Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
COUPS DE VIEUX de Dominique Forma

Chronique Livre : COUPS DE VIEUX de Dominique Forma sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Ils ont passé l'âge... Si ce n'est de faire justice eux-mêmes.

Clovis le facho et André le gaucho. Deux frères ennemis à la longue histoire de coups tordus.

Le soir tombe sur Le Cap d'Agde. André, la soixantaine, s'aventure dans les dunes des échangistes. Bientôt, il aperçoit l'objet de ses fantasmes : une belle femme nue allongée sur le sable. Il s'approche. Son désir s'éteint aussitôt : la belle est morte, assassinée.

Craignant de devenir le suspect n° 1, André appelle Clovis à la rescousse. Avec l'aide d'Alexe, une libertine craquante, le duo improbable Algérie française et Gauche prolétarienne débute une sulfureuse enquête parsemée de sang, de sexe et de sales magouilles...


L'extrait

« André et Luc.
Les inséparables ; ils avaient milité au sein de la Gauche prolétarienne durant les années 70. Tous deux s'employaient alors à transformer radicalement la société. Une occupation qui prenait l'essentiel de leur temps ; pour cela il fallait mettre à feu et à sang le pays, que la France bascule dans la guerre civile, comme l'annonçait d'un titre apocalyptique le livre coécrit par Serge July en 1969.
Luc et André.
Pour un œil, les deux yeux, pour une dent, toute la gueule, un beau slogan maoïste dont beaucoup dans l'organisation attribuaient la paternité à André Milke.
Les deux hommes s'étaient retrouvés en 1971 épaule contre épaule, durant une opération visant à cogner sévèrement le service d'ordre de l'organisation Ordre nouveau. Le sang des fachos avait coulé cette soirée-là. Chacun avait apprécié la bravoure et la technique de combat de l'autre.
1971.
Un autre siècle.
D'autres mœurs.
Une voie lactée bien différente.
André Milke était un des stratèges militaires de l'organisation ; les opérations spectaculaires, les coups de main dans le métro ou chez Fauchon, tout comme les occupations d'immeubles appartenant aux banques internationales ou au syndicat de patrons ne se comptaient plus. Vétéran de la cause maoïste, il allait à la cogne, au combat révolutionnaire, depuis 1966. Contre tous, les fachos, les flics, les cégétistes, les staliniens, sa famille et son père. Pour le Vietnam, pour le président Mao, pour que ça change.
Durant une opération d'envergure devant l'ambassade d'Argentine, Dallier avait pris des risques inconsidérés et s'était trouvé coincé, face à cinq types. Le reste du commando maoïste avait opéré un repli aussi stratégique que pathétique. Milke fut le seul à revenir sur ses pas, il sauva Dallier d'un cassage de gueule en règle ; armé de son casque qu'il faisait tournoyer au-dessus de sa tête, il avait craqué les crânes de ces rats noirs.
Le sang versé sur les pavés et les cris de souffrance des ennemis avaient scellé leur amitié. Luc Dallier devint l'un des cogneurs les plus respectés de l'organisation. Dans le S.O., on avait le sourire, aucun doute, le monde ancien allait s'écrouler. Demain, bientôt. Mais l'organisation clandestine fut dissoute par ses dirigeants lors d'une réunion dites des chrysanthèmes. La révolution capotait avant même d'avoir commencé. » (p. 38-39)


L'avis de Quatre Sans Quatre

André Milke, journaliste sur le retour, parisien, la soixantaine, compte bien profiter de l'invitation à venir visiter dans le sud son ami Luc Dallier, pour explorer, et plus si affinité, la Baie des Cochons, cette plage libertine du côté du Cap d'Agde. Son vieux compère de la Gauche prolétarienne – ils y ont fait le coup de poing ensemble à la fin des années soixante - l'a convié dans son château pinardier des environs de Béziers afin de lui présenter sa fiancée, Emma Pareto. Un amour tardif mais, semble-t-il foudroyant. Bien décidé à dénicher une, ou plusieurs partenaires complaisantes, il erre, entièrement nu, à la nuit tombée, dans les dunes et aperçoit dans la lueur faiblarde de sa torche le corps parfait d'une jeune femme, nue également, offerte à sa concupiscence (j'adore ce mot)... Pas de bol, mais alors vraiment pas, il s'agit du cadavre tout frais décédé d'Emma, la future épouse de son pote. Que faisait-elle là, dans cette tenue, à cette heure ? Deuxième question, un peu plus importante, est-elle morte des suites d'une pathologie quelconque ou a-t-elle été assassinée ?

Un malheur n'arrive jamais seul, l'immense discothèque qu'Emma tenait tant à construire sur le domaine de Luc, un vaste chantier, est dans le même temps en proie aux flammes. Le château bat de l'aile, l'argent manque, les vignobles ont déjà été vendus en plusieurs lots, l'idée de la jeune femme était leur dernier espoir de sortir les comptes du rouge. Gérer ce qu'il reste à gérer et tenter de faire patienter les créanciers, c'est le travail d'Anaïs Lylle, aussi laide et informe qu'Emma est belle. Formatée pour les chiffres et la comptabilité, celle-ci s'efforce de maintenir quelques lignes de crédit à Dallier, mais la tâche est de plus en plus rude, l'incendie risque de sonner le glas de tous les espoirs. Cette discothèque géante était le projet d'Emma, elle y tenait beaucoup, et Luc s'était laissé faire, malgré les mises en garde de sa collaboratrice qui va mettre toute son énergie désormais à le convaincre que la vente du domaine de ses ancêtres représente la meilleure solution afin d'éviter la faillite.

