

L'instituteur, nouvel arrivant, servira à merveille de bouc émissaire. Il vient de Paris, c'est dire s'il a toutes les capacités nécessaires afin d'être un coupable idéal... Le seul autochtone à accorder un peu d'attention bienveillante à Aglaëe est un personnage hors du temps, le comte Danjou, châtelain ruiné, lui offrant un café tous les matin, l'aiguillant par son expérience de la région vers les secrets locaux. De biens étranges dispositions de certains contrats intriguent la commissaire, les morts paraissent survenir à point pour remplir les poches d'une partie de la bande chasseurs-buveurs. De là à y voir un mobile...

De plus, comme partout, il s'en est passé de tristes et de sales au temps de l'Occupation et de la Résistance, une honte dont nul ne veut plus parler et qu'il faudra extirper bribe par bribe aux anciens dont la mémoire n'est plus, parfois, très fiable. La vengeance, même soixante-dix ans après les faits ne peut être écartée d'un revers de main.

Aglaëe va se trouver confrontée à une communauté fermée, protégeant ses membres, au cœur d'un imbroglio entre passé et présent, combines financières et tension grimpant de façon exponentielle au fur et à mesure que de nouveaux meurtres apparaissent. Même les décès dit « naturels » vont, peu à peu, être remis en question par la rumeur. Une rude enquête donc qui mérite amplement son dénouement à la Hercule Poirot, le clin d'oeil est appuyé sans pour autant paraître artificiel. Auparavant, le lecteur aura effectué une belle balade dans de superbes paysages, aura suivi avec grand intérêt les investigations de la commissaire Boulu et de Falcone, se sera perdu dans les mensonges et les demi-vérités et partagé la vie pleine de dangers des maquisards. Dangers qui ne suffirent pas à atténuer les idées néfastes, la jalousie et la bêtise...

On referme à regret Corps rouge dans le Vercors tant on est bien dans les pas d'Aglaëe Boulu, dans ce village où la rumeur court vite malgré les bouches en apparence scellées. À toutes les qualités de la policière, il faut ajouter la ruse qui sera décisive dans la résolution de ce dossier. Hâte de la retrouver dans une nouvelle affaire...

Un excellent country polar, personnages solides, intrigues machiavéliques, suspense intense et rebondissements en cascade jusqu'à un dénouement étonnant. Bien joué Aglaëe !


Notice bio

Jérôme Sublon est né en 1953. D'abord ingénieur, Il a été professeur des écoles. Il est également grand amateur de randonnées, guitariste et fait du théâtre d'impro. Ce qui lui a tout de même laissé le temps d'écrire Nozze Nere (1) en 2015 et Nozze Nere (2) en mars 2016.


La musique du livre

Calogero - Je Joue de la Musique

Ludwig van Beethoven – Septième Symphonie – Allegretto deuxième mouvement


CORPS ROUGE DANS LE VERCORS – Jérôme Sublon – Éditions du Caïman – 335 p. novembre 2018

photo : Pixabay

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