Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CUBA À EN MOURIR de Stéphane Pajot

Chronique Livre : CUBA À EN MOURIR de Stéphane Pajot sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« La carrosserie rutilante de la Chevrolet de 1953 bringuebalait depuis le départ de l'aéroport. Les amortisseurs étaient morts. Dans la nuit chaude, la pluie tombait lourdement et avait rendu une partie de la route impraticable. Le chauffeur de taxi cubain restait concentré au volant de son Américaine. Son visage tendu s’éclairait parfois à la lueur des feux d’une voiture arrivant en sens inverse. Il y eut ce panneau. La Havane. J'y étais. Et, putain, l'autre allait payer ! »

Chaque homme porte sa croix. De Nantes à La Havane, l'auteur Stéphane Pajot nous entraîne sur les pas d’un journaliste brisé, mélancolique, qui n’a plus rien à perdre. Emprisonné à la place d’un autre, puis libéré, il entend se délivrer d’un poids qui l’écrase, hante ses nuits.

La vérité se cache au bout des ruelles cubaines ou dans un champ de muguet nantais.


L'extrait

« Officiellement, en cet automne 1998, j'avais atterri à Cuba car j'y travaillais sur un livre de photographies. Je préparais un reportage au long cours sur les voitures américaines qui survivaient depuis l'embargo et ne pouvaient être vendues aux étrangers. Je m'en tenais à cet argument, laissez-passer pour toute confrontation avec les flics ou des membres de comités de défense de la Révolution (CDR), ces hommes de l'ombre à la solde des autorités, chargés de surveiller leurs quartiers, des dénoncer des voisins au besoin. « Surtout ne pas attirer l'attention sur toi » avait maintes fois répété Carlos. « Les photographes ne dérangent pas les autorités tant que c'est pour parler du côté pittoresque de Cuba, des voitures et des cigares. La population est habituée, les photographes font partie du paysage. ». Outre mon Nikon et deux cailloux, un objectif fixe, un de 50 mm, un zoom 80 par 200 et une dizaine de pellicules, j'avais un alibi dactylographié, la lettre d'un éditeur attestant de mon projet photographique sur la sanctuaire de Pontiac, Dodge, Ford ou Cadillac, ces Américaines importées avant 1959 et sans cesse rafistolées. Après le petit-déjeuner, ce fut le choc émotionnel dès les premiers pas dehors. La veille, de nuit, je n'avais encore rien vu. La ville à nu me secoua tous les sens, avec ses murs aux couleurs effrités, son petit peuple, ses pregones, marchands ambulants de fruits, d'épices, de cacahuètes ou de boissons, les cris, les senteurs, la gadoue, la rue dans son jus. Je m'enivrai. Près du deuil d'une maison sans porte, une dame au visage parcheminé me proposa un verre de café. Un attroupement se forma. On me dévisageait, ça discutait de ma présence. Un homme, jeune, qui maîtrisait vingt à trente pour cent de français, me vendit trois bananes. Yordani devint mon guide dans la foulée et proposa de m'accompagner dans des lieux emblématiques pour Occidentaux en vadrouille. Le moral moyen, l'envie d'en finir chevillée au corps, je l'écoutais.
- Hemingway, you want to see where he drank ? You know Hemingway ?
- Ouais, je voulais bien aller boire un verre où buvait Hemingway. » (p.13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Mathieu Leduc est journaliste à Nantes et, pas de bol, il est allé en prison pour un crime qu'il n'avait pas commis, à la place du véritable meurtrier qui lui avait, croit-il savoir, tendu un piège. C'était sa maîtresse de l'époque qui avait été poignardée. Libéré au bout de trois ans, trois longues années, il en a gardé un certain ressentiment légitime. Nous avions fait sa connaissance l'an dernier, et celle de l'affaire qui l'a conduit derrière les barreaux, dans Le rêve armoricain. En cette année 1998, Mathieu débarque à Cuba où il pense avoir retrouvé la piste de l'assassin sur l'île des Caraïbes et il est bien décidé à se venger. Quitte à passer de nombreuses années dans les geôles du pays. Pour le journaliste, il n'y a pas de retour en arrière possible, l'ordure qui a planté sa belle et lui a volé une partie de sa vie doit périr de sa main.

