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ÉCOUTEZ NOS DÉFAITES de Laurent Gaudé

Chronique Livre : ÉCOUTEZ NOS DÉFAITES de Laurent Gaudé sur Quatre Sans Quatre

illustration : Hannibal et son armée traversant le Rhône (Wikipédia)


« Corps, souviens-toi, non seulement de l'ardeur avec laquelle tu fus aimé, non seulement des lits sur lesquels tu t'es étendu, mais de ces désirs qui brillaient pour toi dans les yeux et tremblaient sur les lèvres... »*

Laurent Gaudé est né en 1972 à Paris. Il est l'auteur de romans, nouvelles et pièces de théâtre. En 2002, il obtient le prix Goncourt des lycéens et le prix des libraires pour La Mort du roi Tsongor et le prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta en 2004.

*Constantin Cavafy traduction de Marguerite Yourcenar Poésie/Gallimard éditions Gallimard


« Puisque c'est la guerre, il faut bien la gagner. »

Trois guerres, trois époques, trois hommes. Hannibal contre Rome, Grant « le Boucher » contre Lee, Hailé Sélassié contre l'Italie fasciste et puis bientôt contre les siens.

La solitude du perdant comme du vainqueur, le doute, la souffrance, la responsabilité du carnage. Tant de morts. Pour vaincre ou perdre, tant de sang nécessaire à l'établissement de la règle nouvelle.
Comme un fil rouge reliant ces figures historiques qui ont fabriqué le tissu de notre époque, deux personnages se rencontrent, s'aiment l'espace d'un instant, puis retournent à leur destinée presque commune. Assem, agent des services français et Mariam, archéologue irakienne, sont tous les deux pris dans l'Histoire et ses spasmes. Il œuvre dans l'ombre pour le gouvernement français, elle cherche à arracher de l'ombre les vestiges des civilisations perdues.

Ils sont chacun à un tournant de leur vie et font face à une immense lassitude devant la barbarie que rien n'arrête et la tentation devient irrésistible d'apprendre la défaite.


«Son pays se disloque : envahi par le Nord et rongé par le chaos au Sud.»

« L'avion file dans le ciel de Turquie et d'Irak et il lui semble les sentir, des centaines de milliers de vies, qui au fur et à mesure du temps se sont massacrées sur ces terres. Que reste-t-il de tout cela ? Des fortifications, des temples, des vases et des statues qui nous regardent en silence. Chaque époque a connu ces convulsions. Ce qui reste, c'est ce qu'elle cherche, elle. Non plus les vies, les destins singuliers,mais ce que l'homme offre au temps, la part de lui qu'il veut sauver du désastre, la part sur laquelle la défaite n'a pas de prise, le geste d'éternité. Aujourd'hui, c'est cette part que les hommes en noir menacent. Ils brandissent leurs armes et hurlent qu'ils n'ont pas peur de la mort. «Viva la muerte!» disaient les fascistes espagnols. C'est la même morgue, la même haine de l'homme. Mais ce qu'ils attaquent, eux, c'est la part qui normalement échappe aux batailles et à l'incendie. Ils tirent, pilonnent, brûlent, comme les hommes l'ont toujours fait. L'Antiquité est pleine de villes mises à sac - l'incendie de Persépolis, la destruction de Tyr – mais d'ordinaire il en restait des traces, d'ordinaire l'homme n'effaçait pas son ennemi. Ce qui se joue là, dans ces hommes qui éructent, c'est la jouissance de pouvoir effacer l'Histoire. » (p. 81)

« Assem se tait. A cet instant, il pense à Shaveen, devant l'entrée du camp de Kawergosk, cette jeune Kurde si belle qui tenait son fusil avec détermination et ses cartouches en bandoulière. Dans la lumière qu'elle portait sur le visage, il avait senti qu'elle ne connaîtrait jamais la mélancolie du combat. Etait-ce à cause de sa jeunesse ? Ou parce qu'elle croyait profondément à la cause kurde, corps et âme ? Etait-ce parce qu'elle savait qu'elle était tout ce que ses ennemis détestaient : une femme aux longues tresses noires, ne portant pas de voile et qui se battait comme un homme? Elle était ce qu'ils voulaient museler et, si elle tombait entre leurs mains, ils la détruiraient. Alors pour elle, vivre, c'était vaincre. A chaque heure du jour et de la nuit. Quand elle allait au front, quand elle en revenait, tant qu'elle vivait, elle était victorieuse et son existence seule les giflait comme un outrage. » (p. 129)