L'adjudant-chef Kerval va mener les constatations, le crime ne fait plus guère de doute, et André, bien évidemment sera le premier soupçonné puisqu'il était sur les lieu du drame. Luc, quant à lui, est anéanti, envapé dans les brumes des benzodiazépines, incapable d'une idée claire, il comate sur le lit d'Emma. L'idylle ne semble pas aussi parfaite que décrite par le châtelain car il apparaît vite que les tourtereaux faisaient chambre à part. Milke décide d'essayer d'y voir un peu plus clair et appelle à la rescousse son plus vieil ennemi, Clovis Martinez. Clovis, ancien de l'OAS, facho réac bon teint, aigri, seul dans un appart minable, passe son temps à mener la chasse aux petits dealers de son quartier. Un duo d'enquêteurs tout à fait insolite se crée donc, bientôt trio car la voisine de Clovis, Alexe, un superbe vacancière, profitant de ses congés pour un mois de boulimie sexuelle effrénée, se joint aux deux lascars. Martinez et Milke se détestent (officiellement), mais il y a bien plus d'affinités entre les deux hommes qu'entre André et Luc qui est retourné à sa petite vie de notable de province après sa folie passagère et maoïste de jeunesse...

André Milke, c'est la castagne qui le passionnait dans son militantisme, il aimait cela, et ne déteste toujours pas, même s'il n'a plus les moyens. Journaliste, il a suivi un chemin identique à ses camarades de manifs, un rouge qui rosit de plus en plus, Libé, des piges, un peu de docus, bobo sans se l'avouer, il a peu à peu capitulé. Martinez, jamais ! Il n'a pas fait le deuil d'Oran, des saloperies qu'il a vu là-bas, de celles qu'il y a commises. Il admet plus que ses collègues des cercles de rapatriés que leur combat va bientôt tomber dans l'oubli, mais ne désarme pas pour autant : une boule de haine avec un cœur d'or. C'est, de loin, le personnage le plus attachant du roman, complexe, à fleur de peau, rigide en apparence, pourtant toujours capable de fléchir par émotion. Impossible de détester ce type, moins factice que Milke.

L'enquête ne va pas être une partie de plaisir, les intérêts occultes sont considérables. Anaïs Lylle cache bien son jeu, agit en sous-main pour des gens peu recommandables, comme toujours le pognon mène la danse mais mystère sur sa provenance et les rouages par lesquels il passe pour pourrir la vie des gens. Nicolas, le fils de Luc, pousse à tout vendre, gosse de riche-toxico caricatural, c'est le chien fou du jeu de quille, il croisera dans ses errances Rouchdi, un homme de main aux initiatives peu heureuses, brouillant encore un peu plus les pistes. Les deux vieux, à qui on ne la fait pas aisément, reniflent partout, ne renoncent pas, inconscients parfois du danger et traînent leur numéro de duettistes ennemis tout au long de cette intrigue sans désarmer une seconde, Alexe faisant fonction de pacificatrice, parfois, d'indic, et d'aiguillon dans le combat entre ces deux mâles (en point) qui n'acceptent que difficilement leur âge.

Souvent drôle, émouvant aussi lorsque le passé des principaux protagonistes est évoqué, celui de Clovis particulièrement, Coups de vieux est un excellent roman noir, fort agréable à lire, à l'intrigue exploitant des thèmes actuels : le blanchiment d'argent, les liens très étroits entre les gangsters et la finance internationale qui utilisent des méthodes identiques, la spéculation immobilière, mais aussi la « libération sexuelle » vue à travers le personnage d'Alexe, un peu plus compliquée que ce que l'on imagine, un peu moins libératoire également.

Un duo d'enquêteurs amateurs singulier, un gauchiste et un facho, fort bien exploité, des personnages féminins originaux, une intrigue tordue comme on aime, Dominique Forma a réussi son Coups de vieux, un roman noir épatant pour entamer cette rentrée littéraire !


Notice bio

Né en 1962, Dominique Forma a vécu plus de quinze ans aux États-unis, où il a fait carrière comme scénariste et réalisateur. En 2001, il réalise le film La Loi des armes (Scenes of the Crime) avec Jeff Bridges. Le film est présenté au Festival du Cinéma Américain de Deauville. De retour en France, il publie son premier roman, Skeud, suivi de quatre autres aux éditions Rivages et d'Albuquerque à la Manufacture de Livres. Depuis il partage son temps entre Paris et Limoges, l'écriture et la photographie.


La musique du livre

Pink Floyd – High Hopes

Françoise Hardy – Mon Amie La rose


COUPS DE VIEUX - Dominique Forma – Éditions Robert Laffont – collection La Bête Noire – 366 p. août 2019

photo : Cap d'Agde - Pixabay

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