L'occasion est idéale pour Stéphane Pajot de nous faire découvrir l'île, ses habitants, la légende Hemingway, présente partout (surtout dans les troquets) que l'on visite beaucoup, la chasse à l'homme donne soif... Dans les pas de son personnages principal, la visite touristique nous fait rencontrer le petit peuple de Cuba, ses particularités, sa débrouillardise face au manque de tout et à la surveillance perpétuelle de la police et des mouchards, sans oublier toutefois de faire progresser l'intrigue. Leduc n'est pas en croisière, il a son objectif et ne risque pas de le perdre de vue, pas un instant il ne songe à laisser tomber. La traque s'organise avec le réseaux de connaissances de son ami Carlos, et, entre deux Cuba libre et quelques bières, le journaliste se rapproche de sa cible... Mais tueur, ça ne s'invente pas et les choses ne seront pas aussi faciles qu'il y paraît.

La seconde partie du roman se déroule à Nantes, au retour de Leduc. À temps pour accueillir Didier, un vieux pote sortant de prison. Joie, fête, cadeaux, rebistrot et rebière et autres liquides alcoolisés, les deux compères partent finalement en moto au 24 Heures du Mans motocycliste. Ce versant de l'histoire empile les anecdotes sur la jeunesse des deux protagonistes, les aléas du journalisme, les concerts, les films qui les ont marqués. Bien entendu, l'intrigue principale n'est pas morte à Cuba et connaîtra son prolongement en Loire-Atlantique dans une longue scène dramatique et un twist final tout à fait inattendu. La vérité n'est jamais là où on l'attend, elle est même bien souvent carrément sur le trottoir d'en face et on en sait pas levé la tête pour l'apercevoir.

Stéphane Pajot sait raconter, il a ça dans le sang, les petites histoires se mêlent à la trame de l'intrigue naturellement. Parfois cocasses, parfois plus nostalgiques ou tragiques, elles nourrissent le récit. Il aime aussi jouer avec les mots, la langue et faire sourire, même dans les moments tragiques. Une vengeance en fil rouge, agrémentée de beaux souvenirs, intelligents, édifiants, une balade sous tension à travers Cuba, le tout dans un court roman qui se lit d'une traite, ce serait dommage de s'en priver.

Histoire d'amitiés, de vengeance, d'incitation à la déambulation mémorielle ou exotique, ce polar est avant-tout un très agréable moment de lecture et de découvertes d'une foule d'anecdotes savoureuses portées par une belle écriture.


Notice bio

Stéphane Pajot est né à Chantenay en 1966. Journaliste à Presse-Océan, il est également collectionneur de photos et de cartes postales, fouineur d'archives toujours à la recherche d'anecdotes inédites et de témoignages, il se passionne pour l'Histoire et la petite histoire. On lui doit une petite dizaine de romans : Les Vacances de Monsieur Tati, La Mort de Jacques Vaché, Tout ce temps perdu avant de grandir et Le Livre est meilleur que le film, adapté au théâtre.
Il a publié, en collaboration avec le photographe Romain Boulanger, un beau-livre de photographies contemporaines : Nantes, la ville aux mille visages.
Cuba à en mourir est son deuxième roman noir aux éditions d'Orbestier après Le rêve armoricain en 2018.


La musique du livre

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, sont évoqués : Bob Marley, Johnny Thunders, The Saints, Sheriff, OTH, Billy The Kick – Mangez-moi, Pat Woods - I'm Poor Lonesome Cowboy, Léo Ferré – Les Anarchistes

Omara Portuondo Pelaez – Tres Palabras

Freddy – Tengo Que Decirte ( la chanson citée dans le roman est La Voz del Sentimiento, mais je ne l'ai pas trouvée)

The Johnnys – Injun Joe

Joe Strummer and The Mescaleros – Straight to Hell

The Cramps - The Way I Walk

Alain Bashung – La Nuit, Je Mens


CUBA À EN MOURIR – Stéphane Pajot – Éditions d'Orbestier – collection Bleu Cobalt – 118 p. mai 2019

photo : Pixabay

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