« Pour le corps des vaincus, il y a encore la haine. »

Tout d'abord rencontrer les hommes. Pas si courant, pas si simple. Oublier la figure historique, les images véhiculées par les livres d'histoire et les photos. Retrouver l'homme. La chair et le sang. Le froid, la faim, les conditions de vie pour Hannibal et ses hommes, des années entières passées en manœuvres guerrières, à la merci des trahisons et des coups du sort. L'effort prodigieux qu'il faut pour mener au combat des hommes dont on sait qu'ils vont mourir. Vainqueur, Grant perd le goût d'aimer les vivants. Il doit se répéter comme un mantra qu'il est du bon côté, qu'il se bat contre l'esclavage pour continuer la lutte. Quand on a vécu tant de combats, nourri la terre de tant de vies perdues, quel sens la victoire peut-elle bien avoir ? Hailé Sélassié, le Négus, finit assassiné en prison. Oublié et abandonné par ceux-là même dont il implora l'aide dans un discours digne et émouvant à la SDN face aux fascistes italiens en 1936.

La même solitude infinie, la même culpabilité, le même poids étouffant et la mort, presque comme une délivrance après la lutte. Victoire ou échec, peu importe, c'est le même sentiment de défaite qui domine. La vie qui continue, mais à quoi bon cependant, quand tout a été dit et perdu sur le champ de bataille.

En parallèle, comme un ostinato, Assem et Mariam. Leurs trajectoires se croisent un soir, un soir de défaite acceptée, partagée, offerte. Par fatigue devant l'insoutenable, le monde de la guerre et du renseignement pour Assem, le monde des trésors archéologiques pillés et pulvérisés pour Mariam. Dans l'esprit et le cœur d'Assem, en route vers une mission de plus qui consiste à évaluer la dangerosité d'un ancien collègue et éventuellement d'avoir à le neutraliser, les certitudes vacillent, les morts remplacent les morts, à quoi peuvent bien servir ces attaques et bombardements si c'est pour que sur chaque champ de bataille fleurissent plus de fous fanatisés et désespérés. Où est la victoire ? Nous avons créé nous-mêmes nos ennemis, nous les avons nous-mêmes armés de fureur et de désirs de mort.

Miriam lutte contre l'oubli, contre la poussière des siècles qui passent et recouvrent les vestiges de notre histoire commune. En les plaçant dans des musées, elle préserve la mémoire et permet de retrouver le lien ancien avec notre passé. Toute la beauté et l'habileté des civilisations qui nous ont précédés dans des sculptures, des figurines, des objets. Tout ce qu'ils nous ont légué, infiniment précieux, infiniment fragile.

Et puis la destruction. Les hommes en noir qui ne se contentent pas de faire la guerre ici et maintenant, mais qui abolissent hier et réduisent ce qui nous a façonnés en poussière. Rien ne doit plus exister de ce qui a été, il faut faire place nette, saccager le passé, définir l'avenir à grands coups de cadavres.

Alors ne pas attendre de tomber. Vivre et sentir le goût de la vie qui passe sur nous comme un vent tiède et doux. S'affranchir.


Pas de musique sauf celle de la poésie, si l'on veut bien.

Extraits du recueil Nous choisirons Sophocle - Actes Sud - 2011

traduction de l'arabe (Palestine) d'Elias Sanbar

Mahmoud Darwich - Eloge de l'ombre haute

Extraits
(...)
Beyrouth / L'après-midi
Les insectes prolifèrent.
L'humidité s'accroît.
Les muscles se relâchent.
Nous sentons que la terre
est à l'étroit dans nos articulations
et nous crions : O toi le héros,
brise-toi en nous !
(...)


Nous choisirons Sophocle

(...)
Voici nos jours
qui apparaissent pour nous assoiffer encore...
Dans la cohue des plaies anciennes,
nous n'avons pas reconnu notre blessure.
Mais ce lieu-saignement est désigné par nos noms.
Nous n'étions pas coupables d'être nés là
ni coupables... si tant d'envahisseurs
se sont, là, levés contre nous,
qui aimaient nos louanges du vin, nos légendes
et l'argenté de nos oliviers.
(...)


Écoutez nos défaites - Laurent Gaudé - Actes Sud -  282 p. août 2016

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